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mercredi 10 avril 2019

Développement personnel et philosophie eudémoniste



Développement personnel et philosophie eudémoniste




Il y a une dizaine de jours, j'ai regardé une vidéo du youtubeur d'extrême-gauche Usul intitulée « Développements personnels : pensez positif » où il critique vertement la culture individualiste du développement personnel. Je n'aurai pas grand-chose à ajouter à cette vidéo si la personne qui figure sur la vignette de la vidéo n'était autre que le moine bouddhiste français, Matthieu Ricard. Usul le place comme l'un des exemples de l'idéologie du développement personnel. Cela m'a mis fort mal à l'aise : il y a beaucoup de choses à dire sur Matthieu Ricard, mais certainement pas qu'il faille le ranger dans la catégorie des coachs en développement personnel. Les livres de Matthieu Ricard exposent la doctrine bouddhique qui, certes, parlent de transformation de soi-même afin de mieux vivre, mais pas dans l'optique du développement personnel, me semble-t-il. C'est pourquoi il m'apparaît utile de faire ici une distinction entre le développement personnel et l'eudémonisme, « eudémonisme » désignant toute philosophie dont le but central est d'atteindre le bonheur.



Le développement personnel, comme son nom l'indique, cherche à développer les individus pour qu'ils soient plus performants, plus beaux, plus sociables, plus dans la réussite et le leardership, plus riches, plus heureux et en meilleur santé. Le développement personnel essaye en général d'encourager avec des méthodes plus ou moins efficaces de forger dans la tête des gens un mental de vainqueur, de « winner » nécessaire à l'obtention des buts que je viens de citer. L'eudémonisme (dont la philosophie bouddhique est un exemple) cherche à rendre les gens plus heureux qu'elles que soient les situations. Dans l'optique de l'eudémonisme, peu importe que vous soyez un « winner » ou un « loser », peu importe que vous ayez réussi votre carrière ou non, peu importe que vous soyez riche ou pauvre, l'important est d'avoir les ressources intérieures pour avoir une vie plus heureuse et apaisée. Il faut bien être conscient que tout le monde ne va pas réussir dans le monde du travail ou des affaires. Échouer dans sa carrière ou son entreprise ne fait pas de vous quelqu'un qui mérite moins le bonheur et la joie qu'une autre personne au succès éclatant !


Développement personnel et eudémonisme s'adressent tous deux à des individus. Ce qui énerve un communiste comme Usul qui voudrait qu'on ne pense qu'en termes de collectif et de luttes d'un groupe social contre un autre groupe social. Néanmoins, le développement personnel et l'eudémonisme s'adressent de façon très différente à cet individu : dans le développement personnel, on met l'accent uniquement sur la réussite individuelle de l'individu, tandis que dans l'eudémonisme, on met l'accent sur le comportement moral de l'individu envers soi-même, mais aussi et surtout envers les autres. On n'est pas le seul à chercher le bonheur, et le chercher pour soi tout seul n'a pas beaucoup de sens.


Ainsi la compassion pour tous les êtres prônée dans le bouddhisme et l'accent mis sur l'altruisme. On pense à l'ouvrage de Matthieu Ricard, « Plaidoyer pour l'altruisme » qui ne sonne pas vraiment comme un manuel de coaching en développement personnel... Mais on retrouve cette importance accordée à l'Autre dans d'autre courants de philosophie eudémoniste : l'éloge de l'amitié dans l'épicurisme (« De tous les biens que procure la sagesse, l'amitié est le plus précieux » disait Épicure) ou encore la conception des autres comme des parties d'un même corps avec qui on doit collaborer dans le stoïcisme. On pense aussi à cette formule écrite au couteau dans un panneau en bois par Christopher McCandless quand il était seul dans l'immensité de l'Alaska : « Le bonheur n'est pas réel s'il n'est pas partagé ».


C'est la vieille distinction entre réussir sa vie et réussir dans la vie : le développement personnel dans sa logique de performance appelle à réussir dans la vie, avoir une belle carrière, une belle maison, une belle voiture, une belle femme, une belle réputation, un succès étincelant. L'eudémonisme appelle plutôt à réussir sa vie, à embellir sa vie et sa relation aux autres plutôt que d'embellir les apparences en affichant tous les standards de la réussite. Certes, on ne peut pas nier qu'il est plus facile d'être heureux quand tout va bien, que l'amour nous sourit, qu'on va de succès en succès et que tout roule financièrement. On peut donc comprendre sans peine l'intérêt des gens pour le développement personnel. Mais dans une perspective eudémoniste, il conviendra d'être un minimum sceptique face à cette obsession de la réussite personnelle. Et ne pas oublier que s'il y a des gagnants, il y a forcément du même coup des perdants et une violence sociale impitoyable. La vie peut être belle, même sans gagner plus que son voisin.


Mais pour comprendre cela, il fait élargir sa vision des choses. Là où le développement personnel se limite à donner des techniques pour mieux réussir dans le management, la communication, la drague, les philosophies eudémonistes proposent une vision du monde et une théorie de l'esprit et du corps qui dépassent largement des conseils psychologisants ; elles nous amènent à nous demander comment être au monde, comment s'insérer dans un cosmos toujours infiniment plus vaste que le cadre étroit de notre petite vie....


J'admets que cette frontière entre développement personnel et eudémonisme peut sembler parfois floue dans la mesure où les coachs vont souvent pêcher quelques concepts à des philosophies plus anciennes : ainsi la « pleine conscience » directement inspirée de la méditation bouddhisme et qui se retrouve à toutes les sauces dans le monde de l'entreprise. Ou encore certains concepts comme l'injonction stoïcienne à se détacher de tout ce qui ne dépend pas de nous. Néanmoins, ces emprunts et ces citations de sagesses plus anciennes sont faits sans s'embarrasser de prendre la philosophie dans son entièreté et la réduisant à un objectif limité et, si pas égoïste, au moins très égocentré.


Dans sa vidéo, Usul parle « d'atomisation de la société », le fait que tout le monde a tendance à se replier sur soi-même et le cadre familial. Cet encouragement à penser de manière de plus en plus individualiste est certainement un problème. Mais est-ce que la solution à cette atomisation programmée est-elle seulement du ressort de la lutte sociale et politique ? Sans nier l'importance de la politique, je pense que tout ne peut pas être résolu par la politique. C'est aussi au niveau individuel et inter-personnel qu'il faut transformer son rapport à autrui : insuffler dans chaque moment de notre vie un peu plus de fraternité et de solidarité. Dans la rue, au travail, au cinéma, au café, ici où là, on peut prendre conscience que les autres sont là et vivent leur vie. S'entraîner à penser autrement que par rapport à soi-même, comme si nous étions seuls dans notre petite forteresse. Combien de fois peut-on se sentir seul au milieu d'une foule de travailleurs qui rentrent du boulot ? Pourquoi ces gens sont-ils si étrangers à nous-mêmes ? Pourquoi nous sont-ils si indifférents ? Et pourquoi leur présence nous agace-t-elle à ce point ?


Si les gens étaient plus solidaires et fraternels, s'ils se considéraient en interdépendance avec les autres et le monde, les dirigeants de notre société et les groupes d'influences comme les multinationales auraient beaucoup plus de difficultés à mettre les travailleurs en concurrence avec les uns avec autres. Et ils auraient toutes les peines du monde à imposer ce modèle glacial de l'atomisation de la société.



Frédéric Leblanc, 
10 avril 2019







Matt Stuart




Voir également : 


On entend beaucoup parler ces temps-ci de méditation dans les entreprises, des bienfaits de la pleine conscience ou mindfulness dans le management. Mais est-il judicieux de réduire la méditation à une pratique prometteuse en terme d'augmentation de la productivité ?











Le bonheur est-il en nous ? Ou se trouve dans notre relation avec les autres ? 



- Soûtra des Bénédictions (Mangala Sutta) ainsi que son commentaire.






Matt Stuart








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