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jeudi 26 décembre 2013

Retour à la Nature


Retour à la Nature
Les définitions philosophiques du mot « nature »


            Ce qui frappe d’emblée quand on aborde le mot « nature », c’est sa polysémie. On a tous une idée intuitive de ce qu’est la nature, on sait plus ou moins ce que c’est. Et ce n’est pas un terme rebutant et inquiétant pour un profane en philosophie comme peuvent l’être les mots « ontologie », « transcendantal » ou « épistémologie », mais le profane en question s’interroge rarement sur ce que signifie vraiment le mot « nature » ou plutôt sur les différentes acceptations du mot « nature ». Or l’utilisation de ce terme est beaucoup plus problématique qu’il n’y parait. Notre profane en philosophie pourrait très bien dire : « C’est dans ma nature d’aimer la nature ». Il userait ainsi très naturellement dans la même phrase de deux acceptations différentes du mot « nature » : la nature particulière d’un être, d’une personne ou d’une chose, et puis nature au sens général du terme. Dans les débats où il s’agit de positionner la nature par rapport à la culture, la raison ou la morale, cela a peut-être suscité nombre de dialogues de sourds[1]… Par exemple, doit-on inclure l’homme dans la nature ou pas ? La nature, est-ce ce qui est immuable, permanent dans le monde, ou au contraire, est-ce ce qui est mouvant et dynamique, ce qui évolue dans le monde, comme la croissance des arbres ou la course des astres dans le ciel étoilé ? La nature perd ainsi son caractère d’évidence[2].


© Vyacheslav Mishchenko


            Nous nous proposons donc dans cet article de prendre pour point de départ les différentes définitions du mot « nature » telles qu’on les retrouve dans le Lalande[3] pour ensuite les développer dans leur cadre historique et philosophique. 

Commençons par la nature particulière d’un être :

A. Principe considéré comme produisant le développement d’un être, et réalisant en lui un certain type. Nature vient du latin « natura » dont l’origine étymologique est « nascor », naître[4]. La nature d’une chose est donc ce qui permet de faire venir cette chose à l’existence dans une certaine fin. Paul Foulquié précise que c’est là un synonyme d’essence, « mais l’essence considéré en tant que source de propriétés ou d’opérations[5] ».

B. Caractères essentiels d’un être. Pour Démocrite, la nature (physis) d’un être, ce sont ses principes constituants, les atomes et le vide, tandis que son ordre (nomos) est l’arrangement conventionnel de son apparence[6]. Pour Descartes et Bacon à l’époque moderne, la nature d’un corps est l’ensemble des propriétés constitutives d’un corps. La nature simple est l’ensemble des qualités indécomposables au moyen desquelles ils estiment que toutes les autres sont composées[7].

C. Tout ce qui est inné, instinctif, spontané dans une espèce d’être et notamment dans l’humanité. La nature s’oppose alors à ce qui est acquis par l’expérience individuelle ou sociale. Mais reste dès lors à savoir ce qui est naturel en l’homme : les lumières naturelles de la raison (en ce que la raison est le propre de l’homme)? Nos instincts et nos pulsions (ce que nous partageons avec les animaux)[8] ?

D. Caractères particuliers qui distinguent un individu, son tempérament, son caractère. On parle de la nature violente ou douce de quelqu’un. Paul Foulquié rattache ce point à ce qui est inné en nous[9].

Mais parmi tous les êtres et les choses de l’univers, il en est un qui interpelle les philosophes plus que tous les autres : les hommes. Se pose donc la question de la nature humaine. Quelle est-elle ?

            (*1) Ce serait l’ensemble des caractères propres à l’être humain qui, indépendamment des déterminations contingentes (individuelles, sociales et culturelles), permettraient de donner une définition de l’homme dans sa nature inchangeante. Le concept d’état de nature tiré du droit naturel (Hobbes, Rousseau) est l’état hypothétique ou se trouvait l’homme avant la constitution d’une société civile ou politique. Cette fiction est utile pour comprendre l’organisation sociale et politique mais surtout la nature humaine[10].

            (*2) Pour certains, comme les existentialistes et Kant, nature s’oppose à liberté. Or chez les existentialistes la nature est ce qui, dans l’individu, est indépendant de son libre vouloir et l’homme étant essentiellement liberté, il n’aurait pas de nature. Mais cette liberté consiste précisément dans le pouvoir de se donner une nature ou du moins de la choisir parmi une infinité de natures possibles. Or ce pouvoir lui-même est le pouvoir d’une nature, la nature humaine[11].   

            (*3) Pour d’autres, il n’y aurait pas de nature humaine ; non pas qu’il n’y ait rien de naturel en l’homme, mais parce que ce qui est naturel en lui n’est pas humain, au sens normatif du terme, de même que ce qui est humain n’est pas naturel. L’homme est un mélange de naturel (ce qui est transmis par les gènes) et de culturel (ce qui est transmis par l’éducation). On naît homme ou femme : telle est notre nature. Puis on devient humain : telle est notre culture ou tâche[12].


Homme de Vitruve, Leonard de Vinci
(Photo : Luc Viatour)


*****

Considérons maintenant la nature au sens général du terme :

E. Chez Aristote et les stoïciens, la nature est un tout organisé, un être vivant dont la finalité est l’ordre. La nature est opposée au hasard. La nature n’englobe donc pas tout, mais elle intègre quand même la Cité en son sein, puisque « la Cité, selon Aristote, est un être naturel, qui se développe et a une fin[13] ». L’homme qui n’est entièrement naturel a donc la charge à faire fructifier les qualités de la Nature par sa vertu et son effort. On retrouve aujourd’hui cette mentalité dans l’hypothèse Gaia de James Lovelock, où la terre est considérée comme un organisme vivant à part entière qui tend à vouloir assurer sa survie et sa subsistance, en laissant les hommes se développer à sa surface, mais qui menace de se défendre si les hommes portent atteinte à ses fonctions vitales (les forêts et les océans). Cela conduit à évoquer la nature au sens d’écosystème[14]. Ce sens est totalement absent du vocabulaire de Lalande, ce qui, somme toute, n’est pas étonnant puisqu’il a été rédigé dans les années 1920, à une époque où l’écologie n’existait pas encore, et où les préoccupations de sauvegarde de l’environnement étaient totalement absentes des sociétés occidentales qui ne voyaient en l’environnement qu’une terre de conquête et d’exploitation technologique.




F. L’ensemble de ce que Dieu crée. En ce sens, la nature déchue de ce monde est opposée à la rédemption du Christ. Nature a donc un sens dévalorisé pour les chrétiens. Ce qui est paradoxal, c’est que les mêmes chrétiens considèrent l’homosexualité comme étant « contre-nature ». D’un coup, la nature redevient la norme, mais force est de constater que la grâce divine et la rédemption du Christ sont tout autant contre-nature que l’homosexualité, peut-être même plus puisque celle-ci est aussi qualifiée de « pratique bestiale ».

Les chrétiens parlent également de nature divine (mais alors « nature » doit compris au sens particulier, la nature divine, c’est l’essence de Dieu, ce qu’il est dans son mystère) et de nature naturante qui désigne chez les scolastiques Dieu, mais cette nature naturante est conçue comme extérieure à la nature naturée[15]. Chez Spinoza qui reprend ces deux expressions, Dieu est l’ensemble de toutes choses, des corps autant que des esprits. « Deus sive Natura », Dieu, c’est-à-dire la Nature. Il n’y est plus question d’opposer la nature à quoi que ce soit. Schelling qui inverse la proposition de Spinoza, « la Nature, c’est-à-dire Dieu » considère dans la lignée romantique la nature naturante comme productivité et comme sujet, et donc objet exaltant de contemplation philosophique, et la nature naturée comme simple produit, objet prosaïque de la science[16]. La nature cesse à l’époque romantique d’être un objet neutre ou misérable pour devenir le territoire de l’âme, voire de révélations mystiques.



Caspar David Friedrich, Le soir, 1821.


G. Ce qui se produit dans l’homme ou dans l’univers sans calcul, ni réflexion. La nature y est opposée frontalement à la culture. Cela se calque sur le schéma de la définition : d’un côté, la nature, de l’autre l’homme qui accepte la Loi divine ou qui développe la culture et la civilisation. Jean-Jacques Rousseau reprend cette opposition, mais en prenant délibérément fait et cause pour l’état de nature. Il dit d’ailleurs dans l’Émile : « Prenons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a pas point de perversité originelle dans le cœur humain[17]. »  

Cette dualité se retrouve aussi dans l’écologie contemporaine, la nature vierge et nourricière face à la civilisation polluante et tentaculaire, et conduit à une prise de conscience et de responsabilité face au devenir conjoint de la Nature et de l’humanité. Mais cette opposition ne va pas sans poser de problème : « A cette idée de la nature sauvage, on a reproché d’être statique – elle considère la protection de la nature comme la conservation d’un état stable, et dualiste : elle maintient une séparation entre l’homme et la nature, quand la fiction d’une nature non anthropisée  devient de plus en plus difficile à tenir : ce que révèle la crise environnementale, c’est notre solidarité avec les processus naturels, l’impossibilité de séparer l’histoire de la nature et la nôtre propre. Ce n’est pas la nature qui s’est humanisée, c’est l’humanité qui s’est faite nature. Le développement de cette nouvelle nature, peuplée de machines et de techniques, le développement des pratiques sociales et culturelles, la croissance des villes, sont des processus continus, partie intégrante de ceux qui affectent l’ensemble des vivants et de la Terre[18] ».


John Lopez, Texas Longhorn.


La théorie de l’évolution de Darwin, comme son nom l’indique, nous apprend que la nature est transformation constante sous l’effet de causes internes (la sélection naturelle) et de causes externes (des changements apportés à l’écosystème). Certes, l’homme menace l’environnement, mais la nature n’est pas une pauvre petite malheureuse incapable de réaction : non, la nature réagit et est déjà en train d’évoluer. Elle s’adapte aux modifications négatives occasionnées par l’homme. Les deux faces du mot « nature » (essence permanente/changement constant) nous laissent un peu dans le désarroi face à la nature réelle : Aristote avait tenté de résoudre le problème en cherchant les régularités dans la nature changeante[19]. Mais voilà, la nature résiste à ces principes permanents. Quand un météorite a percuté la Terre, occasionnant la disparition des dinosaures soudainement devenus inadaptés, la nature a continué à engendrer de nouvelles formes de vie. On peut regretter l’extinction des dinosaures, mais toujours est-il que cette disparition a permis aux mammifères (qui étaient alors de la taille d’un rat) et parmi eux des primates d’évoluer et de régner sur le monde animal. La protection de la nature n’est donc pas un acte altruiste envers la Nature : cela lui est bien égal, mais un acte égoïste en faveur de l’humanité (cela ne nous est pas égal de disparaître comme les dinosaures).

H. Ensemble des êtres qui ne sont pas mus par leur propre volonté (ou caractères des êtres qui ne tendent pas à une fin, mais qui sont entièrement mus par une causalité quasi-mécanique). Ici, c’est la liberté qui s’oppose à nature (cf. Kant ou la théorie de l’animal-machine chez Descartes où l’animal qui n’a pas de volonté ou de raison et qui est comme une marionnette aux mains de la Nature, un automate qui répond mécaniquement aux impulsions de la Nature). Dans cette conception ontologique de la nature, l’Homme est généralement le seul détenteur de cette liberté et donc détenteur d’un destin qui lui permet d’échapper à l’éternel retour d’un même. L’Homme peut donc y connaître le progrès, du fait de sa liberté et de son destin.

I. Le monde visible en tant qu’il s’oppose aux idées et aux sentiments (le monde végétal et minéral).

J. Ce à quoi nous sommes accoutumés, les objets et les événements tels qu’ils se présentent ordinairement à nous. Ici, la nature s’oppose au surnaturel.

K. principe fondamental de tout jugement normatif. Les lois de la nature par opposition à ce qui est contre-nature. Ce sens doit être rattaché au point F. Il faut noter que la tendance à lier le bien moral à la nature, et le mal à ce qui est contre-nature semble être une solution évidente à nos questionnements moraux, mais c’est éminemment problématique : qu’est-ce dès lors ce qui est naturel et peut servir de référence morale ? Pour reprendre l’exemple de l’homosexualité, Thomas d’Aquin la pourfend pour la simple raison que c’est contre-nature. Or pour Aristote et les Grecs de manière générale, c’est quelque chose de tout à fait naturel, voire même de plus digne que l’hétérosexualité. Dans le Banquet, Platon assimile l’amour des garçons à l’Aphrodite céleste, et l’amour des femmes à l’Aphrodite vulgaire. Et aujourd’hui, les éthologues se posent la question de savoir si les pingouins connaissent ou non des mœurs homosexuelles… Les pingouins sont donc devenus malgré eux les garants moraux des mouvements gays !

Au-delà des évidences et des certitudes faciles, il y a donc cette Nature qui résiste à toute définition simpliste. Elle s’offre à nous toujours dans cette ambiguïté fondamentale : elle nous apparaît limpide dans sa spontanéité, mais elle demeure floue et fluctuante à nos conceptions : tantôt c’est le monde, tantôt c’est Dieu, tantôt c’est la vie, ou encore le Bien, le Tout, l’Homme avec ou sans la culture…

Bai Wenshu, octobre 2004


[1] GUERY François, article « nature », in Dictionnaire de d’histoire et de philosophie des sciences, sous la direction de Dominique LECOURT, PUF, Paris 1999 : « Il manque donc l’essentiel dans cette controverse universelle, qui habite les esprits et qui les mobilise : savoir clairement de quoi on parle, quel est l’objet du débat. Il reste à conceptualiser la nature après l’avoir convoquée, après avoir parlé et agi en son nom et pour son bien. »
[2] LARRERE Christine, in Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, sous la direction de CANTO-SPERBER Monique, PUF, Paris 1996, p 1024 : « La nature est alors du côté du vivant, de ce qui susceptible et de génération : le changeant. En même temps, la nature est ce qui maintient, le permanent, le stable, du côté de l’être ou de l’ordre. Cette polysémie se renforce lorsqu’on passe du descriptif au normatif, du registre à la vérité à celui du bien et du beau. »
[3] LALANDE André, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Paris, 1926, pp 667-673.
[4] FOULQUIE Paul, Dictionnaire de la langue philosophique, PUF, Paris, 1962, p 468.
[5] Ibid.
[6] CANTO-SPERBER Monique (sous la direction de), op cit, p 1025.
[7] LALANDE André, op cit, p 668.
[8] FOULQUIE Paul, op cit, p 468.
[9] Ibid.
[10] BLAY Michel, Grand dictionnaire de la philosophie, Ed. Larousse, Paris, 2003.
[11] FOULQUIE Paul, op cit, p 469.
[12] COMTE-SPONVILLE André, Dictionnaire philosophique, PUF (Perspectives critiques), Paris, 2001, p 397-398.
[13] CANTO-SPERBER Monique (sous la direction de), op cit, p 1025.
[14] LOVELOCK James, La terre est un être vivant (L’hypothèse Gaia), Ed. Flammarion, Paris, 1979. Voir aussi STENGERS Isabelle, Gaïa, la chatouilleuse, in La Recherche, pp 36-39, hors série d’avril-juin 2003 consacré à la Terre.
[15] JACOB André et AUROUX Sylvain (sous la direction de), Encyclopédie philosophique universelle, Les notions philosophiques (tome 2), PUF, Paris, 1990, p 1726.
[16] Ibid. Voir aussi MALKANI Fabrice, article « Naturphilosophie » in Dictionnaire de l’ésotérisme, sous la direction Jean SERVIER, PUF, Paris, 1996, p 913.
[17] Extrait cité in FOULQUIE Paul, op cit, p 468.
[18] CANTO-SPERBER Monique (sous la direction de), op cit, p 1030. Voir aussi : BLANDIN Patrick & BERGANDI Donato, La nature avec ou sans hommes ?, in La recherche, op cit, pp 67-71.
[19] Ibid, p 1025 : « Ce qu’il s’agit d’observer dans la nature, c’est ce qui, dans le monde sublunaire, imite, bien qu’imparfaitement, l’immobilité du monde céleste : les formes biologiques qui, à travers la succession des individus, maintiennent la permanence des espèces. »

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