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mardi 21 mars 2017

L'impossible localisation du soi



Notes sur les dialogues du cerveau


2ème partie




   Je voudrais m'arrêter sur « Cerveau & Méditation » l'ouvrage de dialogue entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et le neurobiologiste Wolf Singer. Je voudrais ici rédiger dans ces notes les quelques commentaires épars que m'inspire ce livre.





Matthieu Ricard

    Tu m'as dit une fois que la structure et le mode de fonctionnement du cerveau sont davantage en accord avec l'idée orientale du soi – une construction mentale résultant de nombreux facteurs interdépendants – qu'avec l'idée occidentale d'un poste de commandement central et bien déterminé.


Wolf Singer

        Il existe, de fait, une disparité frappante entre l'intuition occidentale de l'organisation du cerveau et les preuves scientifiques. La plupart des conceptions philosophiques occidentales affirment que le cerveau a un centre spécifique qui serait le lieu où convergeraient tous les signaux sensoriels afin d'y être interprétés de manière cohérente. Dans ce lieu, les décisions seraient prises, les plans élaborés et les réponses programmées. Et, en fin de compte, ce lieu central serait le siège du soi autonome doté d'une intentionnalité.

    Par opposition à cette intuition qui a dominé les philosophies occidentales et les systèmes de croyance et nourri le concept du dualisme ontologique, la preuve neurobiologique a dressé un tableau radicalement différent. Il n'y a pas de centre cartésien dans le cerveau. Nous sommes en présence d'un système hautement diversifié, composé d'une multitude d'ensembles interconnectés fonctionnant en parallèle, chaque ensemble étant associé à des fonctions cognitives ou exécutives spécifiques.

           Ces sous-ensembles coopèrent selon des configurations qui ne cessent de changer en fonction des tâches à accomplir. Cette coordination dynamique s'effectuent grâce à des interactions s'organisant d'elles-mêmes à l'intérieur des réseaux neuronaux, et non sous la direction d'un centre de commandement supérieur qui orchestrerait ces processus de façon verticale, ce que nous appelons un mode de causalité « descendante ». Ces processus, diversifiés et coordonnés, engendrent des schémas d'activité spatio-temporels extrêmement complexes, corrélats des perceptions, décisions, pensées, plans, sentiments, croyances, intentions, etc...



Matthieu Ricard

      Si un tel poste de commandement central n'existe pas, d'où vient l'idée que l'on serait doté d'un soi unitaire et en quoi ce soi serait-il utile en termes d'évolution ?



Wolf Singer

        Cette question est étroitement liée à une autre : pourquoi avons-nous l'impression que notre libre-arbitre n'est pas assujetti aux lois naturelles, alors que nous savons que nos décisions sont la conséquence d'interactions neuronales qui, elles, obéissent aux lois naturelles ? Il y a, bien entendu, du « bruit », c'est-à-dire des facteurs de perturbation, dans ce système complexe, mais on peut dire qu'en général il fonctionne selon les lois de la causalité.

        Et heureusement qu'il en va ainsi, sinon ce système ne pourrait pas s'adapter au monde, faire des prédictions « correctes », pas plus qu'il ne pourrait réagir aux situations fluctuantes auxquelles les organismes doivent faire face pour survivre. Le problème est le suivant : aucune faculté sensorielle ne nous permet de détecter les processus à l’œuvre dans notre cerveau, processus qui se situent en amont de nos perceptions, de nos décisions et de nos actions. Nous sommes seulement conscients des conséquences de ces processus neuronaux auxquels nous ne pouvons accéder.

         Nous avons le même problème quand nous essayons de trouver un agent intérieur, ou un observateur, que nous associons au moi. Nous percevons l'autre comme un agent doté d'une singularité et d'une volonté propres et nous nous attribuons ces mêmes caractéristiques, sans avoir conscience de nos processus neuronaux sous-jacents. En fait, l'intuition suggère que notre soi, ou notre esprit, est, d'une certaine façon, à l'origine de nos pensées, de nos plans et de nos actes. Seule l'exploration neuroscientifique révèle qu'il n'y a aucune localisation spécifique dans le cerveau qui serait le siège de cet agent volontaire. Nous ne pouvons observer que les états dynamiques d'un réseau extrêmement complexe de neurones étroitement connectés qui se manifestent dans des comportements observables et des expériences subjectives.


Matthieu Ricard & Wolf Singer, « Cerveau & Méditation », éd. Allary, Paris, 2017, pp. 286-289.










Chelsea Flower Show à Londres






      Voilà un passage très intéressant de « Cerveau & Méditation » en relation avec la notion bouddhiste du non-soi de la personne. Quand on pense à son « soi », à son « moi », on pense à une entité mentale qui centralise toutes nos perceptions du monde et qui est l'impulsion première de toutes nos décisions, de nos choix et de nos actions. Il serait logique de de penser qu'à cette conviction subjective qu'il y a là un « moi » corresponde un région définie du cerveau qui produirait ce « moi ». Mais il n'en est rien. Tout ce qui constitue le « moi » se trouve dans des régions disparates. De la même façon qu'un orchestre composé d'une multitudes de musiciens, des tambours, des cuivres, des instruments à cordes, peut interpréter une symphonie, les différentes aires du cerveau s'accordent pour jouer la partition du « moi », mais le moi lui-même n'est pas localisable dans aucune des parties du cerveau. Et encore cette analogie avec un orchestre a ses limites puisque le cerveau n'a pas de chef d'orchestre qui viendrait réguler l'interprétation de la partition.

       Le « moi » du point de vue des neurosciences n'est qu'une construction mentale qui vient après que toutes les aires du cerveau (aires de la perception, aires motrices, aires du langage, aires des émotions, aires des décisions, etc...) se soient coordonnées pour former l'idée d'un « moi » cohérent confronté au monde naturel. Cela s'accorde avec l'analyse bouddhiste du « moi » qui distingue chacune de ses parties constituantes et montre que ce « moi » n'est qu'une idée, sans substance réelle. Comme le dit le moine Nāgasena : « C’est en relation avec les cheveux, les poils, les ongles, ou bien encore avec les dents, la peau, la chair, les  tendons, les os, la moelle, les reins, le cœur, le foie, la plèvre, la rate, les poumons, les entrailles, les intestins, l’estomac, les excréments, la bile, le phlegme, le pus, le sang, la sueur, la graisse, les larmes, le sébum, la salive, la morve, la synovie, l’urine, la cervelle qui est dans le crâne, mais aussi avec la forme, la sensation, la perception, la formation mentale, la conscience qu’a cours ce simple nom : Nâgasena. En vérité absolue, aucune personne ne s’y trouve.

Ô roi, la nonne Vajira disait ceci au Bienheureux :
De même que l’on dit « char » en vertu d’un assemblage d’éléments,
De même, là où se trouvent les agrégats d’appropriation, on s’accorde à dire « êtres vivants ».

      Le « moi » n'est pas localisable dans le corps, ni dans aucune partie du corps, ni dans aucun agrégat de l'expérience, ni dans les différents moments de consciences sensorielles qui se succèdent les unes aux autres, ni dans aucune aire du cerveau. De la même façon qu'on ne trouve pas une voiture dans les pièces de la voiture, et la voiture n'existe pas indépendamment des pièces qui la compose, avant que d'être assemblées. Le moi comme la voiture (ou le char pour reprendre l'exemple plus antique de Nāgasena) ne sont que des entités relatives : elles n'existent pas de manière ultime, par elles-mêmes. Au niveau cérébral, le « moi » a besoin d'être assemblé et construit par un échange d'interactions complexes, sans quoi il n'apparaît pas à la conscience.

     Mais Wolf Singer insiste sur le fait que nos facultés sensorielles ne nous font pas percevoir ces processus neuronaux à l’œuvre à chaque instant de notre vie mentale. On perçoit le résultat final : le fait que « je » suis conscient du monde qui m'entoure ; mais je ne perçois pas comment les neurones ont élaboré cette vision du monde et ce sentiment d'être « moi ». Nous sommes aveugles à cela. Par ailleurs, quand nous regardons les autres, nous avons l'impression qu'ils sont, comme le dit Wolf Singer, des agents dotés de leur singularité propre et mus par une volonté propre. Et par un effet de miroir, nous nous attribuons les mêmes caractéristique : une singularité propre, notre « moi » à nul autre pareil avec une volonté propre et une certaine envie de faire les choses. Ce « moi » pense qu'il influe sur le monde naturel, alors que c'est le monde naturel au travers du cerveau qui influe sur lui, puisque le cerveau n'est jamais qu'un organe naturel, produit de la longue évolution des espèces.

        Ce qui en soi est une bonne chose, puisque cela permet au cerveau d'être en phase avec le monde naturel et de réagir adéquate par rapport à lui. Comme le dit Wolf Singer : « Heureusement qu'il en va ainsi, sinon ce système ne pourrait pas s'adapter au monde, faire des prédictions « correctes », pas plus qu'il ne pourrait réagir aux situations fluctuantes auxquelles les organismes doivent faire face pour survivre ». Ces processus neuronaux qui se cachent derrière une porte fermée à la conscience sont en même temps une ouverture sur le monde. Le cerveau est une entité en constante interdépendance avec le monde, et la beauté de son fonctionnement réside dans l'absence d'un soi indépendant et clos sur lui-même.

       Pour Wolf Singer : « Seule l'exploration neuroscientifique révèle qu'il n'y a aucune localisation spécifique dans le cerveau qui serait le siège de cet agent volontaire. Nous ne pouvons observer que les états dynamiques d'un réseau extrêmement complexe de neurones étroitement connectés qui se manifestent dans des comportements observables et des expériences subjectives ». Les neuroscientifiques voient à travers leurs machines et leurs appareillages l'activité dynamique des neurones, mais le méditant peut voir, lui, l'évolution dynamique de cette création mentale qu'est le « moi ». Tantôt le moi est le corps, tantôt le moi possède le corps et se différencie de lui. Tantôt le moi est la pensée, tantôt il a des idées et des pensées, ou encore est traversé par des pensées et des émotions, et donc se différencie de ces pensées, de ces idées et de ces émotions. Tantôt le moi est euphorique et voit le monde en rose, tantôt il est déprimé et repeint la vie en noir. Tantôt il s'affirme prétentieusement et se gonfle comme une baudruche, tantôt il se dénigre et se dit : « je ne vaux rien ». La méditation ne consiste pas à abolir ce « moi », mais plutôt à prendre conscience de la fiction qu'est ce « moi », à voir finement d'instant en instant comment ce « moi » se fait et se défait au gré des perceptions et des réactions qui se produisent dans le flux de la vie.


















Notes sur les dialogues du cerveau:

1ère partie: Les illusions de la perception






Voir aussi :


- La déconstruction du moi par Nâgasena



- Illusion du sujet connaissant et son commentaire



- Feuille de papier (Thich Nhat Hanh)













Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




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