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samedi 20 juillet 2019

Images de l'homme immobile




Images de l'homme immobile


Les taches noires serpentines
des locomotives sur la neige
Le ciel est fumée de charbon
dessus les toits sans palme.

Si c'était Heidelberg – ou Nuremberg -
les araignées grises de mon cerveau
tisseraient de vieilles réminiscences romantiques.

Mais c'est petite ville neuve – dormante – noire.
Noire avec ma vie bloquée
entre les baraques de sa gare.

Et tous les rails mènent ailleurs.

Nettoyeur de locomotives - « putzer » je suis
Dans les roues hautes aux rouges boueux
sur les plaques aux noirs lisses des tenders
se mire mon inertie
de n'être pas ce que je suis.
Mon inertie imbibée de pétrole et d'huile.

Pendant ce temps, immobiles eux aussi,
empoussiérés eux aussi
les Plantin – les Garamond et les sveltes Elzévir
de mes beaux poèmes
vivent en tribus séparés dans leurs casses.

Sur une galée doit s'effriter la composition
inachevée
du « Promenoir des Deux Amants ».
C'était du Garamond romain – corps 24.


*

Petite rue de Paris que j'animai.
Montparnasse poussait ses hurlements d'art
tout autour
pas dedans.

Mon crâne métallique comme une chaîne.
Chaque maillon a sa nuance.
Et le premier moment blanc
tient au noir d'aujourd'hui.

Attendre – attendre.
Mais bruits de chaîne quand même.

Il me faudrait une promenade
sans vertes sentinelles
même dans un bois de sapins.

Guy Levis Mano



vendredi 19 juillet 2019

Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché




Le maître spirituel
2ème partie


Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché



Je continue ma réflexion sur la relation au maître spirituel en abordant la question du point de vue d'un lama tibétain nyingmapa du XIXème siècle dans un livre important si on s'intéresse au bouddhisme tibétain : « Le Chemin de la Grande Perfection ». N'hésitez pas à consulter la première partie de ce travail où je tente une définition succincte de ce qu'est un maître spirituel.

jeudi 4 juillet 2019

Retour de la plage




Retour de la plage
Une journée de bonheur
Sèche sur le fil.


Virginie Colpart

lundi 1 juillet 2019

Comme une olive mûre






Considérer sans cesse combien de médecins sont morts, qui ont si souvent froncé les sourcils sur leurs malades; combien d’astrologues, après avoir prédit, comme chose d’importance, la mort d’autrui; combien de philosophes, après mille discussions sur la mort ou l’immortalité; combien de chefs, qui ont fait mourir beaucoup d’hommes; combien de tyrans, qui, avec un terrible orgueil, ont usé, comme des dieux, de leur pouvoir sur la vie des hommes; combien de villes entières sont, pour ainsi dire, mortes: Hélice, Pompéi, Herculanum et d’autres sans nombres. Ajoutes-y tous ceux que tu as connus, l’un après l’autre; l’un rend les honneurs funèbres à un autre; puis, il est lui-même étendu par un autre, qui reçoit les honneurs d’un autre encore; et tout cela en peu de temps. Bien voir toujours au total combien sont éphémères et sans valeur les choses humaines; hier un peu de morve; demain une momie ou des cendres. Ce petit instant du temps de la vie, le traverser en se conformant à la nature, partir de bonne humeur, comme tombe une olive mûre, qui bénit celle qui l’a portée et rend grâce à l’arbre qui l’a fait pousser.

Marc-Aurèle, Pensées, IV, 48, trad. Emile Bréhier.



mardi 25 juin 2019

Le maître spirituel - 1ère partie




Le maître spirituel
1ère partie



Je voudrais entamer ici une série de réflexions sur le maître spirituel. La plupart des traditions bouddhiques parlent de l'importance du maître spirituel ; mais régulièrement, la presse fait mention d'abus de pouvoir perpétrés par des maîtres spirituels. Le relation de maître à disciple est-elle donc absolument indispensable quand on chemine sur une Voie spirituelle ? J'essayerai d'évoquer cette question sous différents angles et avec différents textes.

dimanche 23 juin 2019

Le vallon



Le vallon




Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ?


Alphonse de Lamartine (1790 - 1869), Les méditations poétiques, 1820.








mercredi 12 juin 2019

Force et justice





Sans doute, l'égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien.


*****


Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.


Blaise Pascal, Pensées, fragments 116 & 135 de l'édition Sellier
(fr. 299 & 298 de l'éd. Brunschvicg, fr. 81 & 103 de l'éd. Lafuma)


dimanche 9 juin 2019

Est-on foutu ?




Est-on foutu ?



Cette semaine, je suis tombé, via les réseaux sociaux, sur une interview de l'ancien parlementaire Yves Cochet qui nous explique tranquillement que l'humanité va disparaître en 2050 des suites de l'effondrement biologiques. Cela me rappelle qu'il y a un mois et demi, dans une des écoles où je travaille, un géographe était venu faire une conférence sur le réchauffement climatique. Son message était qu'on allait droit vers la catastrophe. J'avais l'impression qu'il se croyait très provocateur. Mais le problème est qu'il ne l'était absolument pas : il se contentait d'énoncer une idée que les jeunes partagent depuis longtemps.


De manière générale, quand je pose la à mes élèves: « Est-ce qu'on va vers l'effondrement ? Ou l'humanité va-t-elle trouver les ressources morales, scientifiques ou technologiques pour y échapper ? ». La réponse est en très grande majorité : oui, la société va vers l'effondrement, et non, on n'y échappera pas. Il y a quelques années, je parlais d'écologie à des jeunes de douze ans à peu près, et ils m'ont répondu très agressivement que cela ne servait à rien de parler d'écologie et de défense de l'environnement puisqu'on est de toute façon foutu !


Je pense donc que le catastrophisme ambiant, loin de susciter un électrochoc salutaire dans la conscience des citoyens et des jeunes, est le meilleur moyen de neutraliser tout changement de cap de la société vers une transition écologique. On me rétorquera certainement toutes ces manifestations de jeunes pour le climat ces derniers temps. Mais je constate que l'enthousiasme ne s'est pas propagé au point que les jeunes se soient investis en masse dans des actions concrètes en faveur de la Nature. En fait, l'enthousiasme était, me semble-t-il, surtout du à la perspective joyeuse d'échapper à quelques ennuyeuses journées de cours... Je pense que la catastrophisme mine les forces naissantes en les plongeant dans l'aquoibonisme ambiant. Il y a quelques années, le philosophe Jean-Pierre Dupuy, pour parer à ces effets regrettables du catastrophisme, prônait un « catastrophisme éclairé ». Pour lui, il faut avoir la conscience aiguë que la catastrophe est inévitable, mais que la raison ne doit pas pour autant abdiquer devant la peur, l'angoisse ou la terreur que peut susciter l'imminence de cette catastrophe. Mais force est de constater que le catastrophisme éclairé n'a jusqu'à présent pas éclairé grand-monde...

jeudi 6 juin 2019

Accepter le temps d'un instant





En fait, quand vous lâchez prise, ce n’est pas la situation dans sa globalité que vous devez accepter, mais juste ce minuscule segment appelé instant présent.

Eckhart Tolle, « Le pouvoir du moment présent ».




mercredi 5 juin 2019

Les deux extrémités de la connaissance





Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l'homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais c'est une ignorance savante, qui se connaît. Ceux d'entre-eux, qui sont sortis de l'ignorance naturelle et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante et font les entendus. Ceux-là troublent le monde et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde, ceux-là le méprise et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.

Blaise Pascal, Pensées, fragment 118 de l'édition Sellier
(fr. 79 dans l'éd. Brunschvicg, fr. 84 dans l'éd. Lafuma)


lundi 3 juin 2019

Un nomade de la raison - Bibliographie

Un nomade de la raison sur les chemins d’Élis à Taxila


Pour lire les précédentes parties d'un Nomade la Raison, voir le sommaire.




Bibliographie

Un nomade de la raison - Conclusion




Un nomade de la raison sur les chemins d’Élis à Taxila

13ème partie


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dimanche 2 juin 2019

Un nomade de la raison - 12ème partie





Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

12ème partie


Pour lire les précédentes parties d'un Nomade la Raison, voir le sommaire.




Le silence et la paix de l'âme


Troisième et dernier point évoqué dans le texte d’Aristoclès de Messène : « ce qui résultera pour ceux qui sont dans cette disposition ». « Pour ceux qui se trouvent dans ces dispositions, ce qui en résultera, dit Timon, c’est d’abord l’aphasie, puis l’ataraxie ». 


L’abstention du jugement conduit à l’indifférence et l’imperturbabilité. Et l’indifférence conduit à l’aphasie qui, elle-même, ouvre à l’ataraxie, l’absence de trouble. Il faut noter cette corrélation étroite entre l’aphasie et l’ataraxie, car elle est typique du pyrrhonisme. Le langage est lourd de ce qu’il porte l’être du phénomène. Le langage tend implicitement à dire l’Être et donc à camoufler l’apparence fine des choses. 


Est-ce à dire que Pyrrhon ne sortait jamais de son silence ? Non, tel n’était pas le cas : Pyrrhon pouvait briller dans ses discours et fasciner son auditoire. L’aphasie est l’incapacité à dire les choses puisqu’on se retrouve à dire de « chaque chose qu’elle n’est pas plus qu’elle n’est pas, ou qu’elle est et n’est pas, ou qu’elle n’est ni n’est pas ». Si une chose n’est ni a, ni non-a, ni à la fois a et non-a, ni à la fois ni a, ni non a, on ne peut pas dire a de la chose, ni b, ni c, ni d, et ainsi de suite… Les mots ne s’appliquent jamais parfaitement à la chose. Dès lors, le rôle du langage est soit de préparer au silence, soit de se distancier de sa propension à véhiculer l’être, le réel grâce à l’évocation, la suggestion ou l’ironie. Il s’agit de souligner le décalage entre le langage et le réel tel qu’il s’égrène d’heure en heure, d’instant en instant. Pyrrhon appelle à vivre la vie sans que des commentaires viennent constamment troubler le silence de l’expérience.


Bien sûr, Pyrrhon n’a pas arrêté complètement de parler dès lors qu’il a découvert l’aphasie. En Inde, certains yogins respectent parfois des vœux de silence qui peuvent courir dans certains cas pas moins de douze ans durant lesquels ils ne prononcent pas un mot. Pourtant, ils communiquent encore : le silence n’abolit pas la communication. Certaines choses se communiquent par des sourires, des gestes, des attitudes, des regards, etc. Mais pour autant qu’on le sache, en-dehors de ses retraites solitaires, Pyrrhon parlait ; et il parlait même très bien si l’on en croit Nausiphane : Pyrrhon savait excellemment captiver son auditoire. Epicure d’ailleurs insistait beaucoup auprès de Nausiphane pour avoir des nouvelles de Pyrrhon1


Certes, Pyrrhon fascinait par son esthétique d’existence si particulière ainsi que son absence complète de moralisme alliée à une vie très morale et très rigoureuse : Victor Brochard considère même que Pyrrhon « fut une sorte de saint sous l’invocation duquel le scepticisme se plaça2 ». Mais Pyrrhon fascinait aussi pour ses discours et par son éloquence si particulière. Aphasie ne veut donc pas dire absence de langage, mais un rapport différent à ce langage, plus apaisé, qui ne s’impose pas constamment à la pensée intérieure, qui n’enferme pas l’individu dans toutes sortes de jugements à propos de tout et de rien. Ce bavardage mental se calme sous l’effet de l’indifférence et quand il cesse de vouloir donner à l’apparence un habit et une consistance faite d’être et non-être, de réalité et d’irréalité, d’estimable ou de méprisable, alors l’esprit fait l’expérience de l’aphasie pyrrhonienne. Dans l’aphasie, le langage existe encore, mais il ne s’oppose plus aux apparences. Il laisse les apparences se succéder les unes aux autres dans le flux de la vie comme le courant du fleuve qui s’écoule tranquillement sans faire d’histoire. Dans l’aphasie, le langage s’apparente au chant des oiseaux, aux babillements d’un bambin  ou au bruit du vent dans le feuillage; le langage redevient une apparence qui ne s’oppose pas au silence de la nature.


Et donc l’aphasie conduit à l’ataraxie, l’absence de trouble, la paix de l’esprit. Le pyrrhonisme est donc un eudémonisme : le philosophe cherche ce bonheur et cette quiétude née d’une vie simple et égale. Marcel Conche souligne le caractère anti-tragique de la philosophie de Pyrrhon : « On remarque que sa conception de la non-différence des choses entre elles, d’où résultent l’annulation des différences de valeur, la négation de la morale, ect…, abolit tout le tragique de l’existence. Le pyrrhonisme est si exactement une conception antitragique de l’existence que l’on peut se demander, compte tenu de l’espèce de contraste entre la jeunesse de Pyrrhon et sa maturité rassise et philosophique, si le fond de sa nature n’était pas le sentiment tragique de la vie – l’ironie étant une réaction à ce sentiment fondamental3 ». 


Pyrrhon s’est détourné du fracas de sa vie de jeunesse pour s’abandonner à une vie tranquille emplie de bienveillance et de douceur à l’égard de son prochain. Comme plus rien n’est vraiment sérieux, il ne reste qu’une douce chaleur humaine à diffuser dans toutes les circonstances de la vie quotidienne : voilà l’ataraxie... « La philosophie de l’apparence doit conduire à une absolue bienveillance » nous dit Marcel Conche. « Si j’aime véritablement, écrit-il encore, ce n’est pas « moi » qui aime. La charité est le feu universel où les différences disparaissent4 ». Accepter les autres dans la simplicité de la vie et leur apporter de la bienveillance et de la douceur, voilà ce qu’était peut-être l’essence de la vie de Pyrrhon, philosophe d’Elis.


Diogène Laërce conclut d’ailleurs sa notice fort fournie sur Pyrrhon et sa pensée ainsi : « Certains disent aussi que les sceptiques désignent l’insensibilité comme la fin, et d’autres la douceur5 ».













1 D.L, op. cit., IX, 64.
2 Victor Brochard, « Les sceptiques grecs », op. cit., livre I, chap. III, p. 82. Un saint certes fort étrange et extravagant qui ne se souciait pas de correspondre à un idéal moral et qui était même indifférent au bien comme au mal !
3 Marcel Conche, « Pyrrhon ou l’apparence », op. cit., chap. X.1, p. 134.
4 Marcel Conche cité par Patrick Carré, « Nostalgie de la vacuité », op. cit., p. 119.
5 Diogène Laërce, « Vie et doctrines des philosophes illustres », op. cit., IX, 108. Certains remettent en question cette apologie de la douceur au sein du pyrrhonisme, mettant même en doute le témoignage de Diogène Laërce sur ce point précis. Il me semble au contraire que cette sentence, Diogène ne l’a pas mise au hasard, sans trop savoir ce qu’il racontait. Cette phrase achève la notice sur Pyrrhon, laquelle est suivie par celle de Timon de Phlionte, un sceptique qui se comporte à bien des égards de manière hédoniste. Or à ces deux notices placées à la fin du livre IX, fait suite le livre X entièrement consacré à Épicure (qui, on l’a vu, admirait Pyrrhon). Tout cela n’est pas un hasard ! Cette dernière phrase indique que Pyrrhon est à la croisée des chemins entre le stoïcisme (l’insensibilité) et l’épicurisme (la douceur). Cicéron avait d’ailleurs rapproché Pyrrhon d’Ariston de Chios, un stoïcien particulièrement rigoureux et moraliste. Diogène semble le voir plus dans les parages Épicure de Samos.

















Silena Lambertini









Lire également :












           
            
Adoration



























Miguel Guía
Le Calme et le Silence















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jeudi 30 mai 2019

Entre philosophie et religion






Hier après-midi, j'ai été frappé par un tweet d'une jeune femme francophone d'origine thaïlandaise qui affirme assez agressivement le caractère religieux du bouddhisme. 














Deux choses me dérangent dans ce tweet, sur lesquels je voudrais m'étendre :

  • 1°) Oui, il y a bien débat sur la question de savoir si le bouddhisme est d'abord une philosophie ou une religion.

  • 2°)Il y a des relents racistes dans ce tweet, tant dans l'idée que la compréhension du bouddhisme serait réservée aux Asiatiques que dans celle que la philosophie serait une discipline purement occidentale.

mardi 28 mai 2019

Une lueur, un souffle, une ombre




Qu'est-ce que la vie ?
C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit.
C'est le souffle d'un bison en hiver.
C'est la petite ombre qui court dans l'herbe
et se perd au couchant.

Crowfoot (1821-1890)



dimanche 26 mai 2019

Diversité





La théologie est une science, mais en même temps, combien est-ce de sciences ? Un homme est un suppôt, mais si l'on l'anatomise, sera-ce la tête, le cœur, l'estomac, les veines, le sang, chaque humeur du sang ?


Une ville, une campagne, de loin, c'est une ville et une campagne, mais à mesure qu'on s'approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des pattes de fourmis, des jambes de fourmis à l'infini. Tout cela s'enveloppe sous le nom de campagne.


Blaise Pascal, Pensées,
fragment 99 de l'édition Sellier (fr. 115 de l'éd. Brunschvicg, fr. 65 de l'éd. Lafuma)



vendredi 24 mai 2019

L'homme n'est ni ange, ni bête





L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.


Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.


Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il se sache l’un et l’autre.


S’il se vante, je l’abaisse ;
s’il s’abaisse, je le vante ;
et le contredis toujours,
jusqu’à ce qu’il comprenne
qu’il est un monstre incompréhensible.


Bassesse de l'homme jusqu'à se soumettre aux bêtes, jusqu'à les adorer.


Après avoir montré la grandeur et la bassesse de l'homme. Que l’homme maintenant s’estime à son prix. Qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable du bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. »


Blaise Pascal, Pensées,
fragments 557, 153, 154, 163, 86 & 151 de l'édition Sellier
(dans l'éd. Brunschvicg : 358, 418, 418, 420, 429 & 423 ;
dans l'éd. Lafuma : 678, 121, 121, 130, 53 & 119).


samedi 18 mai 2019

De temps en temps, les nuages





De temps en temps, les nuages
Nous reposent
De tant regarder la lune.

Matsuo Bashō (1644 – 1694), 
Bashō Kushū, 472 ; Miyamori, 77.






Kawase Hasui, Lune brumeuse, 1924.





Traditionnellement, la lune est un symbole de la conscience qui dissipe les ténèbres de l'ignorance par sa clarté. La méditation consiste à répandre cette clarté de la conscience et de l'attention dans chaque aspect de notre vie. Éclairer encore et encore le corps et l'esprit et rester vigilant, voilà comment on pourrait résumer brièvement la méditation. Mais cet acte d'attention ne peut-il pas à la longue être source de tension comme quelqu'un qui s'efforcerait de regarder des heures durant la face de la lune à la longue vue ? C'est que suggère délicatement ce haïku de Bashō.


On a ce terme de « Pleine Conscience » qui en vient à remplacer le terme de « méditation » comme s'il fallait imposer directement une transparence totale à soi-même, écarter agressivement toute trace de distraction en nous. Mais cela est impossible : l'attention ne se développe que très lentement, lentement, lentement en nous. Et cette attention même soutenue peut être recouverte très vite de pensées, de souvenirs, d'émotions, de rêveries. On a cette expression assez catastrophique pour décrire la méditation : « faire le vide en soi », comme s'il fallait balayer tout ça. Mais parfois, rien ne sert de se battre : les pensées nous traversent comme les nuages recouvrent momentanément la lune, laissons ces pensées nous traverser. À la longue, on en vient à cultiver une forme d'attention dans l'inattention. La distraction nous envahit, mais une petite partie de l'esprit reste vigilante, observant le processus même de la distraction.









Hasui Kawase, Pleine lune à Magomé, 1930.



D'autres haïkus de Bashō : 













Voir également : 























Takahashi Shotei Maison de thé au clair de lune   -    vers 1930









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