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mardi 2 août 2022

Justice et acte de guerre



Je viens de voir une vidéo du président Biden où celui-ci annonce la mort d'un des chefs d'Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, qui a été une des têtes pensantes des attentats du 11 septembre aux USA en 2001. Al-Zawahiri a été abattu par des frappes aériennes de l'armée américaine à Kaboul en Afghanistan sur ordre du président Biden. Ce dernier conclut son allocution par la formule : « Justice has been delivered, and this terrorist leader is no more » (Justice a été rendue, et ce leader terroriste n'est plus).


Je n'ai pas de problème à ce que les Américains éliminent un chef terroriste. Al-Zawahiri publiait des vidéos appelant à des actes terroristes contre les intérêts occidentaux. On pourrait bien sûr espérer des méthodes plus pacifistes, mais nous vivons dans un monde violent avec des idéologies violentes dans lequel recourir à la violence est souvent, malheureusement, une nécessité.


L'élimination d'Al-Zawahiri ne me pose donc pas problème. Par contre, le fait de dire que justice a été faite est beaucoup plus problématique. Il n'y a pas eu là de justice, juste un acte de guerre. La justice, ce n'est pas envoyer un drone pour bombarder une position à Kaboul, au risque d'ailleurs de frapper des victimes collatérales. La justice, c'est tenir un procès équitable dans lequel les actes d'une personne seront examinés et jugés selon des règles de droit. Abattre Al-Zawahiri n'était pas de la justice, ou alors la « justice » du Far West. Confondre la justice avec un règlement de compte brutal et violent est très problématique quand on occupe le poste de président des USA, pays qui s'est toujours voulu d'ailleurs être le « gendarme du monde ».


On peut comprendre l'acte de guerre qui est d'éliminer une menace directe pour l'intégrité physique des Américains, des Occidentaux et même de nombreux musulmans dans le monde. Par contre, le glissement sémantique qui consiste à appeler cet acte de guerre un « acte de justice » me semble inquiétant et révélateur aux USA et dans les pays occidentaux de manière plus générale d'un affaiblissement des valeurs de l'État de droit et de la démocratie libérale, où un acte brutal et unilatéral ne peut en aucune façon être assimilé à une procédure de justice. Si on s'indigne de ce que Vladimir Poutine requalifie la guerre en Ukraine en « opération spéciale », on ne devrait pas accepter dans le même esprit que Joe Biden raconte que justice a été rendue quand il envoie un missile sur un balcon de Kaboul.




Frédéric Leblanc, le 2 aout 2022









Lucas Cranach l'Ancien, Allégorie de la Justice, 1537






Voir également : 

- Force et justice 



lundi 11 juillet 2022

Présomption d'innocence

 

Le journal en ligne Mediapart a lancé, il y a deux semaines, des accusations graves contre Léo Grasset, youtubeur célèbre qui anime la chaîne de vulgarisation scientifique « Dirty Biology ». Dans un article du 23 juin 2022 et une vidéo de Médiapart du 24 juin, il est en effet accusé de comportements toxiques envers huit femmes, d'autres youtubeuses. Celles-ci l'accusent de violences psychologiques dans le cadre du couple, de comportements toxiques comme des dénigrements et des moqueries incessantes ainsi que des attitudes déstabilisantes de chaud/froid. Elles l'accusent d'être très présent, de pratiquer du love bombing en paroles et par SMS puis de disparaître complètement. La youtubeuse Manon Bril parle de kidnapping émotionnel qui a eu des conséquences physiques et psychiques négatives sur des années dans la vie intime et professionnelle de ces jeunes femmes. Une autre youtubeuse, Clothilde Chamussy l'accuse d'attitudes déplacées, de dragues lourdes répétées dans le cadre du tournage d'une émission pour Arte, potentiellement du harcèlement au travail donc. Mais surtout l'une d'entre elles, « Lisa » qui veut rester anonyme, va plus loin et l'accuse même d'un viol. Ces accusations ont suscité beaucoup d'effervescence sur les réseaux sociaux.


Dans ce contexte, on a beaucoup parlé de présomption d'innocence. Ce qui a le don d'irriter profondément les féministes. Elles voient la « présomption d'innocence » comme une sorte de joker que les agresseurs peuvent sortir de leur chapeau, notamment avec le principe associé du bénéfice du doute, pour éviter toute condamnation. En effet, dans le cas de viol ou d'agression sexuelle de personnes qui se connaissent, c'est souvent parole contre parole. Les preuves et les témoignages impartiaux sont rares. Très souvent dans les affaires de viol, on voit fleurir les slogans comme « on vous croit » par opposition à une justice qui aurait tendance à ne pas croire la parole des femmes victimes de violence conjugale.



Sur le plateau de BFMtv, pour une autre histoire touchant le gouvernement français, l'élue écologiste Sandrine Rousseau estime qu'en plus de la présomption d'innocence qui est certes constitutionnelle, il y a une « présomption de crédibilité » : quand une femme se plaint de harcèlement sexuel, d'agression sexuelle ou de viol, il faudrait nécessairement la croire. Il va sans dire que cette « présomption de crédibilité » est totalement antinomique de la présomption d'innocence et revient à supprimer purement et simplement la présomption d'innocence.



Quelques heures après que Mediapart ait révélé l'affaire Léo Grasset, il y a eu un intéressant thread Twitter de « Droit et féminisme » (@Lawphilisee) qui affirme qu'il n'y a pas lieu de parler de « présomption d'innocence » dans cette affaire concernant Léo Grasset puisque la justice n'est pas encore entrée en jeu dans cette histoire. (NB : Depuis lors, Clothilde Chamussy a porté plainte pour harcèlement sexuel au travail à l'encontre de Léo Grasset); La présomption d'innocence est selon elle un principe purement juridique qui ne s'applique que quand la justice met en cause une personne et quand elle le juge dans un procès en bonne et due forme. Les médias ou les citoyens ne sont pas soumis à ce principe de « présomption d'innocence » et peuvent affirmer que telle personne a commis tel acte, mais pas que telle personne est coupable d'avoir commis cet acte. Tout au plus risquent-ils d'être accusés de diffamation, mais la diffamation elle-même ne peut être invoquée que dans des circonstances juridiques précises : « la légitimité du but poursuivi, l’absence d’animosité personnelle, la prudence et la mesure dans l’expression, ainsi que l’existence d’une enquête sérieuse – ou d’une base factuelle suffisante ».


« Droit et féminisme » concut donc : « La présomption d’innocence et la diffamation sont des concepts juridiques qui prennent en compte les considérations d’intérêt général, comme la libération de la parole. Ça ne veut pas dire qu’on peut tout dire et tout faire, accuser n’importe qui de n'importe quoi. Mais ça veut dire que se jeter sur toute personne qui relaie une enquête sérieuse, émet des soupçons, s’interroge, dénonce ou fait part de son ressenti, en brandissant la présomption d’innocence et la diffamation témoigne surtout de votre incompréhension du sujet. C’est de plus quelque chose de néfaste pour les victimes de violences sexuelles, qui participe à leur silenciation ».




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Je reste très sceptique par rapport à cette position qui cherche à minimiser la présomption d'innocence dans les affaires de violences sexuelles à l'encontre des femmes. Et a fortiori, je m'érige contre la « présomption de crédibilité » de Sandrine Rousseau, qui est une porte ouverte à d'invraisemblables dérapages. Je suis tombé sur un documentaire de la Radio-Télévision Suisse : « À mort, la sorcière » sur les procès de sorcellerie à la fin du Moyen-Âge et au début de la Renaissance. En 1428, la diète du Valais s'est réuni pour établir une loi selon laquelle il suffisait qu'une personne soit diffamée au cours d'un procès par 5, 7 ou 10 individus dignes de foi pour arrêter la personne accusée et la soumettre à la torture. Il me semble que c'est à cela qu'on revient avec cette « présomption de crédibilité ».


La présomption d'innocence est un principe absolument essentiel de nos démocraties. Minimiser ou écorner ce principe n'est absolument pas profitable au bien commun. Je peux certes comprendre la frustration des féministes face à la difficulté d'apporter la preuve dans des affaires de violences conjugales, mais sacrifier la présomption d'innocence pour cela me paraît être un coût exorbitant auquel il faut réfléchir plus d'une fois.


Il me semble aussi que ce principe de présomption d'innocence ne peut être seulement un principe juridique seulement comme l'explique « Droit et féminisme »:  il doit également être un principe moral et citoyen. Bien sûr, on peut avoir la conviction que telle personne a commis tel acte. Et bien sûr, la liberté d'expression nous permet d'exprimer cette idée que telle personne a commis tel acte dans l'espace public. Mais on devrait garder dans un coin de sa tête que, peut-être, ce n'est pas le cas. Que, peut-être, il y a une erreur ou un faux témoignage qui vient perturber notre jugement. Cela doit nous éviter trop de dogmatisme dans nos accusations, cela doit aussi nous éviter les certitudes aveugles qui deviennent collectivement des effets de meute et des lynchages publics.


Il ne faut pas oublier que la condamnation sociale peut parfois être pire que la condamnation légale. Cela me paraît évident dans le cas de Léo Grasset : en tant que youtubeur, cette histoire risque de freiner sa carrière, plus sûrement qu'un procès. Dans un procès, il ne risque pas grand chose, me semble-t-il. « Lisa » a expliqué qu'au départ, la relation sexuelle était consentie, et ce n'est qu'après que la relation a dérapé vers quelque chose qu'elle ne voulait pas. Il y a peu de chances que cette histoire ait très loin : c'est pourquoi d'ailleurs Léo Grasset s'en remet à ses avocats et se réservant le droit d'engager des procédures en diffamation, car sur ce terrain, il est clairement en position de force.



Sur le plan de la condamnation sociale néanmoins, il risque de perdre des abonnés, des vues, des mécènes, des financements participatifs ainsi des collaborations, sans parler des commentaires négatifs pendant des années. Je pense que la sanction sera plus sévère venant du public que des tribunaux. C'est pourquoi précisément, je parle d'une présomption d'innocence en tant que principe moral et citoyen, et pas seulement comme un principe strictement juridique.


Précisons aussi pour les personnes qui me verrait comme un défenseur de Léo Grasset ou d'autres hommes accusés de méconduite sexuelle que ce principe de présomption d'innocence vaut dans les deux sens : imaginons que je sois un défenseur acharné de Léo Grasset, un fan inconditionnel de Dirty Biology, et que je sois dans l'impossibilité de croire une seconde qu'il soit réellement l'auteur de ces faits et que je me mette à accuser les huit femmes de mensonges, de calomnies, d'accusations erronées et de complot même à l'encontre de mon héros. Dans ce cas aussi, je devrais m'appliquer ce principe moral de présomption d'innocence : garder dans un coin de ma tête que , peut-être, ce n'est pas le cas et qu'elles ont dit la vérité, même si à l'instant t, je suis persuadé du contraire.


Je défends la présomption d'innocence, et pas les auteurs d'abus sexuels. En fait, je pense que la crispation actuelle autour de la crédibilité de la parole des femmes vient précisément de ce refus des féminismes de la présomption d'innocence. Beaucoup de gens sont prêts à croire les femmes : je crois personnellement les huit femmes qui accusent Léo Grasset. Mais le refus obstiné de la présomption d'innocence rend les gens paranoïaques : est-ce que la société ne va pas devenir un lieu semblable aux procès de sorcellerie du Moyen-Âge où l'on va croire sur parole votre ex aigrie qui vous en veut à mort, simplement parce qu'elle est une femme et est donc à ce titre une personne de confiance totalement crédible ?


Il faut bien se rendre compte que le féminisme radical fonctionne sur un manichéisme simpliste où les femmes sont les éternelles victimes de l'odieuse domination masculine qu'exerce tous les hommes. Cette vision empêche de penser le fait pourtant qu'une femme puisse mentir, manipuler et lancer des accusations calomnieuses. Ce n'est évidemment pas toutes les femmes qui font cela, mais cela peut se produire. Reconnaître cette possibilité renforcerait paradoxalement la crédibilité de la femme. On sait que cela peut arriver, mais on sait aussi que cela n'arrive pas tout le temps, et même que ce n'est pas la majorité des cas. Le doute n'est pas nécessairement l'ennemi de l'établissement de la vérité.



Frédéric Leblanc, le 11 juillet 2022






mardi 14 juin 2022

La méditation comme voie et comme pratique

 

Suite à mon article « Réflexions sur Krishnamurti », on m'a demandé ce que je pensais de la conversation en 1972 entre Krishnamurti et le lama tibétain Chögyam Trungpa (que l'on peut trouver sur YouTube ici). Je ne connaissais pas ce dialogue, qui est surtout un monologue de Krishnamurti, Trungpa n'étant finalement qu'un faire-valoir de cette conversation et ne faisant que valider les intuitions du maître. Quand Trungpa essaye d'opposer quelques objections, il est rapidement et fermement ramené au point de vue de Krishnamurti, totalement imbu de lui-même et de son « génie », prenant d'autorité toute la place disponible.


Je me contenterai dans un premier temps de résumer les opinions de Krishnamurti présentées dans cette vidéo, puis je dirai ce que j'en pense. Krishnamurti commence par remettre en question la valeur de l'expérience personnelle pour trouver la Vérité. « L'expérience personnelle n'a aucune valeur dès lors que la Vérité est en jeu », nous dit-il. Car en fait, cette expérience personnelle repose entièrement sur la « personne », sur le « moi ». Dès lors, toute méditation qui s'inscrit dans un cadre donné (bouddhisme, hindouisme, christianisme) sera forcément une activité qui renforcera le moi et l'illusion d'une expérience personnelle salvatrice : si je pratique la méditation, je vais être près de Dieu, ou alors je vais atteindre le Nirvâna ou la paix de l'âme, etc... Krishnamurti conteste cet enchaînement causal : si je fais des efforts pour atteindre tel ou tel résultat, je m'inscris dans un rapport temporel de l'expérience personnelle, j'essaye d'être une personne, mais le problème est justement d'être une personne, de ne pas mettre fin au « moi ».


Par ailleurs, dans la méditation, nous dit Krishnamurti, on essaye de mettre en ordre le désordre de l'existence. Or on met cet ordre avec une vision préconçue de cet ordre, une vision qui correspond à la conception de notre idéologie spirituelle. Cette vision préconçue s'oppose à la Vérité. Pour Krishnamurti, il faudrait plutôt observer ce désordre sans le juger, sans le catégoriser, le laisser être en dissolvant la dualité entre le « moi » et ce désordre. Une fois libéré de ce « moi » qui juge le désordre et qui s'inscrit dans le temps avec l'aide de la mémoire, on peut connaître l'ordre véritable.


*****


Répondons donc à ces arguments. L'expérience personnelle n'est pas le lieu de la Vérité ? Mais où le trouver dès lors en-dehors de cette expérience ? En matière de science, la vérité peut être se trouver en-dehors du sujet. Si personne ne connaissait la loi de la gravitation universelle, ce vérité de la gravitation n'en est pas moins vraie. Mais en matière de spiritualité ? La Vérité n'a d'intérêt que parce que vous en faites l'expérience. Alors certes, pour accéder à cette vérité, il faudra vous défaire de l'illusion de la personne, il faudra cesser de voir toute l'expérience de la vie sous l'angle de la personne, sous l'angle de votre ego. Mais c'est dans cette expérience que le cheminement spirituel fera sens. Expérience emprisonnée par l'ego au départ, expérience libérée de l'ego ensuite, mais expérience tout de même ! C'est dans l'expérience que l'on s'enchaîne à la souffrance et aux tourments, c'est dans l'existence que l'on peut espérer être sauvé de tout cela, se libérer des entraves de l'existence. S'il y a un salut, mais que ce salut est en-dehors de vous, à quoi bon ?


Ensuite, je ne suis pas d'accord avec Krishnamurti quand il nous explique que l'expérience personnelle, c'est le « moi », que ce « moi » est l'essence de toute expérience. Il y a d'abord l'expérience subjective ici et maintenant que l'on fait à chaque instant, c'est expérience subjective suppose un instant de conscience, mais ne suppose nécessairement un « sujet » existant de manière absolue, une « personne » clairement distincte du monde. Il y a simplement la conscience d'être là, de faire telle ou telle chose ou de ne rien faire, et cela ne suppose pas un ego permanent et séparé du monde. C'est après que vient la création du « moi », reliant tous ces moments d'expérience subjective, passés, présents et à venir, le mental crée cette fiction qu'est « l'ego », le « moi », le « sujet », la « personne ». Appelez cela comme vous voudrez.


Reliant tous ces moments, le mental cherche à extraire une identité durable, une « personne » qui s'exprimera en « je » et qui correspondra plus ou moins bien à tous ces instants de conscience qui se succèdent plus ou moins chaotiquement dans le cours de l'existence. Du point de vue bouddhiste, le problème n'est pas que vous ayez cette idée du « moi », de votre personne, mais que vous vous identifiez totalement à ce personnage fictif et que vous ne soyez plus capable de relativiser tout ce qui arrive ensuite à ce personnage. Ce n'est pas un problème d'imaginer le personnage d'Harry Potter ; par contre, c'est un problème de croire que Harry Potter est réel ! Pareillement, votre « moi » n'a pas d'existence absolue. Si vous voyez son caractère relatif, impermanent et fluctuant, alors vous pouvez être libre de lui. Si, par contre, le « moi » s'impose à vous, vous allez tomber dans toutes sortes de problèmes.


Ce qui est important, c'est de bien de comprendre cette notion de deux vérités : la vérité relative et la vérité ultime. Selon la vérité ultime, la vérité ne peut pas s'approcher par palier ou par étapes. Il n'y a pas d'effort ou de pratique qui conduise à elle. Sur ce point, Krishnamurti a raison. Mais le problème est qu'il y a aussi la vérité relative (et Krishnamurti l'oublie). Cette vérité relative peut sembler dérisoire face à la vérité ultime, tout au plus une illusion, un masque, un voile qui empêche la contemplation de ce qui est réellement. Ceci étant dit, la vérité relative contient toute notre expérience personnelle du monde, toute notre vie, toute notre existence ! Du point de vue subjectif, non seulement ce n'est pas rien, mais c'est même tout ce que l'on expérimente !


Le problème est qu'il intellectualise trop les choses. Du point d'une métaphysique profonde, on peut ne vouloir qu'envisager la vérité ultime, la Vérité avec un grand « V ». Mais ce faisant, on oublie la vie, le cours de l'existence, tous les phénomènes que l'on expérimente au quotidien et qui s'accommodent mal de toutes les catégories subtiles de la métaphysique ! La vie, le cours de l'existence, c'est tout cela la « vérité relative » ! Il ne faut pas se contenter de penser le spirituel, il faut surtout le vivre ! C'est dans ce vécu intime que se trouve le véritable spirituel, pas dans de grandes idées ou de grandes pensées, si lumineuses soient-elles !


S'il n'y pas de pratique, pas de voie, pas de palier dans la vérité ultime, du point de vue de la vérité relative par contre, il y a bien des choses à faire, des idées à réfléchir, un cheminement à accomplir et la méditation à pratiquer. En réalité, il faut se mettre dans les bonnes conditions et les bonnes attitudes d'esprit pour voir le réel tel qu'il est. Dans la vérité relative, il y a des paliers à franchir pour laisser l'Eveil illuminer nos jours. Cela ne vient pas d'un coup, cela vient lentement, lentement, lentement....


Dans le bouddhisme, on parle de shamatha et de vipashyanā. Shamatha est l'apaisement de l'esprit, vipashyanā est la vision profonde. La métaphore que l'on donne souvent pour expliquer cela, c'est de voir à travers de l'eau boueuse. Cela n'est pas possible : l'eau trouble empêche la vision à travers elle. Mais laissez l'eau au repos, sans l'agiter, sans la troubler et faites preuve de patience, la boue finira par se déposer lentement au fond de son contenant et vous pourrez voir à travers elle. La vérité ultime est toujours là, certes. Mais vous n'êtes pas nécessairement dans les conditions favorables pour la voir. En journée, le soleil est toujours là, mais si des nuages noirs cachent le soleil, vous ne le verrez pas. Pareillement pour la vérité ultime, vous pouvez y réfléchir et tenter de la conceptualiser, mais voir la vérité ultime est une autre affaire si l'agitation dans votre corps et votre esprit vient obscurcir votre existence.


Je vous invite à ne jamais sous-estimer l'importance de shamatha et de vipashyanā et d'y revenir encore et encore, même si vous avez l'impression de cotoyer l'absolu. Faites très attention parce que le cheminement spirituel vous donnera parfois l'impression de tutoyer la vérité ultime. Pourtant, un moment, vous contemplez la non-dualité de l'existence, vous êtes à la cime de l'expérience mystique, le moment d'après vous vous débattez dans les difficultés de l'existence. Revenez encore et encore à shamatha et à vipashyanā.


Dans la conversation, Chögyam Trungpa explique (dans une de ses rares interventions) que : « méditer au sens extraordinaire, c'est voir le désordre comme une partie de la direction, de la Voie ». Krishnamurti réplique : « Il faut d'abord voir le désordre sans le juger pour qu'il devienne de lui-même de l'ordre ». Trungpa fait référence au mahāmudrā et au dzogchen ainsi qu'à toutes les pratiques tantriques soutenues intellectuellement et philosophiquement par ces approches supérieures de la méditation dans le bouddhisme tibétain. Dans le dzogchen, la « grande perfection », on observe simplement ce qui est pour que tout le désordre de l'existence se libère de soi-même. On parle d'auto-libération.


Je ne conteste pas cette approche : il peut être intéressant de changer de point de vue sur le désordre, le trouble, l'agitation. Au lieu de chercher à tout apaiser, voir ce chaos comme faisant partie du Dharma, de le voir comme une matière qui peut enrichir notre expérience spirituelle comme du compost qui aide à faire pousser la fleur. Mais par contre, mon conseil est de ne pas oublier shamatha et vipashyanā sous prétexte que ce serait des méditations « inférieures ». Après avoir pratiqué le dzogchen ou le mahāmudrā, revenez à une pratique plus humble, plus « ordinaire » de la méditation comme l'attention au va-et-vient de la respiration. Si, par moment, voir le désordre comme une partie de la Voie peut être enrichissant, ne voir que le désordre et se complaire dedans sous prétexte de liberté spirituelle ne peut être qu'une source de confusion et de désarroi.


Pratiquer la Voie du Bouddha suppose pratiquer la conduite éthique, la concentration méditative et la sagesse. Cela demande un effort long et prolongé dans l'existence toute entière, mais ce n'est pas une contrainte ou une façon de se compliquer la vie comme le suggère Krishnamurti, c'est une aide précieuse pour apaiser nos problèmes existentiels, et pour progressivement se préparer à voir le réel tel qu'il est. Mon conseil est de vous inviter à cheminer dans ce Dharma plutôt que vous égarer dans des pays sans chemin.



Frédéric Leblanc

le 14 juin 2022












Sur la méditation de manière générale :




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vendredi 24 décembre 2021

Croire au père Noël


En méditant, m'est revenue une scène du film « Je règle mon pas sur les pas de mon père ». Jean Yanne y incarne un petit escroc qui fait croire à ses victimes qu'ils viennent de toucher un prodigieux héritage, mais qu'il faut régler quelques frais de quelques milliers de francs avant de toucher le dit héritage. Il a un fils incarné par Guillaume Canet qui tente de l'imiter. Les deux ont une conversation dans un restaurant dans le nord de la France. Guillaume Canet se montre méprisant envers les pigeons qu'ils viennent de plumer : « Il faut être naïf quand même. Moi, on ne me ferait pas avaler un truc pareil ». Jean Yanne lui rétorque : « Tout le monde croit au père Noël, même toi, même moi ».


Derrière le scepticisme et l'incrédulité, il y a toujours la tendance à croire que quelque chose de merveilleux peut ou devrait se produire. C'est évidemment un levier mental que les manipulateurs ou les arnaqueurs peuvent activer pour mieux nous berner. Il faut être vigilant à cela, mais on ne peut pas se contenter d'être juste prudent ou rationaliste, ne croire que ce qu'on voit. Il faut savoir qu'il y a en nous cette espérance d'une vie meilleure en nous, cette naïveté d'enfant qui nous habite. D'une part pour protéger cette naïveté des gens malintentionnés, mais aussi parce que cette naïveté, cette espérance à deux sous peut nous faire avancer dans la vie.


Je me souviens d'un maître indien qui disait : « Ne soyez pas infantile, soyez enfantin ». Être infantile, c'est régresser dans la naïveté pour se camoufler du réel ou ne pas le voir. Être enfantin, c'est garder ce sens du merveilleux et de la fantaisie, mais sans se déconnecter de l'adulte en nous qui essaye de voir le réel tel qu'il est. C'est savoir ce qui est raisonnable, sans pour autant se borner à ce réalisme morne et désespéré qu'on veut parfois nous imposer comme une évidence qui ne tolérerait aucune alternative... Être enfantin, c'est avoir cette ressource de joie et de lumière pour repartir de plus belle dans l'existence.


Je disais que cette scène du film m'est revenue en méditation, parce que justement en méditation, je trouve qu'on a une forte tendance à attendre le père Noël. Même vous, même moi ! On attend une grande illumination colorée, un Big Bang existentiel, une grande félicité qui viendrait résoudre tous nos problèmes. On espère pouvoir léviter dans les airs comme dans Tintin au Tibet, avoir des visions paranormales, quitter son corps et balader dans l'espace intersidéral, pressentir l'avenir ou pouvoir manipuler les objets à distance comme un maître Jedi. Il n'en est rien la plupart du temps : la méditation nous confronte au réel tel qu'il est, dans son immense banalité, le souffle qui entre et sort de nos poumons, les genoux ou les chevilles qui nous font mal, le dos qui peine à se tenir droit, des pensées médiocres qui parasitent notre concentration...


Cela est décevant, mais c'est l'essence de la méditation de voir ce réel décevant. De voir aussi cette naïveté qui nous habite, notre attente de quelque chose de mieux. Comme dans la vie quotidienne, cette espérance naïve a deux aspects. Le premier est de nous rendre vulnérable à ces charlatans, des gourous de bas étages qui nous promettent monts et merveilles si on suit leur méthode transcendantale si onéreuse. Mais l'autre aspect, c'est que cette espérance naïve peut nous conduire à développer la joie et à répandre cette joie autour de nous. Il y a toujours un Éveil qui va par-delà ce qui est au-delà. Tadyatha gate gate paragate parasamgate bodhi svaha....


Je souhaite à tous que vous cultiviez cette sagesse qui voit les choses telles qu'elles sont, mais va aussi par-delà. Sarva mangalam. Toutes les bénédictions !








 Rémy Waterhouse, Je règle mon pas sur les pas de mon père, 1998




Lire également : 

Une cure d'extraordinaire

Résignation et acceptation


Joie (Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?)



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Par ailleurs, je souhaite un joyeux Noël et de belles fêtes à tous et à toutes !





dimanche 12 décembre 2021

Désir et frustration


La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l’impuissance de tout obtenir.

Machiavel

Discours sur la première décade de Tite-Live, livre I, chap. XXXVII.





Cette sentence de Nicolas Machiavel exprime ici une idée fondamentale de la philosophie antique, qu'elle soit gréco-romaine ou indienne : Épicure, les stoïciens ou le Bouddha ne renieraient pas une telle formule (même s'ils n'approuveraient probablement pas le reste de l’œuvre du philosophe florentin). L'insatisfaction fondamentale qui se niche au cœur de notre vie : on veut tellement de choses, mais ces choses ne nous sont pas accessibles, et cela engendre la frustration, la colère, le désespoir, le ressentiment, la jalousie et une cohorte de passions tristes. La sagesse est donc de se détacher de cette faculté de tout désirer donnée par la nature.



Cette sentence résonne aussi particulièrement à l'époque contemporaine : la société de consommation dans laquelle nous vivons a pour moteur ce principe de toujours avoir envie de nouvelles choses, de nouveaux produits. Et les publicitaires ont bien compris tant notre faculté de tout désirer que notre frustration de ne pas obtenir ce qui est derrière les vitrines des magasins, et ils jouent de nos propensions pour nous pousser à toujours acheter encore et encore. Je me souviens du personnage Ling Woo (incarnée par Lucy Liu) dans la série de la fin des années '90 « Ally McBeal » qui, quand elle était contrariée dans sa vie intime ou professionnelle, déclarait d'un ton sec et tranchant : « I need to shop » (j'ai besoin de faire les magasins).



Ce qui est aussi intéressant, et même fascinant, dans cette citation, c'est la relation intime qu'elle tisse entre notre désir insatiable et l'infini. Nous ne désirons pas seulement telle ou telle chose : nous sommes habités par cette faculté à tout désirer, nous désirons encore et encore. Machiavel explique d'ailleurs après cette sentence : « de sorte que nos désirs se trouvant toujours supérieurs à nos moyens, il en résulte du dégoût pour ce qu'on possède et de l'ennui de soi-même ». On se lasse très vite de ce qu'on vient d'acheter et on veut d'autres choses encore et encore. Mais cette faculté de tout désirer n'est peut-être pas entièrement mauvaise : cette faculté de tout désirer, de vouloir toujours plus est aussi un exprime en creux la dimension infinie de l'esprit.



Cette dimension infinie de l'esprit ne se trouvera jamais dans tel ou tel objet, dans la gloire ou la victoire, mais bien en faisant retour sur soi-même, en laissant se découvrir le ciel de l'esprit là simplement dans la lumière de l'attention. En étant attentif dans la méditation à cette faculté de tout désirer sans pour autant y céder, on peut cesser de désirer ceci et cela encore et encore pour s'ouvrir à l'immensité, pour s'ouvrir au Tout. En partant de cette propension à tout désirer, on peut suivre du fil de l'attention jusqu'au centre de nous-mêmes et commencer à découvrir le lien entre nous-mêmes et le Tout, à savoir comment y prendre place simplement ici et maintenant… Cela requiert de pratiquer encore et encore la méditation, de s'ouvrir encore et encore à ce ciel immense de l'esprit en nous et de laisser les nuages des pensées nous traverser en lâchant prise. Les pensées apparaissent, les pensées disparaissent, et tout comme le ciel reste ciel quel que soit la masse des nuages qui l'occupe, l'esprit reste attentif et équanime, sans attachement particulier. Comprenant alors la joie de l'instant présent, on peut commencer à se libérer de nos frustrations pour tout ce qu'on n'a pas obtenu dans notre existence, se libérer du « dégoût pour ce qu'on possède et de l'ennui de soi-même ».













Michael Sidofsky - Florence.







Voir également : 

- Un vieux parchemin

- Encore et encore

- Hédonisme et eudémonisme





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mardi 30 novembre 2021

Idéal et contradiction


Dans son article « À quoi rêve un bouddhiste ? », l'auteur du blog « Dans le sillage d'Advayavajra » cite des strophes très célèbres du Bodhicaryāvatāra du philosophe bouddhiste Shāntideva que les moines et lamas tibétains citent à tout bout de champ :


« Puissé-je devenir un sauveur pour ceux qui n’en ont pas,

Un guide pour ceux qui s’engagent sur le chemin,

Une barque, un navire, un pont,

Pour ceux qui désirent traverser [la grande rivière].


Que je devienne un parc pour qui cherche un parc,

Une lumière pour qui désire une lumière,

Un lit pour qui cherche un lieu de repos ;

Pour les êtres qui désirent un serviteur, que je devienne le serviteur de tous. »


Il fait mine de s'étonner alors de la contradiction entre cette aspiration à vouloir servir humblement pour le bien des êtres et la position dominante des lamas dans l'ordre social de la société tibétaine. Dans le bouddhisme tibétain, les grands lamas et les grands rimpotchés sont censés être des tulkous, c'est-à-dire des corps d'émanation (nirmānakāya en sanskrit), le fait qu'un bouddha ou un bodhisattva s'incarne dans ce monde pour venir en aide au monde, sacrifier complètement son bien-être pour le bien-être des autres. Voilà des gens censés être incroyablement altruistes, dont Shāntideva nous dit qu'ils aspirent à être des ponts et des barques pour le profit des autres, et dont on se rend compte qu'ils vivent dans des palais aisés, sont souvent liés à des familles nobles ou royales, qui mettent des pignons en or sur leurs temples somptueux, des gens qui vivent tout en haut de la hiérarchie sociale et qui écrasent sans vergogne les petites gens par leur arrogance et leur mépris de classe, des gens dont la seule aspiration se résume concrètement à leur volonté d'imposer une servitude totale à tous ceux qui les suivent. Singulier contraste que ce spectacle que laisse voir le bouddhisme tibétain.


Et c'est précisément à ce contraste, voire à cette contradiction à laquelle je voudrais m'intéresser. Tout d'abord, les strophes de Shāntideva s'inscrivent dans ce qu'on appelle le bouddhisme du Grand Véhicule une « prière de souhaits ». Ces prières expriment le souhait que tous les êtres aussi nombreux soient-ils dans l'univers soient libérés de la souffrance et l'on conçoit le projet de les aider tous. C'est très différent des prières que l'on peut trouver dans le bouddhisme des Anciens, ce que les mahayanistes appellent le « Petit Véhicule ». Les prières y sont beaucoup plus de l'ordre de l'expression d'une liste de bonnes résolution : puissé-je être persévérant, puissé-je garder les préceptes du Dharma, puissé-je ne pas boire d'alcool, puissé-je ne pas céder à la colère, puissé-je avoir un bon karma... Les prières de souhait n'ont pas pour vocation d'être aussi pragmatiques et liées aux actions du pratiquant. La prière de souhait dans le Grand Véhicule se veut un dépassement complet de la perspective individuelle ; elle n'a donc pas vocation à être réaliste.


Les strophes de Shāntideva en sont une des plus belles expression poétique de ce rêve de venir en aide à tout le monde, d'aller toujours plus loin dans l'altruisme, l'abnégation et le service aux autres. Shāntideva pousse la logique jusqu'à espérer être des objets inertes qui seront d'une certaine utilité pour des personnes dans le manque : être un lit pour la personne harassée, être un navire pour le naufragé qui a besoin d'un navire pour traverser les flots, un pont pour celui qui a besoin d'avancer sur le chemin. Je pense qu'il faut lire cela de manière métaphorique : être un soutien psychologique pour les autres, être solidaire dans leur traversée de l'existence, rassembler les gens et faciliter leur chemin dans le Dharma. Pris au pied de la lettre, ce serait même impossible, puisqu'on ne peut se réincarner (ou renaître pour employer un mot plus exact) nous dit la théorie bouddhiste qu'en être doué de conscience et de sensibilité, pas dans un objet matériel.


Par ailleurs, il faut bien comprendre le dessein, le but de ces prières de souhait mahayanistes. Je ne pense pas que ces prières de souhait ait véritablement pour vocation de nous faire renaître dans une situation où l'on sera le serviteur de tous, le dernier des esclaves. Personne n'a envie de cela d'être la personne servile que tout le monde manipule à sa guise. Ni vous, ni les Tibétains, ni personne, même les gens les plus altruistes ne veulent être traités comme des moins que rien. Le but de cette prière de souhait est d'élargir les limites souvent étroites, très étroites de notre altruisme. Ces prières vise à nous plonger dans une expérience de pensée d'altruisme total et sacrificiel pour qu'on puisse un peu sortir de nos mécanismes égoïstes dans la vie de tous les jours : être plus facilement prêt à aider notre prochain, faire preuve de plus d'empathie et de compréhension, accueillir l'autre avec plus gentillesse, etc... L'altruisme total est un idéal souvent inaccessible : nous ne sommes généralement pas prêts à assumer cette altruisme absolu, la société n'est pas prête, nos proches ne sont pas prêts, notre famille n'est pas prête, la préservation même de notre personne, de notre famille et de notre société nécessite qu'on envisage nos intérêts personnels et collectifs. Une prière de souhaits ne changera pas cet état de fait, mais par contre, elle peut nous inspirer afin de desserrer la bride de notre égoïsme dans les différentes occasions de la vie de tous les jours.


Je vois alors deux problèmes qui peuvent parasiter cette compréhension des prières de souhait du Grand Véhicule. La première est la hiérarchisation des Véhicules bouddhistes et leur séparation. Les pratiquants du Grand Véhicule ont eu tendance à mépriser les pratiquants du « Petit Véhicule », voire à les condamner avec virulence dans les soûtras du Grand Véhicule et les textes fondamentaux de ce courant. En dehors du fait de créer la zizanie et la discorde dans la communauté bouddhiste, cela crée une rupture dans les deux perspectives que je viens d'exposer : perspective réaliste pour la Voie des Anciens (Petit Véhicule) centrée sur l'individu qui essaye de s'améliorer à sa petite échelle d'individus et perspective idéaliste du Grand Véhicule où on envisage le dépassement de l'individu dans la vastitude du monde. Si je dévalorise la perspective individualiste et réaliste de la Voie des Anciens, mes prières de souhait perdent pied avec le réel. Je prends ces prières de souhait comme quelque chose qui doit vraiment s'accomplir, et non comme un idéal lointain qui reste inaccessible, mais qui continue à m'inspirer au jour le jour dans des petites choses.


Et on arrive alors aux deuxième problème : on croit que cet idéal du bodhisattva doit s'accomplir dans des personnes humaines, et on ne se rend pas compte que les histoires des bodhisattvas sont TOUJOURS des histoires légendaires dans les textes bouddhistes, que ce soit les soûtras mahayanistes, les jātakas (contes des vies antérieures du Bouddha) ou des histoires pieuses qui racontent les exploits légendaires de grands maîtres comme Nāgārjuna. Ce sont des histoires où les gens font de leur corps un pont au-dessus d'un ruisseau pour laisser un Bouddha, où ils sont prêts à tout sacrifier : corps, santé, tête, famille pour faire plaisir au premier venu. Ces histoires sont édifiantes, mais elles ne sont pas du tout réalistes.


Or le bouddhisme tibétain tend à considérer les grands lamas et les rimpotchés comme des incarnations sur terre de ces bodhisattvas légendaires. Ils sont les dépositaires de la « magie » de ces prières de souhait récitées par milliers dans les monastères du Tibet et de la sphère culturelle tibétaine. En conséquence de quoi, les Tibétains pensent qu'ils faut vénérer avec faste et grandeurs ces dépositaires de la sagesse et la vastitude des aspirations passées et des engagements à venir. Ce qui peut heurter notre conscience démocratique occidentale : pourquoi ces gens qu'on nous présente comme des bodhisattvas, des grands sages, des êtres éveillés sont aussi attachés aux biens matérielles, aux manifestations du pouvoir et de prestige social ? Pourquoi dirigent-ils leur communauté de manière aussi autoritaire et toujours à leur profit ? Pourquoi commettent-ils parfois des abus de pouvoir, des abus financier et des abus sexuels à l'encontre des disciples ? Pourquoi oublient-ils si facilement leur idéal de générosité du bodhisattva qu'ils professent pourtant dans leur enseignement ?


J'image que la réponse de la propagande lamaïste tibétaine sera d'invoquer le karma : certes, ces grands maîtres spirituels ont fait des millions et des millions de prières de souhait au cours de leur existence, mais justement ces prières de souhait ont procuré un bon karma à ces personnes, et ce bon karma les a propulsé vers une renaissance dans une bonne famille de nobles ou de gens riches et puissants. Mais là encore, notre mentalité individualiste, démocratique et moderne qui prime en Occident a déjà beaucoup de mal avec la notion de karma. Combien de fois n'ai-je pas subi le feu des critiques et des récriminations par rapport à cette notion qui semble injuste et inégalitaire ? Mais en plus, si c'est pour justifier un ordre social axé sur la domination et l'obéissance... Je pense que l'argument passe mal.


Pour moi, la solution passe par le fait d'abandonner la croyance qu'il y a des hommes supérieurs qui méritent d'être vénérés. Nous sommes tout des êtres humains susceptibles de s'améliorer et de faire des grandes choses si on développe harmonieusement ces deux perspectives : la perspective réaliste où on se change soi-même et la perspective idéaliste où l'on souhaite ardemment la libération de tous les êtres sensibles. Il faut avoir la souplesse d'esprit de développer ces deux perspectives, et ne pas se braquer sur une seule au détriment de l'autre.


Néanmoins, je ne sais pas si le bouddhisme tibétain est prêt à cette transformation sociale et spirituelle. Le culte des lamas y est si puissant, la tradition y est si forte. En plus, cela risque de faire perdre au bouddhisme tibétain son aura de mystère et de transcendance, en tous cas une partie non-négligeable de cette aura. Un part importante de la fascination tibétaine, c'est effectivement tout le cérémonial et la dévotion qui entoure les grands maîtres. Personnellement, je n'y ai jamais été sensible, il y a d'autres choses vraiment intéressantes dans le bouddhisme tibétain, mais j'ai constaté que beaucoup de gens sont très impressionnés par le faste des rituels et des temples plus que par les subtilités du Dzogchen ou les chants de Milarépa. Je le regrette, mais c'est comme ça.




Frédéric Leblanc,

le 30 novembre 2021











Julee Resuggan





Voir également : 

 - Une dictature bienveillante ?

- Altruisme intéressé et altruisme désintéressé ?

- L'affaire Sogyal

- Discours et pratique

- Modernité et spiritualité


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