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samedi 12 janvier 2019

Le paradoxe de Fermi




Le paradoxe de Fermi




Le paradoxe de Fermi a été exprimé pour la première fois par le physicien américain d'origine italienne, Enrico Fermi en 1950, alors qu'il débattait avec des amis de la possibilité d'une vie et d'une visite extraterrestre. Quand on envisage le nombre d'étoiles dans notre galaxie, la Voie Lactée, 200 à 400 milliards, et quand on envisage le nombre de galaxies dans toute l'immensité de l'univers, 100 à 200 milliards, on est forcé de constater que l'évaluation du nombre de planètes habitables tournant autour de ces étoiles donne un nombre tout à fait vertigineux : 500 000 000 000 000 000 000 (500 milliards de milliards) de planètes possiblement habitables par des espèces vivantes.


Comme de plus, l'univers existe depuis 14 milliards d'années (approximativement) et que notre système solaire est plutôt jeune (seulement 5 milliards d'années), Enrico Fermi se dit que non seulement, la vie a dû se produire dans de très nombreux endroits de l'univers. Mais aussi comme la vie a dû apparaître bien avant l'apparition de notre système solaire, il doit y avoir des formes de vies bien plus évoluées que nous dans différents points de l'univers, et même très probablement dans notre galaxie, la Voie Lactée. Pas seulement quelques unes, mais des millions, voire des milliards....


La question d'Enrico Fermi est dès lors : « Where is everybody ? » (Où est tout le monde?). D'où vient que nous n'ayons jamais rencontré d'extra-terrestres ou que nous n'ayons capté aucun signal (ondes radio, etc...) d'une existence extra-terrestre émanant de quelque part dans cet univers gigantesque ? Pourquoi l'univers est-il si silencieux, sans trace de vie autour de nous ? C'est là le paradoxe de Fermi.





Quelques différentes réponses possibles parmi d'autres au paradoxe de Fermi


Toutes sortes de réponses ont été avancées pour trouver une réponse satisfaisante à ce paradoxe. Voilà quelques réponses, les plus souvent pour expliquer ce problème ou ce « paradoxe » de Fermi. C'est donc un panel (non-exhaustif) de solutions avancées.


  1. Nous sommes seuls dans l'univers.

C'est totalement improbable par rapport ce qu'on vient de voir. Comme un joueur qui tirerait cent fois d'affilée un six avec un dé à six faces : les chances sont minimes, très minimes, voire carrément insignifiantes :1 chance sur 6100, autant dire un chiffre astronomiquement proche de 0, mais qui n'est pas absolument nul pour autant. On serait alors des miraculés de l'univers. Peut-être du fait d'un prodigieux hasard ou d'une intelligence divine qui voulait qu'on soit seuls dans un univers gigantesque.



  1. La vie intelligente est extrêmement rare.

Peut-être que la vie existe ailleurs dans l'univers : sous forme de cellules ou d'organismes extrêmement simples. Peut-être même y a-t-il eu une évolution de certaines espèces vers le monde animal ou le monde végétal. Mais l'intelligence qui serait nécessaire à développer une technologie ne s'est peut-être jamais produite ailleurs que sur Terre. L'espèce humaine serait alors en soi un miracle neuronal et un miracle de l'esprit.



  1. Aucune civilisation ne dure assez longtemps pour coloniser l'espace.

Dans cette hypothèse, il y a bien de l'intelligence évoluée ailleurs dans une autre galaxie, mais voilà, aucun espèce extra-terrestre ne survit assez longtemps pour mettre à bien une civilisation intergalactique. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer cet effondrement de civilisation : 1°) l'auto-destruction : c'est une voie que les Terriens sont malheureusement en train d'explorer, que ce soit par le développement chaotique de l'armement nucléaire et d'armes de destructions massives ou la destruction de l'environnement et le réchauffement climatique, 2°) une cause extérieure comme une météorite s'abattant sur la planète. La Terre est relativement épargnée parce qu'elle jouit de la puissance d'attraction de Jupiter qui sert de berger pour un grand nombre d'astéroïdes ou de météorites, mais qu'en est-il dans un système solaire où une planète ne jouirait pas d'un tel protecteur ? Sans compter le danger des météorites, il faut prendre en compte aussi la menace d'une supernova trop proche qui peut avoir des effets totalement dévastateur.... L'univers est un lieu périlleux...



  1. Les extra-terrestres sont là, mais ils se cachent.

C'est la thèse des OVNI et autres visiteurs cosmiques qui n'auraient pas la politesse de se manifester à nous comme les règles de la courtoisie l'exigerait. Mais pourquoi alors de telles cachotteries ? On me parlera des pyramides qui ont été forcément conçues par des reptiliens ou des petits hommes verts. Mais une civilisation qui est capable de traverser les prodigieuses distances du vide spatial perdrait-elle son temps à empiler des blocs de granit en forme de pyramides ? Est-ce qu'ils n'ont pas un peu plus d'ambition ? Pourquoi n'ont-ils pas construit des tours prodigieuses de plusieurs kilomètres de haut, dans des matériaux inconnus sur Terre ? Ou des cités qui flottent dans les airs ? Cela aurait un peu plus de gueule ! De toutes les explications données, c'est celle qui vient le plus facilement à l'esprit, mais c'est celle qui me satisfait le moins et me semble la moins pertinente, n'en déplaise à mes amis, les reptiliens !



  1. Les extra-terrestres sont venus il y a longtemps, très longtemps.

Les extra-terrestres sont peut-être passés sur la Terre, mais il y a des milliers, voire des millions d'années. Et comme il ne passait rien d'intéressant, les aliens de l'époque n'étaient pas très branchés tyrannosaure rex, ils sont repartis vers d'autres aventures et des planètes qui leur semblaient plus intéressantes. Notez bien que certains suggèrent que la vie sur Terre auraient importés d'une autre planète, soit tout à fait consciemment du fait d'extra-terrestres férus d'expérimentation biologique, soit involontairement : on pense à des bactéries qui auraient résisté à un voyage nichés dans une comète (on sait que certains organismes terrestres comme les bactéries ou les tardigrades résistent au vide spatial).



  1. Nous sommes dans un zoo galactique.

Dans cette hypothèse, les extra-terrestres sont là, ils nous regardent, ils nous observent, peut-être nous étudient-ils du haut de leur soucoupe volante comme une étrangeté cosmique, mais ils ne veulent pas déranger notre évolution d'êtres inférieurs et limités. Un petit peu comme un biologiste qui observe une fourmilière sans la déranger, les extra-terrestres seraient là-haut, mais ils nous laisseraient évoluer à notre rythme sans intérférer.



  1. Les extra-terrestres n'ont pas de corps physique.

Ils sont peut-être tellement évolués qu'ils ont abandonné cette machinerie lourde et beaucoup trop faillibles qu'est le corps biologique. Ils sont un pur esprit qu'il ne nous est pas possible d'apercevoir et de constater. Peut-être devrons-nous évoluer à notre tour au point de nous affranchir de notre corps physique pour avoir la chance de nous rencontrer (ou pratiquer intensivement la méditation pour ressentir leur présence).



  1. On est paumé au milieu de nulle part.

On est peut-être aussi dans un coin tellement reculé de la Voie Lactée qu'aucun aventurier intergalactique, aucun pionnier n'a encore eu l'idée de se rendre dans notre système solaire sans charme...



  1. Ces civilisations extra-terrestres sont trop lointaines.

Dans cette hypothèse, il y a de la vie intelligente ailleurs, mais très très loin des millions, voire des milliards d'années-lumière. Même à la vitesse de la lumière, un message venant de ces civilisations prendraient des milliards d'années à nous atteindre. Ce message n'est pas encore arrivé aux destinataires que nous-sommes.


Quant à une rencontre cosmique avec ces civilisations, cela prendra encore plus de temps. Nous avons beaucoup de peine à imaginer les distances prodigieuses dans l'espace : l'étoile la plus proche de nous est Proxima du Centaure qui se trouve à 4,23 années-lumière, soit approximativement 40 000 milliards de kilomètres, 270 000 fois la distance entre la Terre et notre Soleil. En embarquant dans une navette spatiale se déplaçant à la même vitesse que la sonde New Horizons (qui a approché Pluton en 2015), soit 60.000 kilomètres par heure, il faudrait pas moins de 78.000 ans pour rejoindre Proxima du Centaure. Certains physiciens évoquent l'idée d'utiliser l'assistance gravitationnelle du Soleil pour être propulsé comme avec une fronde à une vitesse de 240 000 km/h. Il faudrait alors accomplir un voyage de « seulement » 18 000 ans.


Et c'est pour l'étoile la plus proche ! Pour traverser toute la Voie Lactée à la vitesse de la lumière, il faut 120 000 ans. Et la Voie Lactée n'est qu'une galaxie parmi des milliards d'autres à des distances vertigineuses. On est encore très loin de cette vitesse de la lumière. Peut-être serons-nous toujours limités à des vitesses très inférieures comme celles que je viens d'évoquer. En effet, l'équation de l'énergie cinétique est une loi en mv2 (K=mv2/2), c'est-à-dire que si on va deux plus vite, il faut quatre fois d'énergie. Peut-être y a-t-il un plafond dans les vitesses qu'on peut espérer atteindre grâce à la technologie, et pas de contournement comme « l'hyper-espace » de Star Wars qui permet d'envisager des voyages au-delà de la vitesse de la lumière. Si c'est le cas, alors tous nos déplacements dans l'univers feraient de nous ou des extra-terrestres des escargots cosmiques qui ne sont pas près de faire des rencontres de si tôt.



  1. On est trop primitif pour entendre les signaux extra-terrestres.

Dans la jungle en Amazonie, il y a encore des tribus d'Indiens qui n'ont jamais rencontré le monde moderne. Ils sont entourés d'objets technologiques : des avions dans le ciel, des satellites parmi les étoiles, des ondes radios ; mais comme ils n'ont aucune technologie pour percevoir cette technologie, ils n'ont aucune idée de notre présence. Peut-être sommes-nous entourés d'extra-terrestres ; mais leur technologie est peut-être au-delà de tout ce qu'on peut imaginer, ce qui fait qu'on se croit seuls alors que tout autour de nous s'activent des vaisseaux dont on n'a pas idée....



  1. Ils ne sont pas intéressés par les voyages intergalactiques.

Ils sont peut-être très bien chez eux. Il fait bon vivre sur leur planète. L'idée d'aller ailleurs leur est complètement étrangère. Home sweet home.



  1. Des prédateurs de l'espace bouffent toute forme de vie sur leur passage.

Dans les films, soit les extra-terrestres sont gentils comme E.T., Alf, Rencontre du Troisième Type, Space Quest, soit ils sont méchants... On pense à Alien, Predator, Mars Attacks, La Guerre des Mondes, la série V ou les romans de Lovecraft. Dans ce cas, le paradoxe de Fermi est une aubaine. Autant ne jamais les rencontrer ! Si on n'entend rien, c'est parce que les prédateurs de l'espace ont annihilé les autres civilisations. Et les silence des espaces infinis n'est jamais rien d'autre qu'un silence de mort. En espérant qu'ils ne font pas présentement route vers notre planète bleue....



  1. L'univers entier n'est qu'une simulation.

Le monde ne serait rien d'autre qu'une simulation créé par un super-ordinateur cosmique. Or nous sommes dans un scénario où nous sommes les seules créatures vivantes dans l'univers. Qu'allons-nous faire dans un monde froid et privé de vie ? Peut-être que le super-ordinateur a conçu toute une série d'autre scénarios avec des conditions différentes pour chaque scénario d'univers.


Dans cette hypothèse de la simulation informatique, deux possibilités : soit nous sommes nous-mêmes des créatures vivantes endormies et enfermées dans la simulation, comme dans le film Matrix, soit nous sommes nous-mêmes aussi des créations de la simulation et nous sommes donc des intelligences artificielles programmées pour essayer de résoudre le paradoxe de Fermi.



Répercussions philosophiques du paradoxe de Fermi


Ce paradoxe de Fermi est comme un fil tendu vers toutes sortes de questions philosophiques et métaphysiques. Qu'est-ce que la vie ? Est-ce que la vie extra-terre ressemble à la vie terrestre ? Si on voyait un extra-terrestre, est-ce qu'on le reconnaîtrait comme un être vivant ? Qu'est-ce qui fait de nous des êtres vivants ? Et pourquoi la vie est-elle survenue dans l'univers ? Est-ce que cette vie a engendré la conscience qui prend conscience de la vie et de l'univers ? Ou est-ce la conscience qui a engendré la vie ? Pourquoi sommes-nous là sur la Terre ? Pourquoi sommes-nous fascinés par les étoiles ? Pourquoi avons-nous eu envie de lever la tête vers les étoiles et de s'interroger sur l'univers ? Quel rapport devons-nous avoir avec l'autre (l'alien en latin et en langue anglaise) ? Peut-on appréhender l'infini de l'univers ? Quel est notre place dans ce monde ?... Le paradoxe de Fermi pose aussi des questions concernant notre rapport existentiel à la vérité : si on suppose que les extra-terrestres sont cachés parmi nous ou qu'ils visitent notre planète avec des soucoupes volantes, quel est la pertinence des « preuves » avancées par les ufologues ?







PS : Notez bien que, si on veut être précis, ce paradoxe de Fermi n'est pas un paradoxe au sens strict : aucun principe logique n'est contredit dans les constatations d'Enrico Fermi ; c'est donc plus un problème épineux qu'un paradoxe. Les probabilités nous disent qu'on devrait constater de la vie intelligente autour de nous, et il n'en est rien. Si je tire cent fois d'affilée six au dé, c'est extrêmement improbable comme situation, mais ce n'est pas paradoxal. Néanmoins, on sent bien qu'il DEVRAIT y avoir de la vie intelligente ailleurs, et il nous semble logique qu'il y a ait de la vie ailleurs dans l'univers, comme on pressent la vie dans un désert, même si on ne la voit pas d'emblée. Ce principe « il devrait y avoir de la vie » rentre en contradiction manifeste avec l'absence de cette vie sur nos radars, faisant paradoxe...


















Mickael Goh













Voir également : 


- Sur la pointe d'une herbe





















Enrico Fermi












Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.



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Si l'envie vous en prend, expliquez quelle hypothèse vous semble la plus probable pour expliquer le "paradoxe" de Fermi, que cette hypothèse soit dans la liste que j'ai donnée plus haut ou que ce soit une hypothèse de votre cru.
















dimanche 6 janvier 2019

Le cours des choses





Au moment du décès de la femme de Tchouang-Tseu, Hui-Tseu alla selon l’usage adresser ses condoléances. Là, il trouva Tchouang-Tseu accroupi, chantant, et battant la mesure sur une cruche, qu’il tenait entre ses jambes. Choqué, Hui-Tseu lui dit :


— Que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut la compagne dans votre vie et qui vous a donné des fils, c’est déjà bien singulier ! Mais que, lors de cette veillée funèbre, vous chantiez et tambouriniez nonchalamment, ça c’est clairement dépasser la mesure !


— Pas du tout ! répondit Tchouang-Tseu. Au moment de sa mort, je fus certes affecté. Comment aurais-je pu ne pas être affecté ? Mais ensuite, j'ai examiné ce qu'elle fut au début, avant même sa naissance. Avant qu'elle n'ait un corps, avant qu'elle n'ait une âme. Un prodige engendra un changement, et elle eut des âmes. Ces âmes se transformèrent, et elle eut un corps. Ce corps se transforma, et elle eut une vie. Une autre transformation vient de se produire, et elle est morte. C'est comme la succession des saisons où vies et morts s'enchaînent Elle repose maintenant dans une vaste demeure. Je montrerais que je ne sais rien du destin si je continuais à sangloter. C'est pourquoi mes larmes ont cessé de couler.


Tchouang-Tseu, XVIII, 2.



NB : Tchouang-Tseu s'écrit « Zhuangzi » en pinyin (la transcription officielle du chinois) et Hui-Tseu « Huizi ». Mais la graphie de Tchouang-Tseu s'est imposée en langue française, c'est pourquoi je la conserve. D'autant plus qu'elle est plus proche de la prononciation réelle en mandarin. En caractère chinois traditionnel Tchouang-Tseu (ou Zhuangzi) s'écrit 莊子, et en caractère simplifié : 庄子. Huizi s'écrit : 惠子. NB : « Tchouang-Tseu » est le nom de ce philosophe chinois taoïste qui a vécu au IVème – IIIème siècle avant notre ère, mais aussi le nom du livre dans lequel sont contenus les histoires et les enseignement de Tchouang-Tseu (Zhuangzi).








Matthew Harrison


vendredi 4 janvier 2019

Un arbre noueux





Hui-tseu, s'adressant à Tchouang-tseu, lui dit : "J'ai dans mon bien, une arbre de grande taille. Son tronc est si noueux et si tordu qu'on ne peut pas le scier correctement. Ses branches sont si voûtées et vont tellement de travers qu'on ne peut pas les travailler d'après le compas et l'équerre. Il est là au bord du chemin, mais aucun charpentier ne le regarde. Telles sont vos paroles, ô mon maître, grandes et inutilisables, et tout le monde se détourne unanimement de vous."


Tchouang-Tseu dit à son tour : "N'avez-vous jamais vu une martre qui, s'aplatissant, est aux aguets en attendant que quelque chose arrive ? Elle va sautant de place en place et n'a pas peur de sauter trop haut, jusqu'à ce qu'elle tombe dans un piège ou se laisse prendre au lacet pour son beau pelage. Mais il y a encore le yack. Il est aussi grand qu'une nuée d'orage. Il se dresse, considérable. Seulement il n'est même pas capable d'attraper des souris. Vous avez, dites-vous, un arbre de grande taille et déplorez qu'il ne serve à rien. Que ne le plantez-vous dans une lande déserte ou au beau milieu d'une terre vacante ? Alors vous pourriez rôder oisivement autour ou, n'ayant rien d'autre à faire, dormir sous ses branches. Aucune scie, aucune hache ne sont là pour le menacer d'une fin prématurée, et nul de saurait lui porter dommage. Que quelque chose ne serve à rien, en quoi faut-il vraiment s'en mettre en peine ?


Tchouang-Tseu, I, 3.


NB : Tchouang-Tseu s'écrit « Zhuangzi » en pinyin (la transcription officielle du chinois) et Hui-Tseu « Huizi ». Mais la graphie de Tchouang-Tseu s'est imposée en langue française, c'est pourquoi je la conserve. D'autant plus qu'elle est plus proche de la prononciation réelle en mandarin. En caractère chinois traditionnel Tchouang-Tseu (ou Zhuangzi) s'écrit 莊子, et en caractère simplifié : 庄子. Huizi s'écrit : 惠子.

jeudi 3 janvier 2019

Au-delà du flot des pensées





QUESTION : Je suis perplexe quand on me dit qu'un excellent méditant serait capable de rester sans distraction pendant des heures, qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'il n'aurait pas de pensées ? Qu'il se rendrait compte de ses pensées dès qu'elles émergent ? Qu'il regarderait comme un observateur impassible le flux de ses pensées ? 1

mardi 1 janvier 2019

Vérifier la nature de l'esprit





Vérifier la nature de l'esprit





J'ai récemment repartagé sur les réseaux un ancien article du Reflet de la Lune, « Demeurer dans la nature de l'esprit », le tout premier post sur le blog d'ailleurs. Cet article critiquait une certaine propension dans le bouddhisme tibétain à ne voir la méditation comme la « réalisation de la nature de l'esprit ». Dans l'article, j'exprimais mes réticences par rapport à cela. Mon premier argument était que la « nature de l'esprit » est une notion métaphysique auquel il faut préalablement adhérer si l'on veut « la réaliser ». José Le Roy a commenté de manière très lapidaire cet article : « La nature de l'esprit est simple à vérifier ». Ce à quoi j'ai répondu de manière tout aussi lapidaire : « Il ne me semble pas ». Dans ce présent article, je voudrais développer mon idée et exprimer mon désaccord avec José Le Roy de manière plus construite.


Tout d'abord, qu'est-ce qu'on entend par « nature de l'esprit » dans la philosophie bouddhiste ? Cela se traduit plus particulièrement dans le bouddhisme tibétain et inclut les apports philosophiques de l'école idéaliste Cittamātra, de l'école du Milieu ainsi que des voies mystiques que sont le Mahāmudrā et le Dzogchen. La nature de l'esprit, c'est la conscience telle qu'elle est véritablement. Non pas tel ou tel état de conscience, un moment de bonheur, un moment de tristesse, un mental très concentré ou très dispersé... Tout cela n'est qu'instant de conscience qui succède à un autre instant de conscience et qui sera suivi immédiatement après par un autre instant de conscience. Mais la nature de l'esprit est là présente en chacun de ces instants de conscience, immuable et inchangée. Pour résumer très brièvement les enseignements du bouddhisme tibétain, la nature de l'esprit a trois caractéristique : vacuité, luminosité et dynamique de compassion.


  • 1°) L'esprit est un espace vide, vaste et infini, que rien ne vient limiter. L'esprit ne s'identifie à rien. Si vous pensez à votre maison, vous pouvez imaginer votre maison dans votre maison. Pourtant votre esprit n'est pas la maison. De même, vous pouvez avoir la sensation d'être « moi » : vous pensez être une personne définie, avec une identité, un corps, une personnalité, une psychologie. Mais l'esprit dans sa véritable nature est infiniment plus vaste que cette petite coquille du « moi », ego limité dans le temps et dans l'espace.

  • 2°) L'esprit n'est pas seulement espace vide ; il est luminosité, c'est-à-dire la capacité à imaginer et concevoir des choses comme la luminosité qui sort du projecteur et qui permet d'assister à la projection d'un film dans une salle de cinéma. Cette luminosité essentielle de l'esprit est aussi appelée Claire Lumière et joue un rôle primordial dans la mystique tibétaine, notamment dans le Livre des Morts Tibétain.

  • 3°) L'union de cette vacuité et de cette luminosité fait que l'esprit se manifeste dans le monde selon une dynamique de compassion. Cette dynamique embrasse tous les êtres et toutes les directions de l'univers sans limitation ou parti pris.


Voilà exprimées très brièvement ces trois caractéristiques de la nature de l'esprit. Mais quel est l'intérêt de s'intéresser de près à cette « nature de l'esprit » en-dehors du souci pour la vérité et l'intérêt purement métaphysique de « ce qui est » ? Je vais laisser ici répondre Matthieu Ricard (dans un extrait tiré du « Plaidoyer pour le bonheur ») :


« Lorsque l'esprit s'examine lui-même, que peut-il apprendre sur sa propre nature? La première chose qui se remarque, ce sont les courants de pensées qui ne cessent de surgir presque à notre insu. Que nous le voulions ou non, d'innombrables pensées traversent notre esprit, entretenues par nos sensations, nos souvenirs et notre imagination. Mais n'y a-t-il pas aussi une qualité de l'esprit toujours présente, quel que soit le contenu des pensées ? Cette qualité, c’est la conscience première qui sous-tend toute pensée et demeure tandis que, pendant quelques instants, l'esprit reste tranquille, comme immobile, tout en conservant sa faculté de connaître. Cette faculté, cette simple "présence éveillée", on pourrait l'appeler "conscience pure" car elle peut exister en l'absence de constructions mentales.


Continuons à laisser l'esprit s'observer lui-même. Cette « conscience pure », ainsi que les pensées qui surgissent en elle, on en fait indiscutablement l'expérience. Elle existe donc. Mais, hormis cela, que peut-on en dire? Si l'on examine les pensées, est-il possible de leur attribuer une caractéristique quelconque? Ont-elles une localisation? Non. Une couleur? Une forme? Non plus. On n'y trouve que cette qualité, « connaître », mais aucune autre caractéristique intrinsèque et réelle. C'est dans ce sens que le bouddhisme dit que l'esprit est «vide d'existence propre». Cette notion de vacuité des pensées est certes très étrangère à la psychologie occidentale. À quoi sert-elle? Tout d'abord, lorsqu'une puissante émotion ou pensée surgit, la colère par exemple, que se passe-t-il d'ordinaire? Nous sommes très facilement submergé par cette pensée qui s'amplifie et se multiplie en de nombreuses autres pensées qui nous perturbent, nous aveuglent et nous incitent à prononcer des paroles et à commettre des actes, parfois violents, qui font souffrir les autres et seront bientôt pour nous une source de regret. Au lieu de laisser se déclencher ce cataclysme, on peut examiner cette pensée de colère pour s'apercevoir que dès le départ ce n'est "que du vent".



Il y a un autre avantage à mieux appréhender la nature fondamentale de l'esprit. Si l'on comprend que les pensées surgissent de la conscience pure, puis s'y résorbent, comme les vagues émergent de l'océan et s'y dissolvent à nouveau, on a fait un grand pas vers la paix intérieure. Dorénavant, les pensées auront perdu une bonne part de leur pouvoir de nous troubler. Pour se familiariser avec cette méthode, lorsqu'une pensée surgit, essayons d'observer sa source ; quand elle disparaît, demandons-nous où elle s'est évanouie. Durant le bref laps de temps où notre esprit n'est pas encombré de pensées discursives, contemplons sa nature. Dans cet intervalle, où les pensées passées ont cessé et les pensées futures ne se sont pas encore manifestées, ne perçoit-on pas une conscience pure et lumineuse qui n'est pas modifiée par nos fabrications conceptuelles ? Procédant ainsi, par l'expérience directe, nous apprendrons peu à peu à mieux comprendre ce que le bouddhisme entend par "nature de l'esprit" »


On comprend donc avec ce passage du livre de Matthieu Ricard assez clairement l'intérêt de réaliser cette nature de l'esprit en revenant à la « conscience pure » : apaiser le mental empêtré dans les pensées négatives et les émotions destructrices. 1°) Ces pensées et ces émotions sont des vagues ; et l'esprit dans sa nature véritable est comme un océan. S'identifier à l'océan, et aux simples vagues, permet de cesser d'être la marionnette de ces troubles. 2°) Voir ces pensées et ces émotions, non comme une réalité propre, mais comme les projections effrayantes, mais sans fondement, de la luminosité fondamentale de l'esprit permet aussi de les mettre à distance. 3°) Voir que l'union de la vacuité et de la luminosité engendre la dynamique de compassion permet de se détacher de la logique belliqueuse qui anime les consciences dans l'illusion et de pressentir la grande paix incomparable qui aurait lieu si les êtres sortaient de leur ignorance et de leur confusion.





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Maintenant pourquoi est-ce que j'exprime l'idée qu'il est difficile de réintégrer cette nature de l'esprit ? Je vais donner plusieurs raisons.


1°) Les 6 consciences sensorielles

Dans la philosophie bouddhique, les réflexions sur la nature de l'esprit ne sont pas premières. Quand on étudie les textes anciens où le Bouddha parle de la conscience, on voit surtout des mises en garde contre l'illusion de croire à l'existence d'une conscience unique, éternelle que l'on pourrait appeler « l'âme », le « Soi » ou le « Moi ». L'analyse bouddhique parle de six consciences sensorielles : conscience visuelle, conscience auditive, conscience olfactive, conscience gustative, conscience corporelle et conscience mentale (le mental est considéré dans cette analyse bouddhique comme une faculté sensorielle qui perçoit les objets non-physiques de l'esprit).


Ces six consciences sensorielles se succèdent dans un flot continu d'instants de conscience. Je peux voir passer une voiture, je peux l'entendre, je peux sentir l'odeur de ses pots d'échappement, je peux penser à la marque de cette voiture : dans le simple fait de voir passer une voiture dans la rue devant soi, il y a une succession de centaines d'instants de conscience, voire même de milliers. Cela va beaucoup plus vite que ce que nous sommes capables de décortiquer !


Donc la question par rapport à la nature de l'esprit est : quand a-t-on le temps de voir cette nature de l'esprit ? Matthieu Ricard, dans le passage que j'ai cité plus haut, dit : « Pour se familiariser avec cette méthode, lorsqu'une pensée surgit, essayons d'observer sa source ; quand elle disparaît, demandons-nous où elle s'est évanouie. Durant le bref laps de temps où notre esprit n'est pas encombré de pensées discursives, contemplons sa nature. Dans cet intervalle, où les pensées passées ont cessé et les pensées futures ne se sont pas encore manifestées, ne perçoit-on pas une conscience pure et lumineuse qui n'est pas modifiée par nos fabrications conceptuelles ?  »


Selon ces propos, on devrait voir la nature de l'esprit entre la disparition d'une pensée et l'émergence d'une autre. Le problème est qu'entre deux pensées, il y a d'autres pensées dont on ne prend pas conscience, parce que ces pensées sont soit inconscientes, soit trop larvées, à l'état potentiel, qui ne s'est pas encore traduite en « vague » dans l'océan de l'esprit. Il faut compter aussi sur le fait que le mental cédant très facilement à la prolifération fait des commentaires sur les pensées qu'il vient d'avoir. En outre, le mental n'est jamais seul avec lui-même. Quand une pensée disparaît et que l'instant de conscience mentale qui l'enregistrait cesse, il y a dans le flux de conscience toutes sortes d'instant de conscience : conscience visuelle de la salle où vous pratiquez la méditation, conscience auditive des sons dans votre environnement, conscience corporelle de votre corps assis quelque part dans le monde, et ainsi de suite. Entre deux pensées, il y a d'innombrables instants de conscience, chacun lié à une faculté sensorielle. Et aucun sens ne perçoit la conscience elle-même...



2°) Les doutes sur la nature de l'esprit


Tous ces discours sur la nature de l'esprit ne font pas unanimité. À commencer au sein même de la philosophie bouddhiste ! L'école du Milieu, le Madhyamaka, avance que la conscience ne peut voir la conscience, de la même façon que l’œil peut voir toutes sauf, sauf lui-même ou que la sabre ne peut pas se couper lui-même. À cet argument, les tenants de l'école idéaliste du Cittamātra (« Esprit seulement ») répondait que la conscience non-duelle ou conscience pure pour reprendre les mots de Matthieu Ricard est comme une lampe qui éclaire les objets dans la pièce, mais aussi elle-même. Les adeptes de l'Esprit Seulement parlent ainsi de la « conscience qui se connaît et s'illumine elle-même ». Je ne vais pas trancher ici dans ce débat, mais je voulais juste souligner que la capacité de vérifier cette nature de l'esprit n'a rien d'une chose au sein de la philosophie bouddhique, sans parler même du statut ontologique de la nature de l'esprit.


Cette nature de l'esprit a-t-elle une existence ultime ? Une existence éternelle ? Est-elle comme un Soi ultime, certes qui n'est dans la dualité et la limitation comme le petit « soi » ordinaire ? À cela, les mādhyamika, les adeptes de l'école du Milieu, répondent que non et fustigent les adeptes de l'Esprit Seulement. Pour eux, l'esprit est lui-même vide d'une existence ultime.


Si l'on sort maintenant du cadre bouddhiste et qu'on réfléchit dans un cadre matérialiste pour qui « l'esprit n'est qu'un épiphénomène du cerveau » (sic), la nature de l'esprit devient quelque chose de difficilement appréhendable, puisque que de nombreux mécanismes de notre pensée se trouvent dans l'activation de neurones dont le mécanisme n'est absolument pas conscient. Dans une perspective matérialiste, nous percevons bien l'effet, la conscience, mais nous ne percevons pas et nous ne connaissons pas directement la cause, c'est-à-dire l'activité incessante des neurones dans toutes les aires du cerveau, qui est à l'origine de cette conscience. On ne peut connaître la nature (matérielle) de l'esprit qu'indirectement à l'aide de machines technologiquement avancées comme les scanners. Là encore, je ne trancherai pas sur cette question du rapport entre le cerveau et l'esprit. (J'avais développé cette question dans un article plus ancien : « Le cerveau et l'esprit »). Ce que je veux souligner, c'est que cette nature de l'esprit fait l'objet d'un débat métaphysique, qui l'a rend très loin d'être évidente à vérifier pour beaucoup de gens, y compris des personnes spirituelles qui croient à l'introspection et à la contemplation comme moyen de parvenir à certaine conscience de la Vérité.


3°) L'oubli du corps


Le troisième point qui me semble important par rapport à la réalisation de la nature de l'esprit, c'est que celle-ci se fait souvent au détriment de la conscience du corps. Si on focalise tout sur la nature de l'esprit comme étant l'enjeu essentiel de la méditation, on met un peu dans l'ombre la conscience du corps : souvent, les textes tibétains parlent du corps comme quelque chose de négligeable, uniquement sous l'angle du corps qui est un ramassis d'impureté, qui est impermanent et voué à tombé malade. Bien sûr, cela est vrai ; mais justement, il est important de pratiquer une attention soutenue au corps pour pouvoir mieux s'en détacher. Et le corps est un élément essentiel dans notre expérience du monde. Quand j'évoquais plus haut les six consciences sensorielles, toutes ont rapport avec le corps : je vois avec des yeux, j'entends avec des oreilles, je sens avec mon nez, je goûte avec ma langue, je touche avec mon corps en entier. En outre, ces cinq sens ainsi que le sens de la faculté mentale ont tous avoir avec le cerveau. Le corps doit donc être l'objet d'une attention soutenue si l'on veut comprendre notre rapport au monde.






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Pour conclure, je dirai que cette réflexion philosophique sur la nature de l'esprit qu'on trouve dans le bouddhisme tibétain est très intéressante. Mais j'insiste sur la nécessité de ne pas oublier les enseignements originels du Bouddha, notamment sur la méditation des six consciences sensorielles et les quatre établissements de l'attention, ce qui inclut : 1°) l'attention au corps, 2°) l'attention aux sensations, 3°) l'attention à l'esprit, 4°) l'attention aux objets de l'esprit. Pour comprendre la nature de l'esprit, il ne faut pas seulement voir cette nature, mais aussi la dynamique qu'elle engendre : la succession incessante d'instants de conscience qui crée une illusion de continuité. Certains jugeront que c'est là un très long détour, mais il me semble que ce détour est le chemin même de la compréhension de l'esprit. Loin d'être facile à vérifier, la nature de l'esprit ne peut être réalisée qu'au terme d'une longue ascèse ainsi que d'une longue et sinueuse contemplation. Lentement, lentement, lentement développer la vision pénétrante...



Frédéric Leblanc, 
le 1er janvier 2019














De la même manière que la lampe illumine les objets autour d'elle et elle-même,
la conscience est-elle une "conscience qui se connaît et s'illumine elle-même"?













Voir également :






Les notes sur « Cerveau et méditation » de Matthieu Ricard et Wolf Singer :








- 4ème partie : 
Libre-arbitre et déterminisme





















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