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lundi 14 août 2017

Tragique




Tragique




     Quant à Pascal, Kierkegaard ou Camus, j'en ai moins retenu ce qui annonce ou rejoint l'existentialisme qu'une certaine orientation tragique de leur pensée : le refus de se consoler trop vite ou trop facilement, une sensibilité intacte à la souffrance, à l'angoisse, au malheur, à tout ce qui, dans notre vie, est à peu près le contraire de ce qu'on pourrait espérer. Loin d'être l'affirmation joyeuse de tout, comme le veulent Nietzsche ou Rosset, le tragique, au sens où je prends le mot, est plutôt la prise en compte inconsolée de ce qu'il y a d'effrayant, de décevant ou de désespérant dans la condition humaine : la mort, la solitude, l'insatisfaction – trois formes de la finitude, qui ne sont tragiques que par la conscience, en l'homme, d'un infini au moins pensable. Misère de l'homme sans Dieu... Cette tradition-là fut bien la mienne, dès le départ. Je crus un temps y échapper, par le matérialisme (Épicure et Marx), le rationalisme (Spinoza), peut-être par la sagesse... Montaigne et la vie n'ont cessé de m'y ramener. Si nous étions des sages, aurions-nous besoin de philosopher ?


André Comte-Sponville, « C'est chose tendre que la vie » (Entretiens avec François L'Yvonnet), Albin Michel, Paris, 2015, chap. I, pp. 62-63.







Dorothea Lange - Florence Owens Thompson, camp de Nipomo, en Californie - 1936








        Ce passage que je viens de lire dans un des derniers livres d'André Comte-Sponville m'a rappelé tous les doutes et les réticences envers le concept de « sagesse tragique » que l'on retrouve sous la plume de plusieurs philosophes français assez divers, mais qui ont tous en commun d'être des adeptes de Friedrich Nietzsche. Cela comprend notamment pour les plus connus Clément Rosset, Michel Onfray ou Marcel Conche. La sagesse tragique, c'est la pleine acceptation du caractère douloureux et désespérant de l'existence, c'est le fait de dire joyeusement « oui » à la vie, quand bien même la vie serait faite de douleurs et de déchirements. On reconnaît là l'amor fati de Nietzsche, l'amour du destin quoiqu'il arrive. C'est une approche très viriliste et assez romantique des choses.

vendredi 11 août 2017

Une fête en larmes



L'essentiel est d'accepter que le monde soit cette fête en larmes.

Jean d'Ormesson







Guinguette dans la banlieue parisienne, le 14 juillet 1945
Robert Doisneau







     Jolie sens de la formule chez un auteur que j'avoue n'avoir jamais lu, peut-être à tort. Il m'a toujours semblé un peu trop convenable comme auteur. C'est certainement un préjugé pour cet écrivain très médiatique dans la vie littéraire française. Mais c'est surtout ici cette petite sentence qui m'intéresse, plus que son auteur. En une petite phrase ramassée, elle me parle de trois thèmes importants : l'acceptation, la joie et l'insondable tristesse de ce monde. Sarva dukkham : « Tout est souffrance », nous a dit le Bouddha. Au XIXème siècle, les érudits occidentaux voyaient dans le bouddhisme une forme de pessimisme radical. Une mélancolie qui ne trouverait son remède que dans l'anéantissement total. Ils n'avaient pas eu l'occasion de beaucoup parler à des maîtres bouddhistes... S'ils l'avaient fait, ils seraient rendu compte de la joie et du sourire que ceux-ci manifestent régulièrement dans la vie quotidienne. La joie dans la philosophie du Bouddha est une des quatre qualités incommensurables avec l'amour bienveillant, la compassion et l'équanimité. Cette joie célèbre ce qu'il y a de bon et de lumineux dans l'existence. Pourtant, elle n'est pas de la frivolité, un oubli, un divertissement ; cette joie reste très lucide face à la douleur qui envahit le monde. Une fête en larmes.



     Voilà ce qu'il nous faut accepter. Ce mélange indissoluble de joies et de peines, de rencontres et de pertes, de vies et de morts, d'enthousiasmes et d'ennuis, d'espoirs et de craintes. En même temps, cette acceptation donne une direction. Il s'agit aussi de célébrer la convivialité, le partage, la camaraderie, l'amitié, tout un art de vivre pour rendre notre présence en ce monde agréable et plaisante aux autres. Que ce passage sur Terre soit une fête, cela aussi, il faut y travailler. Ce sera une fête en larmes, mais au moins ce sera une fête. La convivialité, la chaleur humaine et la joie rendront nos instants plus beaux. 



mercredi 9 août 2017

Présentation du maître Chan




Présentation du maître Chan



Ce que le maître enseigne est déjà en vous-même,
Pensée inépuisable que vous scrutez sans voir.
Si, le cœur concentré, vous voulez la saisir,
Feuille effrayée d'automne, elle tombe dans le vide.

Xutang Zhiyu (1185-1269)












        D'ordinaire, un maître ou un professeur enseigne quelque chose. Le prof de math, par exemple, enseigne des choses qu'il est peu probable que nous ayons trouvé par nous-mêmes comme le théorème de Pythagore, la trigonométrie ou le calcul des probabilités. Le prof d'anglais vous apprend une langue que vous n'auriez pas inventée par vous-mêmes. Un maître Chan est, lui, confronté à un délicat problème : il peut enseigner tous les points de la doctrine bouddhique comme le ferait n'importe quel maître bouddhiste, mais cet enseignement intellectuel des propos du Bouddha et des écrits des philosophes du passé n'est pas la véritable essence du Chan. Le Chan est ce courant du bouddhisme chinois que l'on connaît mieux en Occident sous son nom japonais de Zen. Cette véritable essence ne s'enseigne pas avec des mots. Et elle est au-dedans de nous, elle ne nous est pas extérieure. Elle agit en nous comme un insondable désir d’Éveil.


Mais on ne peut la voir, tout comme l’œil n'est pas capable de voir l’œil. Vous pouvez bien sûr pratiquer encore et encore la méditation pour développer la concentration et la vision pénétrante. Excellente idée. Cela vous permettra de voir beaucoup de choses en vous-mêmes : des pensées subtiles, des émotions cachées, des peurs ainsi que des ressources insoupçonnées, mais cela ne vous permettra pas de saisir cette véritable essence, l'enseignement fondamental du Chan. Plus vous voudrez la saisir, plus elle s'échappera et s'évanouira dans le vide. C'est pourquoi la poésie Chan essaye d'évoquer ce qui ne peut être dit, ce qui en peut être pensé, ce qui ne peut être saisi, ce qui ne peut être vu. Quelques paroles bien sages ou bien sottes avant de revenir au silence.

mardi 8 août 2017

Formes sur fond vide





Les arbres dans la cour ont de belles couleurs,
Et les oiseaux aimés beaucoup de jolis sons.
Parvenu aux limites de l'indifférencié,
Comment distinguerais-je les formes sur fond vide !
Quand j'en ai le loisir, seul souvent je médite ;
Mon poème achevé, je vais le récitant
Dans les chemins profonds, sous la voûte des pins,
Perdu dans la blancheur des nuages lointains.

Dai'an Puzhuang (1347-1403)




Michael Kenna, montagnes du Huangshan, Chine 










    Poème saisissant que ce poème de Dai'an Puzhuang. Ballade et contemplation des formes de la Nature, qui, spontanément, s'effacent et se fondent dans l'indifférencié de la vacuité. Méditation et, ensuite, envie d'exprimer cette méditation dans une forme poétique. Et retour aux formes de la Nature, contemplation du paysage. Dire à haute voix un poème. Forêt. Nuages. Montagnes et rivières. « La forme est vide. Le vide est forme. La forme n'est autre que le vide. Le vide n'est autre que la forme » nous dit le Soûtra du Cœur.

Souvent, le méditant va de l'un à l'autre dans sa ballade spirituelle. Par moment, on voit les formes. Par moment, on est conscient de la vacuité. Mais les formes sont vides d'une existence ultime. Et la vacuité se manifeste dans les formes ; la vacuité n'a elle-même aucune existence ultime. C'est pourquoi méditer la vacuité revient souvent à observer sous un angle nouveau les formes qui nous entourent, les sons, les odeurs, les saveurs, tout ce que l'on touche ou que le corps ressent, mais aussi les pensées, les émotions, les souvenirs, les imaginations, toutes ces formes mentales. (NB : le mental est une faculté sensorielle selon la philosophie bouddhique qui perçoit des idées, des pensées ou toute production mentale). On observe ces formes avec un regard plein de fraîcheur, débarrassé des distinctions et des concepts que le mental attache aux objets de la perception. Le mental essaye de rendre compréhensible le monde en le découpant, en faisant des catégories et des distinctions et en collant des étiquettes de concepts ou de mots aux choses du réel. Ce n'est pas mal parce que cela nous permet de comprendre et d'avoir une meilleure prise sur le monde. Mais cela devient un problème quand on s'attache de trop à cette conceptualisation et que cela nous enferme dans des mondes de représentations. Il faut pouvoir plonger à nouveau dans l'Indifférencié et voir les choses telles qu'elles sont, avant que le mental ne crée des distinctions et des différences entre les choses et nous fasse voir les objets comme des entités indépendantes les unes des autres. Plonger à nouveau dans l'Indifférencié, c'est donc voir aussi avec un regard neuf la réalité interdépendante du monde.

lundi 7 août 2017

Méditation marchée





Méditation marchée





     On se représente souvent la méditation comme nécessitant d'être assis quelque part. Pourtant, on peut très bien méditer debout, couché ou en train de marcher. La position la plus commode est certes la position assise car elle est un milieu entre la position debout où on est fort tenté de partir à gauche et à droite et la position couchée où on n'a pas envie de bouger, mais où on risque de s'endormir très vite. En position assise, on n'est pas vraiment enclin à bouger si on est assis en tailleur, en demi-lotus, voire encore mieux en lotus où on est vraiment ancré au sol. Et l'équilibre nécessaire pour maintenir le dos droit fait qu'on ne risque pas de s'assoupir trop vite (même s'il reste possible de somnoler, voire de roupiller en position assise, mais ça arrive nettement moins vite et nettement moins souvent que couché). La méditation marchée, elle, a deux avantages : c'est une méditation où l'on peut prendre conscience de notre corps en mouvement (cela prépare à la méditation en action), et c'est souvent une pause bienvenue entre deux sessions de méditation assise pour détendre ses jambes et son dos. Ceci étant dit, la méditation marchée peut tout à fait être pratiquée indépendamment de la méditation assise et dans toutes sortes d'occasions différentes. C'est ce que va aborder cet article.



dimanche 6 août 2017

Spéculation




Spéculation




Étranges sont ces pics, ce cortège de nuages,
La source n'a pour cours que cette eau qui gargouille.
Marcher dans la montagne n'épuise pas ses monts,
D'autres massifs encore nous barrent le regard.

Baiyang Fashun (XIIème siècle)




Song Zhang, Vue sur la montagne, 2013. 






     Ce poème d'un moine Chan résonne comme une métaphore de la Voie. Quand on marche en montagne, on avance d'un pas décidé vers le sommet majestueux qui se dessine bien distinct dans le ciel bleu. On grimpe jusqu'au promontoire qui nous sépare de ce sommet. Et on est content d'atteindre ce promontoire, mais cette joie est de très courte durée. On se rend que derrière ce promontoire, il y a une vallée ou un col que l'on doit franchir pour atteindre un second promontoire. Et ce promontoire-là cache d'autres vallées, d'autres cols, d'autres routes sinueuses, précipices et falaises. La route peut être longue en montagne avant d'atteindre le sommet majestueux.

       Il en va de même avec l’Éveil. Quand on commence à pratiquer la Voie du Bouddha, l’Éveil semble être proche. Mais plus on chemine, plus on se rend compte que la route est longue avant de dissiper nos penchants négatifs, nos fautes, nos obscurcissements. Il y a un sommet majestueux incarné par le Bouddha, mais les obstacles sont nombreux et subtils. De plus en plus subtils au fur et à mesure que l'on progresse.

         Il y a une autre métaphore intéressante à ce sujet. C'est celle qui compare l’Éveil à une fleur de lotus qui doit s'ouvrir pour que l'on devienne soi-même un Bouddha. Cela semble être une opération aisée. Quelques expériences de méditation, une conduite juste, éprouver la béatitude et la concentration, et la fleur de lotus s'ouvre sur l’Éveil suprême. Mais le souci est derrière les premiers pétales de la fleur de lotus se cachent d'autre pétales. On dit que la fleur de lotus de l’Éveil compte mille pétales, probablement beaucoup plus ! Certains se sentiront très proches de l'état d'un bouddha dès lors qu'ils auront ouvert quelques pétales avec quelques expériences spirituelles rayonnantes. Mais en fait, il faut toujours aller plus loin dans l'attention, dans la bienveillance et l'équanimité pour espérer ouvrir le cœur vide de cette fleur de lotus.


jeudi 3 août 2017

Passage et renouvellement





Un printemps terminé, un printemps lui succède,
Plantes et fleurs combien de fois se renouvellent ?
Ce n'est pas à la cloche que l'aurore obéit,
Le passage de la nuit et de la lune l'indiffère.

Yungai Zhiben (XIème siècle)

















        Il y a ce temps immuable et indifférent qui fait que tout en ce monde se meut et se transforme. Ce temps aussi qui fait tourner le cycle de la Nature. L'aurore succède à la nuit. Elle lui succède sans état d'âme, spontanément, sans qu'aucune loi ne lui ait prescrite de prendre la place de la nuit. Contemplation de cet univers indifférent. Contemplation de ce temps qui ne se préoccupe aucunement des atermoiements de l'homme. Tout est dissous dans le temps, tout est créé dans le temps. Le moine Chan y voit l'occasion de s'insérer silencieusement dans la grande mécanique du monde.


mardi 1 août 2017

Vie et mort





Voulez une métaphore de la vie et la mort ?
Mettez en parallèle l'eau avec la glace.
Que l'eau se fige et elle devient glace,
Que la glace fonde et elle redevient eau.
Ce qui est mort doit forcément renaître,
Ce qui quitte la vie s'en retourne à la mort.
L'eau et la glace ne se causent aucun mal ;
Vie et mort, l'une et l'autre, possèdent leur beauté.

Hanshan (寒山VIIème siècle)



lundi 31 juillet 2017

Les cent fleurs









Les cent fleurs au printemps, la lune en automne,
Le vent frais en été, la neige en hiver,
Si le cœur s'affranchit de tout souci futile,
Ce sont des moments plaisants dans le monde des hommes.

Wumen Huikai (無門慧開, 1163 – 1260)







Wu Guanzhong, bosquet de jujubiers.


dimanche 30 juillet 2017

Souffrance et exploitation





Souffrance et exploitation



      Dans une vidéo récente de « I am Vegan TV », Tiphaine Lagarde, porte-parole de l'association antispéciste 269Life, défend l'idée que le problème n'est pas la souffrance des animaux (dans les élevages, dans les abattoirs, dans les cirques, dans les corridas, dans les laboratoires,...), mais l'exploitation des animaux. Tiphaine Lagarde conteste les actions de sensibilisation d'une autre association antispéciste L214 (on aime les chiffres chez les véganes!). L214 met régulièrement en ligne des vidéos choquantes d'élevage industriel et d'abattoirs qui font le tour d'internet et des médias. On se souvient des vidéos des abattoirs d'Alès et du Vigan dans le sud de la France qui ont suscité énormément d'émois et de débats en France. Mais pour Tiphaine Lagarde, ce genre d'actions ne fait que mettre l'accent sur certains comportements inacceptables des ouvriers d'abattoirs sans remettre en question le système spéciste en son entier qui permet que des animaux soient élevés, exploités et tués, sans la moindre reconnaissance des aspirations profondes de ces animaux. Pour elle, axer la problématique des élevages ou des abattoirs sur la souffrance présente le risque de se faire récupérer par l'industrie de la viande et de l'élevage : il suffira de mettre quelques caméras dans les abattoirs pour faire croire au grand public qu'on aime les animaux et qu'on se préoccupe de leur bien-être.

     Dès lors, pour Tiphaine Lagarde, il faut replacer la question centrale au cœur du débat à savoir : « peut-on exploiter un être sensible au motif qu'il est différent de nous? » La question de l'exploitation est donc centrale à ses yeux. Montrer des actes de cruauté dans des abattoirs ne sert à rien selon elle (sic!). Il faut tout axer sur l'exploitation et rattacher la problématique des animaux aux luttes des humains pour contrer l'exploitation de l'homme par l'homme, notamment les problématiques du racisme et du féminisme.

      En réalité, cette thèse d'axer la lutte antispéciste sur le thème de l'exploitation plutôt que sur la question de la souffrance n'est pas neuve. On la retrouve chez les théoriciens du droit des animaux, le plus connu d'entre eux étant Gary Francione (NB : je mets en bas de ce texte les quelques articles que j'ai rédigé à l'encontre de Gary Francione). Gary Francione pense que c'est l'exploitation des animaux qui est le problème, et non les éventuels mauvais traitements que les animaux subissent lors de cette exploitation. Francione attaque spécifiquement le philosophe antispéciste et utilitariste Peter Singer, l'auteur du très célèbre ouvrage de 1975, « Libération animale » qui est certainement un ouvrage fondateur de la cause antispéciste. Peter Singer explique que l'exploitation des animaux crée une gigantesque masse de souffrance pour les animaux alors qu'on peut très bien éviter cette souffrance en devenant végane. D'un point de vue éthique, le véganisme est donc justifié aux yeux puisqu'il permet de soulager les souffrances des animaux.

samedi 29 juillet 2017

Montagne verte et nuages





La montagne verte est le père des nuages blancs
Et les nuages blancs sont fils de la montagne verte.
Les nuages blancs tout le jour s'appuient
À la montagne verte qui, toujours, les ignore.


Dongshan Liangjie (807-869)














      Dongshan Liangjie était un grand maître Chan (ce courant du bouddhisme qui est plus connu sous son nom de Zen en japonais). Il est un des deux fondateurs de l'école Caodong (plus connue en Occident sous le nom japonais de Sôtô, école dont maître Dôgen a repris l'héritage au Japon en lui donnant une couleur locale).

      Dongshan Liangjie nous parle d'une montagne verte et des nuages blancs qui l'entoure, comme c'est souvent le cas dans les montagnes chinoises que les maîtres Chan affectaient tant. C'est là une allégorie de la nature de l'esprit – la montagne – et des pensées qui traversent l'esprit – les nuages. Les pensées existent en raison de la nature de l'esprit : sans la nature de l'esprit, il ne saurait y avoir de pensées. Un rocher dépourvu d'esprit ne saurait se mettre à rêver et à faire des projets pour l'avenir. Pourtant, la nature de l'esprit est indifférente aux pensées qu'elle produit. C'est notre « moi » qui s'attache à ces pensées et leur prête de l'importance. La méditation Chan consiste à revenir à la montagne verte – demeurer dans la nature de l'esprit et laisser apparaître et disparaître au gré des caprices de la météo. Cette montagne est à la fois un roc inébranlable et une source de vie. De grands oiseaux planent silencieusement autour d'elle.


jeudi 13 juillet 2017

Le son du tonnerre








Le son du tonnerre, bien qu'assourdissant, est inoffensif ;
L'arc-en-ciel, malgré ses couleurs chatoyantes, ne dure pas ;
Ce monde, même s'il apparaît plaisant, est semblable à un rêve ;
Les plaisirs des sens, bien qu'agréables, n'apportent au bout du compte que désillusions.


Jetsun Milarepa (1040-1123), extrait des Cent Mille Chants.

samedi 8 juillet 2017

John Rawls et l'utilitarisme



John Rawls et l'utilitarisme



La justice selon Rawls – 2ème partie






Pour une explication des grandes lignes de la pensée de John Rawls, je recommande vivement de d'abord lire la première partie de « La justice selon Rawls » : « John Rawls et la justice sociale ».








        « La Théorie de la Justice » se veut implicitement comme une critique de l'utilitarisme très influent dans la philosophie anglo-saxonne. Que reproche John Rawls à l'utilitarisme ? L'utilitarisme est cette philosophie qui met en avant l'utilité d'une action morale ou politique : quel bien-être ou quel plaisir produit une action ? Tel doit être le critère pour juger le bienfait ou non d'une action. Attention, certaines actions produisent de la peine ou de la douleur, mais c'est en vue d'un plus grand bien. Par exemple, étudier pour ses examens est la plupart du temps pénible et fastidieux, mais c'est pour s'assurer l'accès à une carrière plaisante ou qui rapporte de l'argent. Dans ce cas, le moindre mal qu'est l'étude est compensée par le plus grand bien, l'accès à la profession recherchée. Les utilitaristes généralise ce principe à la sphère politique : certaines décisions politiques peuvent créer de la peine du moment que cette peine soit compensée par un profit plus grand pour l'ensemble de la société. Par exemple, augmenter les impôts est pénible pour beaucoup de gens, mais cette augmentation d'impôt est compensée par l'utilité pour l'ensemble de la société que peut avoir la création d'un hôpital ou la construction d'une autoroute. Il faut mettre dans la balance les utilités par rapport aux peines que provoquent l'action politique, et choisir la meilleure balance en faveur des utilités en terme de bien-être ou de plaisir. « L'idée principale de l'utilitarisme est qu'une société bien ordonnée et, par là même, juste, quand ses institutions majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande somme totale de satisfactions pour l'ensemble des individus qui en font partie 1 ».

vendredi 7 juillet 2017

Nous qui ne sommes rien






Nous qui ne sommes rien








        La semaine passée, j'ai été profondément choqué par cette petite phrase que le président Emmanuel Macron a sorti lors de son discours pour l'inauguration de Station F : « Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». J'ai trouvé horrible cette façon de séparer le monde entre des gens qui ont la réussite et l'argent pour eux, et ceux qui ne sont rien, qu'on ne voit pas, qui ne comptent pour rien dans le devenir du monde, qu'on peut mépriser à l'aise. Ce déni de la dignité humaine est insupportable. D'autant que cela laisse présager une politique qui écrase les moins nantis dans la société pour garantir toujours plus de profits aux patrons et aux entrepreneurs dans le vent.


        Suite à la controverse qui s'est déclenchée après la mise en évidence de cette petite phrase, les macroniens ont répliqué en disant qu'il fallait écouter tout le discours, que cette phrase ne peut pas être sortie simplement de son contexte. Il est vrai que ce contexte mérite d'être mentionné pour essayer de saisir ce que voulait vraiment dire Emmanuel Macron. Ceci étant dit, je ne suis pas certain que cela éteint complètement la controverse.


       Je mets donc en lien deux vidéos de cette inauguration de Station F : une première assez courte, une autre plus longue du discours complet d'Anne Hidalgo, maire de Paris, et d'Emmanuel Macron pour s'assurer que le contexte soit pleinement restitué. Puis je me livrerai à deux interprétations de ce discours : une interprétation généreuse qui va dans le sens des macroniens et qui lisse la polémique, et puis une interprétation plus sévère qui émet des doutes face aux belles paroles du président. Je précise que j'ai attendu quelques jours avant d'écrire cet article pour ne pas l'écrire sous le coup de la colère.



mercredi 5 juillet 2017

John Rawls et la justice sociale






John Rawls et la justice sociale



La justice selon Rawls – 1ère partie













      John Rawls est un philosophe américain né à Baltimore aux États-Unis en 1921 et mort à Lexington en 2002. Il est un des plus importants penseurs de la philosophie politique du XXème siècle. Son ouvrage le plus célèbre est la « Théorie de la Justice » (1971). C'est à cet ouvrage et différents aspects le concernant que je voudrais consacrer ici quelques petits articles.




John Rawls


dimanche 2 juillet 2017

Un coq pour Asclépios






Un coq pour Asclépios






      Il y a cet épisode singulier de la philosophie où Socrate boit la ciguë. Cela nous est raconté par Platon dans le Phédon :

samedi 1 juillet 2017

Penser à l'horizon






Penser à l'horizon













     Voilà un extrait intéressant de l'Abécédaire du philosophe français Gilles Deleuze où il parle de la gauche. Pour Deleuze, il ne peut pas y avoir de gouvernement de gauche. Il ne peut y avoir au mieux qu'un gouvernement qui se montre favorable à certaines exigences ou réclamations de la gauche. C'est un peu provocateur de dire cela, puisque la vidéo a été tournée en 1989 à un moment donc où la gauche était au pouvoir en France. À l'époque, c'était François Mitterrand qui était président de la République. Gilles Deleuze invoque deux arguments pour appuyer ses dire.

     Tout d'abord, la gauche pour lui est d'abord une affaire de perception. L'homme de droite pense d'abord à lui, puis à sa rue et son environnement proche, sa famille, ses amis, puis sa ville, sa région, son pays, et enfin l'Europe et le monde quand il a le temps de s'en préoccuper. L'homme de gauche, lui, pense d'abord à ce qui est à l'horizon et au-delà. L'homme de gauche est comme un Japonais qui, quand il écrit une adresse sur une carte postale met d'abord le continent, puis le pays, puis la province, puis la ville, puis la rue et enfin le nom de la personne à qui il destine sa lettre. Selon Deleuze, l'homme de gauche est touché par les souffrances et les injustices dans le monde entier ; et il se sent dès lors plus proche, plus solidaire des enfants du Tiers-Monde que des problèmes de son quartier.

mercredi 28 juin 2017

La Voie Unique






La Voie Unique






     Ce week-end, je discutais avec un ami à propos de la méditation. Celui-ci l'avait pratiquée dans les centres Vipassanā où on lui avait expliqué que la méthode Vipassana était la voie unique pour progresser dans la méditation. Sous-entendu : cela excluait toutes les pratiques méditatives issues du Zen ou des pratiques liées au bouddhisme du Grand Véhicule ainsi qu'au Mahāmudrā et au Dzogchen dans le bouddhisme tibétain, mais aussi toutes les autres écoles du Theravada (auquel se rattache pourtant les centres Vipassanā). La méthode Vipassanā est une méthode fondée au XXème siècle par Satya Narayan Goenka qui a expurgé la méditation bouddhique des éléments religieux et rituels, mais qui a aussi simplifié et appauvri l'enseignement du Bouddha en restreignant la richesse de la méditation à une seule technique. Dans les centres Vipassanā, vous vous engagez à méditer dix jours dix heures par jour et à pratiquer à la lettre une forme simplifiée de l'attention au va-et-vient de la respiration, de la vision pénétrante de la réalité telle qu'elle est et de l'amour bienveillant (metta).

       Attention, il ne faut pas confondre la méthode Vipassanā avec vipassanā elle-même. Vipassanā en langue pâlie (ou vipashyanā en sanskrit) désigne la vison profonde ou vision pénétrante, un stade de la méditation où l'on scrute les choses dans leur réalité fondamentale au-delà des illusions et de la confusion du mental. Vipassanā est toujours présentée en relation avec samatha, la quiétude, le calme mental. L'idée est de pacifier l'esprit de l'agitation qui le perturbe continuellement ; et une fois l'esprit apaisé et serein, on peut aller voir au fond de cet esprit. L'image traditionnelle compare l'esprit habituel à de l'eau en ébullition. Laisser reposer cette eau dans une égalité parfaite est nécessaire pour pouvoir regarder à travers cette eau. Samatha (shamatha en sanskrit) a le rôle d'apaiser cet esprit tandis que vipassanā permet d'en discerner la véritable nature, y compris dans ces zones d'ombre. Tout pratiquant sérieux de la méditation bouddhique cultive à la fois samatha et vipassanā. La méthode Vipassanā est l'enseignement de la méditation revue et corrigée par Goenka.

mardi 20 juin 2017

La joie et le don







« Si je donne, comment jouirai-je ? »
Cette pensée égoïste appartient aux démons.
« Si je jouis, comment donnerai-je? »
Cette pensée altruiste est une qualité divine.


Shāntideva, L'Entrée dans la Conduite des Bodhisattvas (Bodhisattvacaryāvatāra), VIII, 1251.






Mudra du don et de l'absence de peur 



samedi 17 juin 2017

No pain, no gain ?





No pain, no gain ?




       Un slogan qui revient souvent dans le monde du sport et du fitness est ce « No pain, no gain » (Pas de douleur, pas de gain). Dans la salle de sport que je fréquente, je vois régulièrement de jeunes gars au physique athlétique arborer un t-shirt tout imprégné de sueur, sur lequel figure cette formule doloriste. J'avoue que ce principe me met mal à l'aise. Je ne suis pas certain que la douleur soit la meilleure voie dans le progrès sportif. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi dans ce petit article. Bien sûr, tout dépend comment on comprend la formule « No pain, no gain ». Si on veut dire par là qu'il faut faire des efforts pour progresser, alors bien sûr, pas de problème : il faut effectivement fournir des efforts pour s'améliorer ! C'est une évidence. Comme dans l'expression française « se donner de la peine », le mot anglais « pain » et le mot « français » ayant la même étymologie. Mais la plupart du temps, c'est bien dans la dimension d'endurer toutes sortes de douleurs physiques que les sportifs et plus particulièrement parmi eux, les adeptes de la musculation comprennent en général cette formule. De la même façon que l'on peut dire aux femmes, « il faut souffrir pour être belle », beaucoup d'adeptes du fitness pensent qu'ils faut souffrir pour se tailler une carrure athlétique et des muscles bien proéminents.










     Je ne suis vraiment pas certain que s'infliger de la douleur soit la meilleure façon d'entretenir une bonne relation au corps. Personnellement, je pense qu'il est essentiel d'avoir un rapport de douceur et de rechercher le bien-être et l'harmonie pour ce corps. Cela ne veut pas dire qu'il faille rester étalé sur son divan de la journée de peur de brusquer le corps. Le corps a besoin d'exercice physique, de bouger pour être heureux et en forme. La mollesse est peut-être une autre forme de manque de douceur envers le corps.

dimanche 11 juin 2017

Liberté et sagesse










    Cet article fait directement suite à l'article précédent « Libertémorale », réflexion sur la liberté à partir de la citation de Jean-Jacques Rousseau : « L'impulsion du seul appétit est esclavage et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». J'en recommande la lecture d'avant d'aborder cet article-ci.


mercredi 7 juin 2017

Liberté morale






       L'impulsion du seul appétit est esclavage et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.

Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social (1762), Livre I, Chapitre VIII : "De l'état civil".







Alicia Savage








      Cette citation de Rousseau dans le Contrat Social lie intimement la liberté à la morale. En ce sens, elle est typique de l'esprit des Lumières. Le philosophe allemand Emmanuel Kant reprendra dans les grandes lignes cette conception de la liberté liée à la morale et au devoir dans sa « Critique de la Raison Pratique » et d'autres de ses ouvrages comme « La Fondation de la Métaphysique des Mœurs ». Pour Kant, on est libre dès lors qu'on se demande rationnellement : « Que dois-je faire ? Qu'est-il juste que je fasse? ». Suivre cet impératif catégorique qui s'impose à notre raison et qui nous ce que l'on doit faire, c'est la véritable liberté aux yeux de Kant. Tandis que suivre un impératif hypothétique (« si je suis gentil, c'est pour être bien vu en société, pour être de telles ou telles personnes, pour recevoir une récompense, pour gagner de l'argent, pour aller au paradis, etc... »), c'est lié sa conscience à des intérêts divers, et donc ne pas être vraiment libre.

        Cette conception de liberté chez Rousseau ou chez Kant va à l'encontre de ce qu'on serait tenté de penser spontanément comme la liberté. D'ordinaire, on conçoit la liberté comme la possibilité de faire tout ce qu'on a envie. Et on considère les devoirs à accomplir comme autant de contraintes qui ruinent notre liberté. Mais, dit Rousseau, dans ce cas, loin d'être libre, on est l'esclave de nos désirs et de nos passions. Toutes les impulsions qui nous traversent l'esprit nous dominent, et nous sommes le pantins de pulsions qui nous échappent. Si je me pense libre de me lever à l'heure qui me plaît, je suis la marionnette de ma paresse et de ma propension à vouloir rester au chaud sous ma couette. Si je vais au café et que je bois plus de raison, je peux penser être libre de faire la fête, mais en réalité je suis mu par le goût de l'alcool et la volonté d'ivresse. L'alcoolique n'est pas libre de boire, mais il est sous la dépendance de l'alcool.

       Pour être libre, je dois employer ma raison et déterminer ce qu'il est juste que je fasse, quel est mon devoir en ce monde. Je dois déterminer des lois juste à suivre pour mon comportement et devant chaque situation morale. Suivre ces lois, c'est la liberté morale de l'individu, c'est aussi l'autonomie. Le mot « autonomie » vient du grec auto- (soi-même) et -nomos (la loi), faire sa propre loi, suivre ses propres principes. L'autonomie s'oppose à l'hétéronomie. L'hétéronomie signifie : suivre la loi qu'un autre a prescrit et nous impose de l'extérieur (« hétéro » signifie « autre »). Obéir aveuglément à un colonel d'armée, à un dictateur, à un roi ou à un patron, ce n'est évidemment pas de la liberté ! L'idéal des Lumières suppose de libérer l'individu de ses chaînes. Rousseau ainsi regrette cet asservissement de l'homme au début du Contrat Social : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers ». Mais cela suppose que l'individu se prenne en main, qu'il ne dépende pas de ses supérieurs et des institutions supposées le contrôler. Se prendre en main suppose qu'il se questionne lui-même sur ce qu'il est bon et juste de faire, et surtout qu'il ait le courage d'accomplir le devoir que son raisonnement et sa conscience ont déterminé.

        Dans « Qu'est-ce les Lumières », Kant nous encourage à accéder à la « majorité », être pleinement un adulte qui prend ses responsabilités, et ne plus être dans une situation de minorité où on est comme un petit enfant à qui on dit de faire ceci ou cela. Pour accéder à cette majorité de l'esprit, il faut faire un usage régulier de la raison et s'interroger soi-même sur ce que l'on doit faire. L'intérêt pour Kant est de promouvoir une société où les gens n'agiraient pas comme des moutons, et où chaque citoyen aurait la possibilité de faire un usage public de la raison pour contribuer à l'avancement de la société toute entière. Le projet moral est intrinsèquement lié au projet politique.

       Chez Jean-Jacques Rousseau aussi, cette question de la liberté morale se pose dans le contexte du Contrat Social, un texte éminemment politique. Dans le chapitre VIII du livre I du Contrat Social, Rousseau envisage 3 formes de libertés. La première forme de liberté est la liberté naturelle. C'est la définition la plus évidente de la liberté : faire tout ce qu'on a envie quand on en a envie. Se lever tard à l'heure qu'on veut, aller ou ne pas aller au boulot, manger et boire tout ce qu'on désire, raconter ce qui nous chante, aller se coucher quand ça nous plaît... Cette liberté naturelle est le fait de l'homme sauvage qui vit dans la Nature et qui n'est assujetti à aucune des lois que les hommes ont promulgué au cours de l'Histoire.






Alicia Savage





       Opposée à cette liberté naturelle, la liberté civile est la marge de manœuvre qu'on laisse à chaque citoyen dans les sociétés des hommes. D'un certain point de vue, c'est une liberté restreinte par rapport à la liberté naturelle : il faut se lever à l'heure où le patron le décide, il faut faire son boulot, il faut respecter les lois et les injonctions de la police... Mais en contrepartie, on gagne le bien-être et la sécurité que peut nous procurer la société. Rousseau résume très simplement cette balance entre ces deux formes de liberté : « Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède ».

      La liberté naturelle est limitée par la force physique de l'individu. Dans la liberté naturelle, vous pourrez dormir là où vous avez envie, à n'importe quelle heure, mais s'il fait froid la nuit et que la pluie vous empêche de dormir, tant pis pour vous. Si vous voulez manger des cerises et que vous n'êtes pas capable de grimper des arbres, vous vous abstiendrez de ces cerises. Si vous vous cassez la jambe en pleine nature, votre liberté naturelle se restreint tout d'un coup considérablement. Au contraire, la liberté civile vous permet de bénéficier des soins d'un hôpital. Néanmoins, cette liberté civile, elle, est limitée par la volonté générale de la société et par la propriété. Si vous n'avez pas d'argent et que vous vivez dans une société où il n'y a pas de mécanismes de solidarité comme la sécurité sociale, vous n'irez pas à l'hôpital pour faire soigner votre jambe cassée. Et si vous perdez la propriété de votre maison, vous vous retrouverez à la rue à dormir à la belle étoile comme le bon sauvage, sauf que vous irez vivre sous un pont au lieu de dormir sous un arbre comme celui-ci...

      C'est pourquoi l'idée du contrat social est si importante aux yeux de Rousseau. Ce contrat social doit être le mieux pensé possible, le plus juste, le plus équilibré, pour qu'il ne soit pas la matrice de toutes les inégalités et toutes les injustices qui frappaient l'Ancien Régime dans lequel vivait Rousseau. La société des hommes pourraient être un formidable levier pour assurer le bien-être et la liberté des hommes, mais souvent les personnes se retrouvent broyées par un système politique injuste et réduits à l'état d'esclavage où ils ne tirent aucun des bénéfices que l'on pourrait attendre de la perte de liberté naturelle. Il aurait mieux valu qu'ils restent dans la forêt tant la cruauté des hommes est grande. Comme le dit Rousseau à propos de cette liberté civile souvent bafouée : « Quoiqu'il se prive dans cet état (de liberté civile) de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme ».

          La société doit donc être pensée de la meilleure façon qui soit pour être la plus juste et la plus équitable possible, afin que cette liberté civile de se déplacer, d'agir, de parler, de penser, d'apprendre, de s'élever spirituellement soit la plus développée possible pour le plus grand nombre possible de citoyens. Il faut aussi qu'il y ait le moins possible de violation des droits de l'homme qui nous fasse regretter l'état d'avant le contrat social.

           Par ailleurs, ce contrat social est impératif, et du coup la liberté civile qui en découle est impérative aussi. Imaginons un citoyen qui voudrait jouir de tous ces droits de citoyen, mais ne voudrait accomplir aucun des devoirs du citoyen. La volonté générale du peuple devra rappeler à cet individu ses obligations de citoyen et le contraindre à revenir dans le droit chemin. Rousseau explique : « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps (social) : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera à être libre ». Statut ambigu de la liberté ! Si vous n'êtes pas libre en acceptant vos devoirs, on vous obligera à être libre. Étrange retournement quand même, il faut le souligner !

        La troisième forme de liberté, la liberté morale, liberté qui nous occupe présentement, suit le même trajet paradoxal : la liberté morale se situe dans les devoirs et les lois que promulgue notre raison à notre conscience. C'est ce que l'on doit accomplir qui fait de nous des hommes libres. Dans cette liberté morale, l'homme n'est plus confrontée à la volonté générale, mais à sa propre volonté. Pour Rousseau, c'est le sens le plus profond et le plus philosophique de la liberté, mais il le laisse de côté dans le Contrat Social pour n'aborder que la liberté civile et la dimension politique de cette liberté. On peut se demander si le progrès et l'avancement d'une société est possible sans l'épanouissement de la liberté morale chez les individus.

        Mais il y a, me semble-t-il, un problème dans cette conception de la liberté morale chez Rousseau. Que se passe-t-il si quelqu'un, par son propre effort de raison, ses propres réflexions, arrive à la conclusion qu'il n'est pas mal de tuer son prochain ? Voire qu'il a le devoir de tuer telle ou telle personne pour l'offrir en sacrifice à son dieu ? Cette personne fait-elle preuve de liberté morale si elle suit à la lettre les commandements de ses propres raisonnements tortueux et fous ? En d'autres mots, est-ce que cette autonomie (faire sa propre loi) ne conduit pas au chaos ?

         Dans l'esprit des Lumières, il y a une immense confiance portée à la Raison, au Logos. Mais du coup, quelle est la relation entre cette Raison avec un grand R et la raison avec un petit r qui raisonne à longueur de journée dans la caboche des gens ? Est-ce que la raison ne peut pas de temps à autre déraisonner complètement ? Est-ce que suivre avec une logique imparable des prémisses fausses et en arriver à des conclusions aberrantes, est-ce encore de la raison ? Et cette Raison avec un grand R qui sert de modèle aux philosophes, est-ce la raison de Dieu ou un principe objectif que les hommes pourraient découvrir comme ils ont découvert la loi de la gravité ou les lois de la thermodynamique ?

       Emmanuel Kant dissipe l'objection de la raison devenue folle en posant que les lois que la raison prescrit au sujet pensant doivent être universalisables : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse valoir en même temps comme une loi universelle », nous dit le philosophe de Kœnigsberg. Si je me pose la question de tuer l'ignoble individu qui a volé mon sandwich, je dois me demander : « et si tout le monde faisait comme moi ? ». Si tout le monde tuait son prochain pour la moindre broutille, on vivrait dans une société invivable, donc je dois m'abstenir mon prochain, même s'il est méchant avec moi. Je dois trouver d'autres solutions pour régler mes problèmes.

         Très bien. Mais du coup, ce principe de rendre mes lois universalisables posent d'autres difficultés. Avec ce principe kantien de n'avoir de maximes morales que, si elles peuvent être édictées comme lois universelles, je peux arriver très facilement à la conclusion : « je ne dois pas mentir ». Logique. Si tout le monde mentait en permanence, la vie en société serait impossible. Très bien. Mais si une situation particulière se présente. Imaginons que vous vivez pendant la seconde guerre mondiale et que vous avez caché des juifs chez vous. Des officiers de la Gestapo sonnent à votre porte et vous demandent si de la vermine juive ne se cacherait pas chez vous. Allez-vous leur mentir ou leur dire la vérité ? Pour la plupart des gens doués de raison, il semble logique de mentir dans ce cas particulier. Mentir, c'est pas bien, sauf que, dans ce cas, nous avons un devoir d'humanité et mentir devient une vertu, si on prend en considération les conséquences du mensonge : sauver la vie des personnes qui sont chez vous.

         Eh bien pour Kant, pas du tout. Kant s'est violemment opposé à Benjamin Constant dans un ouvrage intitulé « Sur un prétendu droit de mentir par humanité ». Pour Kant, il est moral de ne pas mentir, même dans ce cas précis où la vérité reviendrait à condamner à mort des innocents. Pour Benjamin Constant, dire la vérité n'est un devoir que pour ceux qui méritent d'entendre cette vérité. Des brigands malintentionnés et prêts à commettre des crimes ne méritent pas qu'on leur dise la vérité. Pour Emmanuel Kant, cela reviendrait à briser le caractère universelle des lois morales. Il y aurait une humanité à qui on pourrait dire la vérité et une humanité à qui on pourrait ou on devrait mentir. Il n'y aurait plus aucun critère clair de la morale, et on devrait s'en remettre à des commandements extérieurs à notre propre raison.


         Ce chemin de la liberté et de l'autonomie, ce chemin moral qui conduit l'homme à être vraiment maître de lui-même est donc plus complexe qu'il n'y paraît.  
















Alicia Savage











Voir aussi : 




La liberté est à l'extérieur ou à l'intérieur de soi ? La liberté est-elle relative ou absolue ?






Les différents sens possibles du mot "libéral" et le rapport particulier que chaque sens entretient avec la liberté. 












Nos comportements sont-ils déterminés par notre cerveau ? Ou avons-nous un espace de liberté au sein de notre conscience ?





Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.










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Jean-Jacques Rousseau










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