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lundi 6 janvier 2020

Ozymandias





J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique
Qui m'a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le rictus de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
"Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez !"

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »


Percy Shelley, 1817.








David Roberts (1796 - 1864) - Ramesseum















« Ozymandias » est l'autre nom du pharaon Ramsès II. Ce poème de Shelley illustre l'implacable empire du temps auquel ne résiste aucune majesté. Tellement fier de son pouvoir et de ses conquêtes, Ramsès II a cru inscrire dans la roche toute la démesure de son orgueil : « Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! ». Mais même les statues les plus monumentales finissent par s'effondrer, toutes les splendeurs finissent par être englouties sous les sables. Ne reste que des ruines de ces œuvres colossales et des dunes pour les recouvrir. Vanité des vanités... C'est le temps qui dit aux puissants de désespérer. C'est le temps qui se moque de toute grandeur. Et c'est le temps qui appelle à contempler et à voir l'immensité du monde.



vendredi 3 janvier 2020

Fût-ce en mille éclats




Fût-ce en mille éclats
Elle est toujours là -
La lune dans l'eau.

Ueda Chôshû (1852-1932)







Kobayashi Kiyochika, Pleine lune au pont de Nihonbashi, 1930.







L'éclat de la lune est comme la vérité dans les ténèbres. On ne touche jamais vraiment cette vérité. Par contre, nous côtoyons le reflet de cette lune dans l'eau. Non pas un reflet, mais mille éclats de cette lune au gré des mouvements de l'eau. La philosophie bouddhique distingue la vérité ultime de la vérité relative en donnant une nette priorité à la première vérité, la vérité ultime. Pourtant cette vérité ultime se manifeste de mille manières dans la vérité de ce que nous vivons, la vérité relative. Cette luminosité est toujours présente pour celui qui veut bien être attentif et ouvert à ces reflets dans les mille aspects de la vie quotidienne. Quand nous faisons la vaisselle, quand nous levons la tête vers les étoiles, quand nous nous baladons dans la forêt ou quand on prend une bière à une terrasse. Il faut se rappeler que ce sont là des reflets, et non la vérité ultime même, et des reflets qui sont parfois distordus par l'agitation du monde comme le reflet de la lune qui s'allonge ou s'étire sur la surface des vagues, mais ces reflets sont tout de même une inspiration précieuse dans la vie de l'esprit.



jeudi 2 janvier 2020

Vins et bières véganes





Pendant les fêtes de Noël, des personnes qui savent que je suis végane m'ont interpellé sur le vin végane ou la bière végane. Pourquoi des produits issus de la vigne ou du houblon devraient-ils être qualifiés de « végane » ? Sur un réseau social, je suis tombé sur cette photo d'étiquette d'une bouteille de vin qui précise que la vin est « végane ». Le commentaire qui accompagnait cette photo précisait : « Je découvre qu'il existe du vin végane et que l'étiquette conseille de le consommer avec une viande rouge grillée ».








Qu'un vin ou une bière soit végane veut simplement dire qu'il n'y a pas de collagènes d'origine animale dedans. Le collage sert à ce que le vin ne soit pas trouble et avec des dépôts, et il peut être d'origine animale ou alors d'origine non-animale, c'est-à-dire : végétale, levurienne, minérale ou chimique. Dans ce cas, on parle de bière ou de vin végane.


Le collage à base de produit d'animal peut provenir de colle de poisson, d'albumine d’œuf, de gélatine, de caséine de lait. Auparavant, on utilisait également du sang de bœuf ; mais cette pratique a été bannie suite à la crise de la vache folle. Le collage végétal provient de protéines de blé, de protéines de soja ou encore de protéines de pommes de terre. Le collage levurien provient d'extraits de protéines de la levure de type saccharomyce. Le collage minéral provient d'une argile appelée « bentonite » ou de gel de silice. Enfin, les collages chimiques qui sont proscrits dans le cas des bières et vins bio ont pour nom : PVPP (Polyvinylpolypyrrolidone), chitine-glucane ou chitosane...


Après, le consommateur, lui, a le choix d'être végane ou pas. Et de manger des cadavres d'animaux en accompagnement de ce vin ou non... Comme les producteurs de vin cherchent à vendre leur vin à tout le monde, et pas seulement aux véganes, il n'est pas contradictoire qu'une étiquette mentionne sa qualité de vin végane tout en recommandant de la viande, du poisson pour accompagner ce vin.


Il faut savoir aussi que normalement les produits de collage sont éliminés lors de la production du vin dans les fûts par divers procédés : sédimentation (dépôt), par filtration ou par soutirage. Ce qui fait que s'il reste des produits servant au collage dans la bouteille que vous achetez chez le sommelier, c'est normalement en quantité très minime et résiduelle. En tant que végane, je préfère nettement acheter un vin sur lequel figure l'appellation « végane » ou alors acheter un vin bio qui, en général, n'utilise pas de collage animal. Mais j'avoue que je ne vérifie pas systématiquement si le vin est végane ou non quand je suis chez des amis, alors même que je n'accepterai rien dans mon assiette qui soit d'origine animale. Je ne pense pas qu'il faille être obsessionnel sur ce point vu les quantités très faibles de produits animaux dans ce vin ou cette bière.


Le mérite de ces appellations de vin ou de bière végane est surtout à mon sens de faire comprendre que nous baignons dans les produits d'origine animale sans que l'on s'en rende souvent compte : collagènes d'origine animale dans les vins et les bières, lactose dans les chips ou les surgelés de légume, colle d'origine animale dans vos chaussure en tissus et produits synthétiques, etc... Cela met en lumière notre obsession contemporaine pour l'apparence. Pour nous, un vin ne doit pas être trouble et avoir un dépôt. Il doit avoir un aspect bien uniforme et être limpide et brillant quand on le regarde dans sa bouteille. Cela nous ferait penser à quelque chose de marécageux et de dégoûtant. Pourtant, le collage qui fait disparaître des substances colloïdes en suspension enlève aussi certaines substances qui contribue à l'arôme et au goût du vin. Certains producteurs de vin renoncent à l'utilisation de ces produits de collage pour un vin aux saveurs plus naturelles. Peut-être faudra-t-il un jour dépasser nos idées reçues sur ce que doit être le vin !







mercredi 1 janvier 2020

matin du premier jour




matin du premier jour —
dans le poêle
quelques braises de l’an passé

Hino Sōjō (1901-1956)
Certains attribuent cet haïku à Katō Gyōdai (1732-1792) .




J'aime ce haïku du premier jour de l'an qui garde la trace encore fumante de l'année passée. Certains politiciens se plaisent à en appeler la « rupture », à faire table rase d'un vieux monde qui leur semble déjà trop ancien. Pourtant il reste toujours quelque chose du passé dans nos vies. Le présent a pour semence notre passé ; et ce présent est le terreau du futur qui vient à grand pas et qui connaîtra son éclosion dans un nouveau présent. Il me semble bon de s'en rappeler de temps en temps, particulièrement un jour qui célèbre un nouveau départ, une nouvelle révolution autour de notre Soleil.


Ces jours-ci, j'ai vu passer à plusieurs reprises un photo parodique d'extraterrestres qui se gaussent des êtres humains parce qu'il célèbre le jour où leur planète a fait un tour autour de son étoile. Certes, le Nouvel An n'est jamais rien d'autre que la célébration bruyante et alcoolisée d'un trajet de notre planète sur une orbite d'à peu près 940 millions de kilomètres. Ce n'est que çà. En même temps, ce n'est pas rien. C'est quand même une distance prodigieuse pour notre caillou. Beau parcours pour un Éternel Retour. Surtout que du point de vue de la Nature vivante, c'est là un nouveau tour dans le cycle des saisons. L'hiver en Europe, l'été en Australie. On peut bien sûr railler la fascination des peuples pour tous ces phénomènes cosmiques qui ont chacun une explication prosaïque : une éclipse n'est jamais que l'interposition de la lune dans le trajet de la lumière du Soleil, les étoiles dans le ciel ne sont que les faibles lueurs qui nous reviennent d'autres soleils après des trajets inimaginables, les étoiles filantes ne sont que des bouts de rochers qui se consument dans notre atmosphère. Pourtant ces explications ne leur enlève rien à leur capacité de nous émerveiller quand on veut bien lever nos yeux au ciel.


Le Nouvel An n'est bien sûr qu'une date fixée de manière conventionnelle. On pourrait tout aussi bien célébrer le 2 août ou le 24 septembre, on pourrait également fêter aussi l'année mercurienne de 88 jours, l'année martienne de 687 jours ou l'année saturnienne tous les 29 ans. C'est pourtant l'occasion de se rendre compte du temps qui passe et l'occasion de faire de bonnes résolutions pour ce prochain tour de piste de notre planète. Pour ma part, je souhaite que 2020 soit une année faste dans la pratique de la méditation et du Dharma. J'ai terminé 2019 et commencé 2020 en méditation. Une méditation pas très paisible avec toutes les détonations de pétards et l'éclat des feux d'artifices. Mais après une bonne demi-heure de vacarmes et d'éclats lumineux, le calme est revenu. Ce qui est une leçon : en méditation, ce qui nous trouble finit toujours par s'apaiser, s'estomper ou disparaître.


Je souhaite donc une excellente année 2020 à tout le monde. Beaucoup de bonheur, beaucoup de joie, beaucoup d'amitié, beaucoup d'entraide, beaucoup de solidarité, beaucoup de paix et beaucoup d'émerveillement. 






lundi 28 octobre 2019

Méditation et politique




Cette semaine, sur le réseau social d'une amie qui est une élue d'un parti écologiste, je suis tombé sur un article de « l'école de méditation occidentale » qui prétend faire le lien entre méditation et politique. L'article en question s'intitule « Et si la méditation pouvait renverser un gouvernement ? », il est rédigé par Elizabeth Larivière en date 7 octobre 2019. L'article en lui-même est assez confus, mais sa thèse, elle, est très claire, bien que très discutable, et ce que je voudrais discuter dans ce présent article.


L'auteure commence par évoquer le travail de journalistes allemands qui ont fait tomber l'actuel gouvernement d'extrême-droite en Autriche en révélant une vidéo où le chef du FPÖ se dit prêt à offrir d’importants marchés publics à la nièce d’un oligarque russe en échange d’un soutien financier. Cela a fait tomber le gouvernement autrichien, et de nouvelles élections doivent être tenues dans ce pays. L'auteure voit alors une similitude (très nébuleuse à mon sens) entre l'activité d'investigation des journalistes et la méditation. Elle proclame ensuite l'importance grandissante chez elle de la « dimension politique de la méditation ». Elle conclut enfin : « Je suis profondément convaincue que méditer peut contribuer à renverser un gouvernement ».


Et là, je ne suis pas du tout d'accord. La méditation n'a certainement pas vocation à renverser le gouvernement, pas plus que la méditation n'a vocation à conserver en place le gouvernement. En fait, méditer n'a rien à voir avec le gouvernement. La politique est une chose, la méditation en est une autre. Quand vous méditez, soyez simplement présent à l'instant présent. Soyez attentifs à votre corps, à votre respiration en particulier. Soyez attentif à vos sensations. Soyez attentif à votre esprit. Soyez attentif à tout ce qui se manifeste ici et maintenant dans le champ de la conscience. Et abandonnez vos préoccupations, toutes vos préoccupations, y compris vos préoccupations politiques. Lâchez prise et soyez en paix.


Je ne dis pas pourtant qu'il faut se désintéresser de la politique, je dis seulement de ne pas être obsédé par elle pendant la méditation. Je suis un méditant et je suis aussi un citoyen. Quand je pratique la méditation, je laisse tomber ma « citoyenneté » pour n'être qu'un homme, rien qu'un être sensible assis quelque part dans l'univers. Quand j'étais jeune, j'étais tombé sur une revue d'Amnesty International où il y avait une interview d'un ex-prisonnier politique marocain. Il y avait dit : « Je n'aime pas la politique, parce que la politique divise les hommes ». C'est quelque chose qui m'avait frappé à l'époque, d'une part parce qu'il avait incarcéré pour des raisons politiques, et non pour des faits de droits commun, d'autre part, parce que j'étais très impliqué dans la politique à cette époque. La politique est le lieu du conflit, l'affrontement incessant entre les fractions politiques d'un pays. Il serait vain et bisounours de croire qu'on pourrait s'affranchir complètement de ce conflit, mais il serait aussi très malsain de s'enfermer intégralement dans ce conflit, de ne voir que lui.


En 2003, je me souviens avoir participé aux grandes manifestations contre la guerre en Irak. À l'époque, il y avait une très grande colère contre George Bush et le gouvernement des États-Unis. Quand je revenais de ces manifestations, il m'était très difficile de méditer tant mon esprit était agité, colère contre George Bush et les va-t'en-guerre, colère contre les jihadistes et Oussama Ben Laden, craintes pour le futur, craintes pour un clash des civilisations que certains conservateurs prophétisaient autant qu'ils l'attisaient... J'étais traversé par toutes ces pensées politiques et j'avais en permanence envie de relever pour crier ma colère. J'avais constamment en tête l'image de George Bush, Saddam Hussein et Ben Laden ainsi que l'un ou l'autre sbire de ces tristes sires. C'était impossible de méditer dans ces conditions. Jusqu'à ce que je me rappelle que l'amour bienveillant et la compassion valent pour tous les êtres sensibles sans exception. Bien sûr, cela semblait inacceptable : éprouver de la bienveillance envers l'un de ces salopards pouvait sembler soutenir leur entreprise. Mais en fait non : éprouver de la bienveillance veut simplement dire que l'on souhaite que cette personne soit véritablement heureuse et connaisse les causes du bonheur. Or la guerre est une cause évidente de malheur. La bienveillance et la compassion dans ce cas précis est le souhait que Bush et compagnie arrêtent leur entreprise de guerre parce que celle-ci provoque la souffrance, l'affliction et le désarroi. Et abandonnant toute haine envers Bush et consorts, l'obsession politique s'est apaisée d'elle-même et j'ai pu m'absorber à nouveau dans la méditation.


Dans la politique, on peut manifester contre tel ou tel camp qui veut la guerre, qui veut la mort et l'injustice. Dans la politique, on peut aussi vouloir la guerre. En 1940, j'aurai voulu la guerre contre Adolf Hitler et les nazis. Mais quand vous pratiquez la méditation, il faut abandonner toute notion de conflit et être en paix avec le monde. Si vous ne scindez pas clairement la politique de la méditation, votre comportement risque de devenir complètement incohérent. Par ailleurs, vous risquez aussi d'entrer dans ce que les philosophes appellent le « théologico-politique », la compromission entre le spirituel et le politique. Vous allez vouloir passer votre temps à imposer une société bouddhiste, mais là encore chercher le pouvoir politique ne vous aidera pas à pratiquer la méditation, que du contraire. Là encore, cela troublera beaucoup plus votre esprit que cela ne l'apaisera.


Il faut se rappeler le geste initial du prince Siddhartha Gautama d'abandonner son palais et son statut de prince pour devenir un ascète errant et, après quelques années, devenir l’Éveillé, le Bouddha. Quand vous travaillez ou que vous vaquez à vos occupations quotidiennes, vous pouvez vous intéresser à la politique, voire vous impliquer en politique si vous en avez la vocation. Mais dans la méditation, abandonnez toutes ces considérations politiques pour être ici et maintenant.



Frédéric Leblanc,
28 octobre 2019. 











Voir également : 











(à propos de la citation d'Honoré de Balzac : "La résignation est un suicide quotidien")















Troll en méditation
Oeuvre de Thomas Dambo (forêt de Boom, Flandres, Belgique)










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mercredi 23 octobre 2019

La présence éveillée



La présence éveillée selon Matthieu Ricard



Limpidité, clarté, transparence, c'est la présence éveillée, quelque soit le nom qu'on lui donne. Elle est toujours là quoiqu'il arrive, qu'on la remarque ou non. Toujours présente, qu'il y ait peu de pensées, beaucoup de pensées. Cette présence ouverte, cette présence illimitée est toujours là.


Et on pourrait dire qu'à mesure, soit que les pensées se décantent, soit qu'on devient plus habile, expérimenté, familier, on a la capacité de voir en permanence cette faculté lumineuse de l'esprit qui est derrière toute cette agitation mentale, qui apparaît plus clairement quand les pensées se calment momentanément, comme après un orage quand le ciel se dégage, on remarque d'autant plus le ciel immaculée de l'espace.


À mesure où on apprend à reconnaître cela, à se reposer dans cela, à laisser les pensées survenir et se défaire sans effort; comme un oiseau qui passe dans le ciel sans laisser de traces. On laisse les pensées reposer dans leur état naturel, comme une feuille qui tombe et qui se pose.


Cette présence éveillée est toujours là. Pour le contemplatif, c'est une expérience extrêmement riche en potentiel.


En effet, si les travers de l'esprit humain qui se mélangent parfois à la lumière, et qui parfois se réifient sous la forme de haine, d'obsessions, d'intolérance, si cela faisait vraiment partie de manière solide, intrinsèque de ce qu'Alexandre Jollien appelle le "fond du fond", c'est-à-dire cette présence éveillée qui est toujours présente, à ce moment là ce serait totalement sans espoir d'essayer peu à peu de laisser ces toxines mentales s'évanouir du flot notre conscience.


Mais si effectivement, comme tout le reste, ce ne sont que des constructions qui résultent de facteurs, de conditions, et de causes multiples, qui sont impermanentes et fluctuantes par nature, alors, dans ce cas là, on comprend que tout cela est le résultat d'un nombre incalculables de constructions mentales, mais qu'aucune d'entre elles n'est intrinsèque à cette présence éveillée, qui est la réalité ultime du contemplatif, pas plus que la plante médicinale ou un poison dans l'eau ne font partie intrinsèquement de l'eau, qui n'est pas modifié par là.


Alors on se relie à cela ; c'est une manière de retrouver la réalité de l'expérience pure. Cette présence éveillée permet de donner de la valeur à chaque instant qui passe.


Matthieu Ricard, conférence donnée à Bruxelles dans le cadre des rencontres « Émergences » 2019.







Matthieu Ricard










Voilà un discours beau et fort de Matthieu Ricard très inspirant. Rien qu'à lire ces lignes j'ai envie d'aller m'asseoir en méditation. Je tique néanmoins sur cette notion de présence éveillée (rigpa en tibétain). Matthieu Ricard dit : « Cette présence éveillée est toujours là ». Certains diront que je cherche la petite bête ; mais il me semble que Matthieu Ricard parle là d'une entité éternelle qui demeurerait au fond de nous. Comme le Soi, l'Atman des hindouistes. Ce qu'il y a en nous au plus profond, c'est l'esprit d’Éveil ou bodhicitta, c'est-à-dire la part de nous-mêmes qui aspire à l’Éveil et qui cherche encore et encore la véritable nature en nous. Ce n'est pas une entité stable et éternelle au fond de nous-mêmes. Au contraire, c'est élan vers l’Éveil, dynamique qui se renouvelle d'instant en instant. S'il y a une présence éveillée, tantôt elle sera confiance, tantôt elle sera doute. Tantôt elle sera calme, tantôt elle sera énergie. Tantôt elle sera silence, tantôt elle sera parole. Tantôt elle sera joie, tantôt elle sera larme. Tant et si bien que je ne pense pas qu'on puisse dire qu'elle soit toujours là tellement elle aura scintillé sous toutes sortes de formes.


Dès lors, il me semble qu'il vaut mieux ne pas se focaliser sur une hypothétique présence éveillée qui tantôt nous apparaîtra et nous inspirera, tantôt nous échappera comme le fantôme qui passe les murailles de l'existence. Il vaut mieux se focaliser en méditation sur l'attention juste, l'effort de prêter encore et encore l'attention sur ce qui se passe en nous aussi minime cela soit-il. Et par cet effort, laisser l'esprit d’Éveil nous travailler et nous transformer.


Matthieu Ricard nous dit que : « à mesure (...) qu'on devient plus habile, expérimenté, familier, on a la capacité de voir en permanence cette faculté lumineuse de l'esprit qui est derrière toute cette agitation mentale ». Je n'ai certes pas aussi une longue expérience de la méditation que Matthieu Ricard. Néanmoins, cela fait vingt-cinq que je pratique tous les jours la méditation, et durant mes dix premières années de pratique, je méditais entre trois et six heures par jour. Personnellement, je ne vois pas « en permanence » cette « faculté lumineuse de l'esprit ». Il peut m'arriver d'être assailli par des pensées noires et dépressives suite à quelques problèmes au travail ou à des problèmes relationnels, ou autres. Même expérimenté, un méditant peut à certains moments ne sentir aucune « présence éveillée » en lui, mais se sentir plutôt hanté par une présence angoissée, une présence désespérée, une présence apathique ou encore une présence sombre, pleine de ressentiment. Mais j'ai suffisamment d'expérience de la méditation et de ténacité pour ne pas me contenter de ces états dépressifs. Peu à peu, je m'oblige à méditer, je cultive l'attention, et petit à petit, les nuages sombres ont commencé à se dissiper. D'elle-même, la joie revient et remonte à la surface. Je suis toujours fasciné par cette remontée. Votre humeur remonte pas parce que vous l'avez décidé, pas par votre volonté, mais par le laisser-être, le non-agir.


Les textes bouddhiques du Grand Véhicule parlent de la « nature-de-Bouddha » qui résideraient au « fond du fond » de chaque être conscient. Mais je préfère l'expression sanskrite qui traduit cette expression : « tathāgatagarbha », littéralement germe ou matrice (garbha) de l'Ainsi-Allé (tathāgata) où Ainsi-Allé est un terme désignant le Bouddha. On a un germe, une graine de l’Éveil, mais si vous avez une graine d'abricotier, c'est très bien, mais vous n'avez pas d'abricots. Pour avoir des abricots, il faut que la graine se transforme en pousse, qu'elle grandisse et évolue pour devenir un arbrisseau, puis un abricotier qui donnera des abricots. Mais pour cela, il faut toutes sortes de conditions favorables : un lieu où pousser, un terreau fertile, de l'eau, de l'ensoleillement, etc... Nous avons ce germe de l’Éveil en nous, mais il nous faut faire naître les conditions favorables que sont la pratique du Dharma : le terreau des actes positifs, l'eau de la compassion, la lumière de l'attention juste et la chaleur de la joie et de la bienveillance. C'est pourquoi on dit aussi qu'il faut engendrer, produire l'esprit d’Éveil. La présence éveillée est peut-être toujours là, mais à l'état de germe qui ne produira rien comme la graine de l'abricotier qui resterait dans un bocal vide. Il faut l'activer encore et encore : l'esprit d’Éveil n'existe que dans la dynamique de son surgissement dans l'instant présent.


Matthieu Ricard nous explique que la présence éveillée est la « réalité ultime du contemplatif ». C'est certainement vrai, mais le contemplatif ne doit pas oublier de créer les conditions de l’Éveil dans la vérité relative et de rendre la vie plus belle. Il y a peut-être de l'or au fond de la mine, mais faut-il encore creuser les galeries pour exploiter le filon. Quand on produit l'esprit d’Éveil de diverses façons dans les moments de sa vie, alors ce germe de l'Ainsi-Allé se réveille et se manifeste comme une présence éveillée, apaisante et réconfortante dans nos vies quotidiennes.






Frédéric Leblanc,
le 11 septembre 2019












P.S. : Ce texte de Matthieu Ricard a été retranscrit par José le Roy sur son blog.
















David Keochkerian - Albuquerque International Balloon Festival, 2010















Sur la méditation de manière générale :





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

- En compagnie du souffle :  

     









Où méditer ?



cinq obstacles dans la méditation












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mardi 27 août 2019

Réponse dans les formes - 1ère partie






Certaines personnes ont commenté mon dernier article « Avec ou sans les formes » où j'interrogeais les formes et les rituels au sein du bouddhisme. J'expliquais que le respect des rituels et des formes traditionnelles n'étaient pas essentielles à la pratique du Dharma. Certaines personnes ont approuvé mon message ; mais les pratiquants du zen japonais étaient beaucoup plus réticents. Notamment Sb qui m'accuse de ne rien comprendre aux formes dans le bouddhisme Zen. Pour Sb : « l'éveil ou le divin naît de la pratique quotidienne et du soin ritualisé apporté aussi bien aux ustensiles, aux légumes qu'aux autres êtres humains et non-humains » (dans le cadre de la cuisine d'un monastère Zen). Il en conclut qu'il faut respecter les règles de vie du Zen avant même de comprendre les notions importantes du Dharma. Il ajoute : « Quand on commence à percevoir la puissance et la beauté des rituels zen, c'est un autre monde qui apparaît mais un monde étonnamment concret et sensoriel.  »



Sb compare ces règles de vie et ce respect des formes aux règles du jeu d'échecs. On peut bien sûr changer les règles des échecs à tout moment, dire que le cavalier se déplace comme la dame, ou vice-versa, mais le jeu en deviendrait nettement moins intéressant, nettement moins profond et nettement moins fascinant. Toutefois dans le même temps, Sb dit aussi qu'il se fiche totalement des quatre demeures de Brahmā et qu'il ne sait même pas ce que c'est. (Pour rappel, les quatre demeures de Brahmā sont l'amour illimité, la compassion illimitée, la joie illimitée et l'équanimité illimitée). En outre, pour lui : « Rien n'est pour moi plus artificiel que de méditer sur la compassion car c'est une technique au même titre que l'auto-hypnose ou la méthode Coué ».


Alors là, j'ai un problème : Sb m'accuse de changer les règles, de ne pas respecter les formes et les rituels. Certes, mais dans le même temps, il méprise et ignore les points absolument essentiels de la doctrine du Bouddha. Vous n'atteindrez pas l’Éveil si vous ne pratiquez pas encore et encore l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité. De plus, la compassion est un élément central du bouddhisme du Grand Véhicule, et je rappelle que le bouddhisme Zen est une branche de ce bouddhisme du Grand Véhicule, le Mahāyāna. Donc, la question est : qui change les règles à sa guise ?


J'imagine que la réponse de Sb sera de dire que ce n'est pas dans la tradition Zen, donc on n'est pas obligé de le pratiquer. Il le dit d'ailleurs : « Méditer sur la compassion ou la bienveillance n'est pas une pratique zen en revanche si vous parvenez à appliquer les règles et rituels zen par exemple à l'occasion des repas alors "vous deviendrez capable de donner et de recevoir avec bienveillance dans toutes les situations de la vie" ». Et il n'a pas entièrement tort. Je ne dirai pas que la compassion et la bienveillance sont totalement absentes des enseignements Zen japonais, mais ils y jouent certainement un rôle secondaire comparé à d'autres formes du bouddhisme, le bouddhisme tibétain notamment.


Cela montre assez clairement que le Zen japonais a changé les règles du jeu par rapport à la doctrine originelle du Bouddha. Au fil des siècles, les changements de règles de jeu ont été nombreux. Et entre le début du Zen au Japon et aujourd'hui, il y a des changements de règles tout à fait notables. Au temps de Dōgen, les moines étaient des moines, c'est-à-dire qu'ils étaient célibataires et n'étaient pas censés avoir des relations sexuelles (comme au temps du Bouddha). Aujourd'hui, les moines japonais peuvent se marier. Changement de règle du jeu ! En réalité, c'est une évolution qui n'a rien de spirituelle, mais qui remonte à l'ère Meiji (XIXème siècle) où l'Empereur a voulu moderniser le bouddhisme et exigé des moines qu'ils se marient.


Sb mentionne le kyōsaku, ces coups de bâtons que l'on s'administre joyeusement dans les dojos Zen et qui est censé donner l’Éveil de manière soudaine. Pour moi, ce n'est pas loin d'être une pratique sadomasochiste. Aux États-Unis, certains monastères refusent cette pratique du kyōsaku1. Pour Sb, ce ne sont plus dès lors des centres Zen. Mais si on n'interroge cette pratique, on se rend compte qu'elle n'a pas toujours existé. Dans le bouddhisme ancien, c'est une aberration absolue : rappelons quand même le bouddhisme condamne la violence et ne voit aucune vertu à la violence. En fait, c'est avec le maître chinois Mazu Daoyi (709-788) qu'apparaît l'usage du coup de bâton à des fins d’Éveil. Avec Mazu, c'était surtout faire quelque chose de complètement déconcertant pour casser tous les repères du disciples et créer un Éveil soudain. Après Mazu, le kyōsaku est devenu une institution ritualisée au sein des dojos zen japonais. Et il est probable que l'influence des samouraïs et leur idéologie militariste n'y soit pas pour rien. Je ne discuterai pas ici des avantages supposés du kyōsaku : renforcer la concentration, dissiper la somnolence. Je ne sais pas si c'est efficace ou non. Personnellement, cela ne m'attire pas du tout. Force est de constater néanmoins que c'est là un changement radical des règles du jeu au sein de la communauté des moines bouddhistes.


Les règles changent et évoluent. Face à cela, deux attitudes sont possibles. Soit on s'abandonne à une tradition, par exemple dans le cas présent, la tradition du Zen Sōtō, on l'accepte en bloc comme le fait Sb. Et on reproche toute innovation qui viendrait bouleverser cette tradition comme l'idée d'abandonner le kyōsaku dans certains dojos occidentaux. 


L'avantage de suivre à la lettre une tradition avec ses formes et ses rituels est qu'on bénéficie de l'expérience de toute une série de générations qui ont pratiqué avant nous. J'imagine que ce conservatisme doit être très rassurant aussi : dans un monde qui change, avoir quelque chose de sacré et de stable sur lequel se baser. Attention toutefois de ne pas croire à une tradition éternelle et immuable. Le Zen a évolué déjà en arrivant au Japon : il suffit de regarder des monastères Chan en Chine et des monastères Zen au Japon pour ressentir une différence culturelle importante même si le Zen japonais descend directement du Chan chinois. Qu'on regarde par exemple le Zen pratiqué par le moine vietnamien Thich Nhat Hanh et le Zen pratiqué au Japon, et l'on sent une différence notable, même s'il y a aussi beaucoup de points communs. (Heureusement d'ailleurs...)


La question dans cette perspective de préserver une tradition devient dès lors comme le dit très bien Sb : si on abandonne tel ou tel rituel, telle ou telle dimension de la pratique, est-ce qu'on ne perd pas l'ensemble de la tradition ? Si on abandonne les robes noires, l'encens, le fait d'entrer dans le dojo de tel ou tel pied, le kyōsaku, est-ce qu'à force de compromissions, on ne va perdre l'ensemble du Zen en l'occurrence ? Est-ce qu'il y a un plus petit dénominateur commun de la tradition Zen ? Zazen... Ou est-ce qu'il faut le tableau complet ?




L'autre possibilité est de prendre cette tradition non pas comme une contrainte, comme une règle obligatoire, mais comme un trésor dans lequel on peut puiser à sa guise. C'est la vision humaniste que je défends : je ne me définis pas comme un pratiquant du Zen, mais comme un pratiquant du Dharma qui pense que la tradition Zen a quelque chose a à nous apprendre. Pour autant, le bouddhisme Zen seul me paraît insatisfaisant et incomplet. C'est pourquoi je vais puiser dans les soûtras du canon pâli qui sont les enseignements originaux du Bouddha, les soûtras du Grand Véhicule, le bouddhisme tibétain, etc... J'en tire des principes que j'applique à ma vie quotidienne, et selon l'efficacité de tel ou tel principe, j'oriente ma pratique du Dharma.


Sur quelle base alors juger un Dharma qui se réinvente complètement en-dehors des traditions pré-existantes ? Sb demande à juste titre : « Comment savoir si les changements sont motivés par l'esprit d’Éveil ? » Ma réponse est de dire : en pratiquant encore et encore l'esprit d’Éveil, on pourra voir si les changements vont dans le sens de l'esprit d’Éveil ou non. Certes, il faut accepter d'être le compagnon de l'incertitude durant ces années de pratique. Mais il faut aussi chercher ce qui nous fait du bien et ce qui apporte du bien au reste de la société. C'est là un élément fondamental qu'on retrouve dans le Soûtra des Kālāmas (Kālāma Sutta). Si on voit que quelque chose est bon pour nous ou pour les autres, alors il faut le mettre en pratique. Si cette chose s'avère négative, il faut l'abandonner. La tradition peut s'avérer précieuse et être de bons conseils, mais elle n'a pas réponse à tout.




Frédéric Leblanc, le 27 août 2019.












1 En préparant cet article, je suis tombé sur une interview du moine zen Philippe Coupey, disciple de Deshimaru, qui parle de la mauvaise perception du kyōsaku : « Nous étions dans le dojo, le maître était présent et nous n’oubliions jamais cela. En tout cas, c’était un grand choc d’être frappé de cette façon, et les réactions n’étaient pas toujours favorables, surtout de la part de ceux qui pensaient que recevoir le bâton non sollicité était tout à fait injuste. Ils n’avaient rien fait de mal, et regardez ce qui se passait, on les frappait de toute façon. Et par surprise. De la part de quelqu’un avec un bâton, et par-derrière aussi. Donc, comme je le disais, le danger existe d’être amené devant le juge pour rendre compte de ce comportement socialement inacceptable, et c’est précisément pourquoi de nombreux dojos à l’heure actuelle en ont interdit l’usage ». Philippe Coupey regrette néanmoins cet abandon du bâton, notamment dans le monastère californien de Shunryu Suzuki : « Ce n’est pas simplement le moine ou la nonne qui a besoin de recevoir le kyōsaku de nos jours, mais le monde entier a besoin de le recevoir, et je ne suis pas seul à le penser » (Une perspective effrayante à mon humble avis!). Article du 27 mai 2013 sur Buddhachannel.




















Pour revenir à la base de cette discussion :

Avec ou sans les formes





Lire également :

Les Quatre Demeures de Brahmā : pour les pratiquants du Zen qui n'en ont jamais entendu parler.


Kālāma Sutta : que faire quand on est dans le doute et que la tradition ne semble pas apporter de réponse?




Simplement s'asseoir (sur la question des rites et rituels qui entourent la méditation)













  























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