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samedi 20 juillet 2019

Images de l'homme immobile




Images de l'homme immobile


Les taches noires serpentines
des locomotives sur la neige
Le ciel est fumée de charbon
dessus les toits sans palme.

Si c'était Heidelberg – ou Nuremberg -
les araignées grises de mon cerveau
tisseraient de vieilles réminiscences romantiques.

Mais c'est petite ville neuve – dormante – noire.
Noire avec ma vie bloquée
entre les baraques de sa gare.

Et tous les rails mènent ailleurs.

Nettoyeur de locomotives - « putzer » je suis
Dans les roues hautes aux rouges boueux
sur les plaques aux noirs lisses des tenders
se mire mon inertie
de n'être pas ce que je suis.
Mon inertie imbibée de pétrole et d'huile.

Pendant ce temps, immobiles eux aussi,
empoussiérés eux aussi
les Plantin – les Garamond et les sveltes Elzévir
de mes beaux poèmes
vivent en tribus séparés dans leurs casses.

Sur une galée doit s'effriter la composition
inachevée
du « Promenoir des Deux Amants ».
C'était du Garamond romain – corps 24.


*

Petite rue de Paris que j'animai.
Montparnasse poussait ses hurlements d'art
tout autour
pas dedans.

Mon crâne métallique comme une chaîne.
Chaque maillon a sa nuance.
Et le premier moment blanc
tient au noir d'aujourd'hui.

Attendre – attendre.
Mais bruits de chaîne quand même.

Il me faudrait une promenade
sans vertes sentinelles
même dans un bois de sapins.

Guy Levis Mano



vendredi 19 juillet 2019

Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché




Le maître spirituel
2ème partie


Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché



Je continue ma réflexion sur la relation au maître spirituel en abordant la question du point de vue d'un lama tibétain nyingmapa du XIXème siècle dans un livre important si on s'intéresse au bouddhisme tibétain : « Le Chemin de la Grande Perfection ». N'hésitez pas à consulter la première partie de ce travail où je tente une définition succincte de ce qu'est un maître spirituel.

jeudi 4 juillet 2019

Retour de la plage




Retour de la plage
Une journée de bonheur
Sèche sur le fil.


Virginie Colpart

lundi 1 juillet 2019

Comme une olive mûre






Considérer sans cesse combien de médecins sont morts, qui ont si souvent froncé les sourcils sur leurs malades; combien d’astrologues, après avoir prédit, comme chose d’importance, la mort d’autrui; combien de philosophes, après mille discussions sur la mort ou l’immortalité; combien de chefs, qui ont fait mourir beaucoup d’hommes; combien de tyrans, qui, avec un terrible orgueil, ont usé, comme des dieux, de leur pouvoir sur la vie des hommes; combien de villes entières sont, pour ainsi dire, mortes: Hélice, Pompéi, Herculanum et d’autres sans nombres. Ajoutes-y tous ceux que tu as connus, l’un après l’autre; l’un rend les honneurs funèbres à un autre; puis, il est lui-même étendu par un autre, qui reçoit les honneurs d’un autre encore; et tout cela en peu de temps. Bien voir toujours au total combien sont éphémères et sans valeur les choses humaines; hier un peu de morve; demain une momie ou des cendres. Ce petit instant du temps de la vie, le traverser en se conformant à la nature, partir de bonne humeur, comme tombe une olive mûre, qui bénit celle qui l’a portée et rend grâce à l’arbre qui l’a fait pousser.

Marc-Aurèle, Pensées, IV, 48, trad. Emile Bréhier.



mardi 25 juin 2019

Le maître spirituel - 1ère partie




Le maître spirituel
1ère partie



Je voudrais entamer ici une série de réflexions sur le maître spirituel. La plupart des traditions bouddhiques parlent de l'importance du maître spirituel ; mais régulièrement, la presse fait mention d'abus de pouvoir perpétrés par des maîtres spirituels. Le relation de maître à disciple est-elle donc absolument indispensable quand on chemine sur une Voie spirituelle ? J'essayerai d'évoquer cette question sous différents angles et avec différents textes.

dimanche 23 juin 2019

Le vallon



Le vallon




Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ?


Alphonse de Lamartine (1790 - 1869), Les méditations poétiques, 1820.








mercredi 12 juin 2019

Force et justice





Sans doute, l'égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien.


*****


Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.


Blaise Pascal, Pensées, fragments 116 & 135 de l'édition Sellier
(fr. 299 & 298 de l'éd. Brunschvicg, fr. 81 & 103 de l'éd. Lafuma)


dimanche 9 juin 2019

Est-on foutu ?




Est-on foutu ?



Cette semaine, je suis tombé, via les réseaux sociaux, sur une interview de l'ancien parlementaire Yves Cochet qui nous explique tranquillement que l'humanité va disparaître en 2050 des suites de l'effondrement biologiques. Cela me rappelle qu'il y a un mois et demi, dans une des écoles où je travaille, un géographe était venu faire une conférence sur le réchauffement climatique. Son message était qu'on allait droit vers la catastrophe. J'avais l'impression qu'il se croyait très provocateur. Mais le problème est qu'il ne l'était absolument pas : il se contentait d'énoncer une idée que les jeunes partagent depuis longtemps.


De manière générale, quand je pose la à mes élèves: « Est-ce qu'on va vers l'effondrement ? Ou l'humanité va-t-elle trouver les ressources morales, scientifiques ou technologiques pour y échapper ? ». La réponse est en très grande majorité : oui, la société va vers l'effondrement, et non, on n'y échappera pas. Il y a quelques années, je parlais d'écologie à des jeunes de douze ans à peu près, et ils m'ont répondu très agressivement que cela ne servait à rien de parler d'écologie et de défense de l'environnement puisqu'on est de toute façon foutu !


Je pense donc que le catastrophisme ambiant, loin de susciter un électrochoc salutaire dans la conscience des citoyens et des jeunes, est le meilleur moyen de neutraliser tout changement de cap de la société vers une transition écologique. On me rétorquera certainement toutes ces manifestations de jeunes pour le climat ces derniers temps. Mais je constate que l'enthousiasme ne s'est pas propagé au point que les jeunes se soient investis en masse dans des actions concrètes en faveur de la Nature. En fait, l'enthousiasme était, me semble-t-il, surtout du à la perspective joyeuse d'échapper à quelques ennuyeuses journées de cours... Je pense que la catastrophisme mine les forces naissantes en les plongeant dans l'aquoibonisme ambiant. Il y a quelques années, le philosophe Jean-Pierre Dupuy, pour parer à ces effets regrettables du catastrophisme, prônait un « catastrophisme éclairé ». Pour lui, il faut avoir la conscience aiguë que la catastrophe est inévitable, mais que la raison ne doit pas pour autant abdiquer devant la peur, l'angoisse ou la terreur que peut susciter l'imminence de cette catastrophe. Mais force est de constater que le catastrophisme éclairé n'a jusqu'à présent pas éclairé grand-monde...