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mercredi 10 octobre 2018

Maggie De Block




Maggie De Block




      L'actualité étant aux élections communales et provinciales en Belgique, j'ai parlé de politique avec mes étudiants. J'ai notamment évoqué les figures les plus importantes de chaque parti démocratique ; et en en venant à l'Open-VLD, le parti des libéraux flamands, on a cité Maggie De Block, la ministre fédérale de la santé. Et comme toujours quand on évoque Maggie de Block, cela suscite inévitablement un débat parmi mes élèves : comment une femme pareille peut être ministre de la santé ? Il faut savoir que Maggie de Block est très « enrobée » pour le dire gentiment, et même carrément obèse.


     Mes élèves pensent que quelqu'un de trop gros ne peut pas être ministre de la santé, parce que pour être ministre de la santé, il faut montrer l'exemple, incarner la forme et la santé. Pour moi, c'est clairement de la grossophobie, le rejet social des personnes trop grosses selon les standards de la société. Maggie de Block est médecin de formation : il est donc naturel qu'elle soit attirée en tant que femme politique par la fonction de ministre de la santé. Personne ne se poserait de question si un médecin ou un ministre de la santé fumait des cigarettes, ce qui n'est pas non plus un bon exemple à donner en matière. Cet argument de l'exemplarité revient dans toutes les classes : chaque fois qu'on évoque Maggie de Block, c'est toujours la même réaction, comme quoi elle ne devrait pas être ministre de la santé au regard de son physique.


     La question de l'exemplarité me semble donc très douteuse quand on évoque la figure de Maggie de Block : clairement, on lui reproche d'être grosse, de ne pas faire d'effort pour maigrir. Or il se trouve que Maggie de Block a fait de nombreux efforts pour maigrir quand elle était adolescente : « En 4ème humanité, j’avais pris une résolution : en septembre, je rentre à l’école avec un paquet de kilos en moins. Pendant les mois d’été, j’ai fait un tel régime et j’ai perdu tant de poids que ma mère s’est mise à lire des livres sur l’anorexie. En septembre, certaines copines ne m’ont même pas reconnue. J’avais aussi grandi pendant ces mois, ma transformation était remarquable (…) J’ai continué à perdre du poids, mais cela revenait rapidement. Effet de yo-yo typique. Mon poids avait clairement un rapport avec ma constitution, mon type ». Elle explique aussi à quel point ces régimes drastiques pouvaient être mauvais tant pour sa santé que pour son état psychique : « Je survivais grâce à une pomme, une tomate et quelques feuilles de salade par jour. Je pesais un peu moins de 60 kg. J’étais si affaiblie qu’il m’arrivait de m’évanouir. À 17 ans, j’étais si focalisée sur le fait de ne pas manger que j’en devins malade, apathique et presque dépressive 1 ».


     Beaucoup de personnes obèses font ou ont fait beaucoup d'effort pour maigrir. Il y a une injustice à toujours les culpabiliser de ne pas faire les efforts nécessaires comme le régime ou la pratique des sports pour diminuer son poids. Surtout que cette culpabilisation a généralement l'effet inverse sur ces personnes. Certes, Maggie de Block ne se cache pas d'aimer la bonne cuisine ; mais je ne vois pas pourquoi elle devrait se priver de ce genre de plaisirs sous prétexte que la société a un modèle très rigide de ce qui est bon et de ce qui est souhaitable. Derrière l'alibi de la santé (« ce n'est pas bon pour le cœur ou les artères d'être trop gros ») se dissimule souvent le rejet aigri de ce qui ne correspond pas avec les stéréotypes établis de la mode et du fitness.


      En tant que médecin, on demande à Maggie de Block de savoir soigner les gens, pas d'être un idéal de perfection. De même, en tant que ministre de santé, on lui demande de connaître ses dossiers, d'être élue démocratiquement et de servir l'intérêt du peuple belge. Si on demandait à Maggie de Block d'être coach en fitness, alors oui, je dirai qu'elle n'est pas compétente ; mais dans sa situation actuelle, elle a sa place à son poste de ministre. Si on doit critiquer Maggie de Block, ce n'est donc pas sur son poids ou son surpoids, mais bien sur ses positions politiques.


    Or il se trouve qu'en bonne libérale, elle a des positions très tranchées et agit constamment pour diminuer les aides sociales et réduire au maximum la sécurité sociale. Elle avait eu pour projet notamment de remettre le plus vite possible les malades de longue durée avec l'idée sous-jacente que tous les malades n'en sont pas vraiment et qu'ils profitent tous d'un système de santé trop généreux. Tout est bon pour cette libérale pour faire des coupes sombres dans le système des soins et défavoriser les plus pauvres et les plus fragiles au sein de le société. C'est en cela, il me semble, qu'il faut critiquer durement la ministre de la santé, et non sur ses kilos en trop qui ne regardent qu'elle. On retournerait alors avantageusement à l'essence de la politique.















Maggie de Block au parlement belge












jeudi 13 septembre 2018

Quand le monde est rempli de maux




Quand le monde est rempli de maux,
Transforme toutes les mésaventures en voies vers l’Éveil.

Lodjong, maxime n°11.



dimanche 9 septembre 2018

Un nomade de la raison - 7ème partie




Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

7ème partie





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L’hindouisme


samedi 8 septembre 2018

Un nomade de la raison - 6ème partie



Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

6ème partie




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Le Bouddhisme



     Le Bouddha a eu deux très grands disciples : Shâriputra et Maudgalyâyana. Il serait intéressant de se pencher sur le parcours spirituel de ces deux-là parce que leur évolution est emblématique d’une relation au doute et au scepticisme et du dépassement de ceux-ci. Shâriputra et Maudgalyâyana1, tous deux issus d’une famille de brahmanes, avaient décidé de quitter la vie laïque pour devenir ascètes errants dans la quête résolue de trouver la vérité. Après avoir écouté toutes sortes de doctrines de différents maîtres, les deux se rallièrent à un maître qui s’appelait Sanjaya Belatthiputta. 

jeudi 6 septembre 2018

Un nomade la raison - sommaire




Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

Sommaire




Première partie : Introduction


2ème partieLe voyage de Pyrrhon




 3ème partie : Les influences grecques de Pyrrhon


4ème partie : L'Inde philosophique


5ème partie : Le jaïnisme



6ème partie : le bouddhisme














Cap Colonna, Temple de Héra, Crotone










Un nomade de la raison - 5ème partie




Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

5ème partie




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Les trois courants philosophiques les plus importants de l’Inde




     Voilà donc pour les remarques généra les concernant les gymnosophistes. Passons maintenant aux principaux courants de la pensée indienne : jaïnisme, bouddhisme et brahmanisme, en sachant bien qu’à cette époque, existaient toutes sortes d’écoles et de sectes soit brahmaniques, soit non-brahmaniques dont certaines étaient loin d’être négligeables par la taille et l’influence. 

mercredi 5 septembre 2018

Qu'est-ce que contempler ?






       Contempler la tourterelle, la pie, la grenouille, la mouche, c'est se placer, en mystique, devant le mystère de la vie, c'est éprouver, devant la tourterelle que l'on voit, et qui vit le monde en tourterelle d'une manière pour nous totalement inconnaissable... le sentiment du sacré.


     Contempler, c'est ne pas aller au-delà de la chose même pour la réduire à ce qu'elle signifie, à une interprétation, à une connaissance. C'est prendre le monde tel qu'il est, sans vouloir l'expliquer par une cause ou une fin. Je vois ce monde comme n'ayant ni cause explicative, ni fin, ni modèle, ni fond caché, et, à chaque instant comme venant de naître. Il n'y a pas d'arrière-monde, et le monde ne recèle aucun mystère. Il est lui-même le mystère.


      Ce mystère est si voyant qu'il faut l'homme pour ne pas le voir. Car l'homme ne voit que l'homme. Ce qui ne se donne qu'à la dépréoccupation, la préoccupation ne peut le rencontrer.


     Ne soyons plus qu'un regard pur et sans intention. Alors, ce qui nous est le plus proche cesse de nous être lointain. Le vouloir qui arraisonne les choses, l'entreprise de la vie font obstacle à l'ouverture accueillante de ce qui existe, de ce qu'il y a. Mais, comme l'âme dans l'état mystique s'oublie elle-même, oublions l'homme en nous, et, dans l'extase mondaine, laissons le mystère se livrer à nous. La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa singularité.


Marcel Conche, Vivre et philosopher, PUF, 1993.









Masao Yamamoto









       Voilà un très texte de Marcel Conche. Marcel Conche est pour moi un des philosophes français les plus singuliers. Son ouvrage qui m'a le plus marqué a été son Pyrrhon ou l'apparence, qui m'a fortement influencé dans la rédaction d'un Nomade la Raison. Et ce que nous donne à penser ici Marcel Conche, c'est une mystique, non pas une mystique grandiloquente de la puissance, mais une mystique de simplicité, une mystique des chemins de traverse que Conche nous invite à humer, à sentir, à toucher. La contemplation n'est pas l'acte de disséquer le monde ou de l'hypostasier dans le divin, l'éternité ou l'absolu. Non, dans la contemplation, il ne s'agit pas d'expliquer le monde ou de lui donner un sens, il s'agit de vivre le mystère qui se donne à cet instant précis.


      Et donc la contemplation n'a besoin du grandiose pour se faire. La tourterelle qui voient se poser sur une branche de l'arbre de votre jardin peut être la source présente de votre contemplation. Mais vous pourriez tout autant être contemplatif de la grenouille dans la mare ou d'objets d'une banalité encore plus totale.


      Dans le film « American Beauty » de Sam Mendès, un des personnages Ricky montre à sa copine une vidéo de la chose la plus belle qu'il ait jamais vu : un sac en plastique tournoyant dans un vent d'orage un quart d'heure durant. Ricky explqiue à sa petite amie : « C'était une de ces journées grises, où il va se mettre à neiger d'une minute à l'autre et qu'il y a comme de l'électricité dans l'air. Tu peux presque l'entendre. Tu vois ? Et ce sac était là, en train de danser avec moi, comme un enfant qui m'invitait à jouer avec lui. Pendant quinze minutes. C'est là que j'ai compris qu'il y avait autre chose. Au-delà de l'univers, plus loin que la vie. Je sentais cette force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Jamais. Sorti de leur contexte, les images n'ont aucun sens, je sais. Mais ça m'aide à m'en souvenir. J'ai besoin de m'en souvenir. Et parfois je me dis qu’il y a tellement de beauté dans le monde que cela en est insoutenable. Et mon cœur est sur le point de s'abandonner ».


     Je pense que Marcel Conche comprendrait ce genre de témoignage. Oui, on peut contempler un sac de plastique tournoyant dans les airs. En soi, la contemplation n'est pas réservée aux choses vastes et sublimes : un simple sac plastique peut être l'objet d'un étonnement, d'un regard intrigué qui pressent autre chose que la banalité, la pesante quotidienneté. Avec le sac en plastique, il y a tout le mystère du monde qui virevolte devant un spectateur qui a cessé de s'identifier à ce spectateur et qui s'est ouvert au spectacle silencieux du monde. Pour celui qui s'est dépréoccupé, la seule vision d'un sac de plastique peut éveiller à la mystique s'immergeant dans le monde et peut éveiller à un sentiment vertigineux du sacré. Et le fait de se sentir submergé et suffoqué par toute la beauté du monde.


      Mais là, où Marcel Conche prendrait ses distances de Ricky Fitts dans American Beauty, c'est quand Ricky voit dans son expérience mystique le signe d'autre chose : « cette force incroyablement bienveillante qui me disait qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur ». Au fond, c'est naturel : les mystiques dans l'Histoire ont toujours eu la propension à rattacher leur expérience mystique à une entité métaphysique plus grande, plus vaste : très souvent Dieu, mais aussi la Nature, l'immensité du Cosmos, l'Infini, la Réalité Absolue. L'expérience mystique est alors vécue comme une preuve qui atteste cette entité qui nous dépasse et transcende notre existence.


        Le point de vue de Marcel Conche est autre : il vaut peut-être mieux vivre l'expérience de contemplation en elle-même sans subodorer autre chose et postuler un « arrière-monde » (Conche reprend à son compte l'expression-fétiche de Nietzsche). Dans la contemplation, on ne cherche pas à expliquer le monde, pourquoi il existe et quelle est sa finalité ou la finalité de notre présence dans ce monde. La contemplation est un pur regard. Le monde est un mystère dans l’œil du contemplatif, et qui ne s'explique par aucun autre mystère, aucune vérité cachée dans le tréfonds des arrière-mondes. (Il faut néanmoins noter que le personnage de Ricky ne nomme pas la « force incroyablement bienveillante », ni ne cherche à l'expliquer. Il se contente de la ressentir dans les manifestations du monde. Ce qui fait qu'il n'est pas si éloigné de Marcel Conche).








*****








        Dans « Pyrrhon ou l'apparence », Marcel Conche défend une vision de Pyrrhon assez proche de cette idée épurée de la contemplation. Classiquement, on décrit Pyrrhon comme le fondateur de l'école sceptique dont la doctrine serait d'accepter les phénomènes, mais rien qui soient au-delà. Quand je suis dans mon bureau, je sais que je suis assis sur une chaise, que je vois les murs de cette pièce et que j'entends les bruits tout autour de moi. Néanmoins, je ne peux pas rien affirmer sur un plan métaphysique, ni sur l’Être du bureau, ni sur la « cause première » du bureau, ni sur sa finalité dernière. Marcel Conche pense que Pyrrhon ne rentre pas dans cette case du « scepticisme philosophique », position qui reviendrait plutôt à la figure très intellectualisante de Sextus Empiricus.


       Marcel Conche part de l'ambiguïté du mot phainomenon en grec qui signifie autant le phénomène que l'apparence. Selon Conche, Pyrrhon n'accepte que l'apparence, pas le phénomène. Quand je suis dans un bureau, il n'y a aucune certitude que j'y sois. Je vois simplement une apparence de chaise, une apparence de meubles et de murs. Partant de là, se dégageant de la figure du sceptique rationaliste, Conche voit plutôt en Pyrrhon un mystique s'immergeant dans l'océan des apparences, contemplant le monde, mais gardant le silence sur celui-ci, l'aphasie, l'absence de discours.


       Et là où Conche tient ses distances avec Pyrrhon, c'est sa conviction que la contemplation nous tient proche de la chose en soi : « La chose en soi n'ayant pas de rôle à jouer, ne renvoyant à rien au-delà d'elle-même, se montre alors avec l'insistance de sa singularité ». La chose en soi en philosophie est le contraire du phénomène, ce qui se présente à nos sens. C'est la chose telle qu'elle est fondamentalement, indépendamment des illusions de la perception ou du point de vue particulier que nous avons sur les choses. Marcel Conche croit possible une présence intime de l'homme désintéressé et dépréoccupé avec la chose en soi, là où Pyrrhon, insouciant de l’Être, ne voit au-delà des apparences que d'autres apparences dans un jeu sans fin.
















PS : j'ai trouvé ce petit texte de Marcel Conche sur le blog « Éveil et philosophie » de José Le Roy. Merci à lui.











La scène du sachet plastique d'American Beauty (Sam Mendès, 1999): 










Voir également : 


- Un vol de grues dans le ciel


- Transcendance et rationalité


- Spéculation


- Clair de lune à travers les hautes branches





l'envers et l'endroit d'une feuille


Deux messages sur la plage


- Manquer à être


- Commentaire au Genjôkôan - 4ème partie


- Quand nous n'avons aucun lieu où demeurer













Marcel Conche














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Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.



Textes et essais sur la philosophie gréco-romaine ici.



Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






mardi 4 septembre 2018

Un nomade de la raison - 4ème partie




Un nomade de la raison 
sur les chemins d’Élis à Taxila

4ème partie



Voir :

- la première partie 

- la 2ème partie   

- la 3ème partie




L’Inde philosophique



   Voilà donc pour les influences grecques que Pyrrhon emmena avec lui jusqu’en Inde. Et toutes ces influences ont certainement été ensemencées par la rencontre avec ces personnages si étranges et si déroutants qu’étaient les gymnosophistes aux yeux des grecs. Les mœurs de ces gymnosophistes, leur style de vie sans concession ont certainement marqué Pyrrhon de manière indélébile. Comme le dit Victor Brochard : « Cette résignation et ce renoncement qui sont les caractères distinctifs du scepticisme primitif, Pyrrhon en avait trouvé les exemples sur les rives de l’Indus : c’est encore un point par où l’expédition d’Alexandre a exercé sur les destinées du scepticisme une influence que nous croyons capitale. Il nous est expressément attesté que Pyrrhon a connu les gymnosophistes, ces ascètes qui vivaient étrangers au monde, indifférents à la souffrance et à la mort. Nul doute qu’il n’ait été vivement frappé d’un spectacle si étrange ; et il s’en souvint une fois revenu dans sa patrie (…). La dialectique lui avait peut-être appris le néant de la science telle qu’elle existait de son temps ; il apprit des gymnosophistes le néant de la vie, et crut, avec un autre sage de l’Orient, que tout est vanité1 ».