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dimanche 14 septembre 2014

Oubli & réparation

       « Oui, j'y voyais clair soudain : la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes et des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés. »

Milan Kundera, La plaisanterie, 1967.







      Ce passage où Kundera analyse la nature humaine de manière froide et clinique m'a toujours interpellé dans mes convictions bouddhistes et mes convictions d’être humain tout court. Nous vivons dans une société basé effectivement sur l'idée que les torts doivent être réparés d'une façon ou d'une autre. C'est peut-être une conséquence de la sécularisation et de la laïcisation de nos sociétés, où l'on abandonne la croyance dans le jugement dernier ou tout du moins, cette idée perd de sa prégnance. Et l'idée bouddhiste ou hindouiste du karma, bien que véhiculé de toutes sortes de manières et mélangés à toutes sortes de sauce, reste relativement marginale. Nous attendons dès lors cette réparation dans cette vie-ci, ici-bas. Comme le dit Kundera, cette réparation prend deux formes : la vengeance ou le pardon.

       La vengeance directe et sauvage est sévèrement réprimée dans nos sociétés civilisées : l'accepter reviendrait à retomber dans la barbarie. La vengeance étatisée qui s'inspire de la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent, a perdu de sa légitimité. Les pays européens ont ainsi abandonné la peine de mort, comme ne réparant rien et ne prévenant pas le crime. Les États qui appliquent la peine de mort ne connaissent pas moins de criminalité et d'homicides. Et si l'on tue l'assassin d'un enfant, il apparaît très vite que cela ne fera pas revenir l'enfant et que cela ne soulagera pas la peine d'avoir perdu cet être cher. Aucune réparation donc.

      Il reste la prison pour ceux qui ont commis les torts, plus exactement une peine de prison. Une peine qu'on inflige en réparation des torts commis. Mais est-ce vraiment une réparation ? Dans les procès, on voit les familles des victimes attendre avec impatience le verdict parce que cela va leur permettre de faire leur deuil. Mais est-ce qu'un procès a vraiment cette fonction psychologique ? J'ai bien l'impression que non. Le but d'un procès est de condamner un criminel et de le mettre au ban de la société pour un certain temps. Le but est que la société se prémunisse contre les individus qui lui nuisent et l’empêchent de fonctionner correctement. (Au moins en principe). Mais un procès n'est pas là pour soulager le cœur des victimes ou des familles de victime. Ce n'est pas le rôle de la justice.

      Reste le pardon. Et c'est peut-être là que Kundera est le plus dérangeant. On pense surtout si l'on est imprégné d'idéaux spirituels ou humanistes que l'on va pardonner ceux qui nous ont commis des torts. Objectivement, il vaut mieux chercher le pardon que la vengeance. Il y a beaucoup plus de sagesse dans le pardon que dans la vengeance. Si la haine répond à la haine, quand la haine s’arrêtera-t-elle ? « La haine ne s’arrête jamais par la haine. La haine s'apaise par l'amour » nous dit le Bouddha (voir ici). Par ailleurs, le Bouddha recommandait cinq méthodes pour se détacher de la rancœur et du ressentiment face à une personne qui nous a fait du mal :
  • 1°) cultiver la bienveillance à son égard,
  • 2°) cultiver la compassion à son égard
  • 3°) cultiver l'équanimité à son égard
  • 4°) oublier cette personne, ne pas penser à elle
  • 5°) penser que cette personne subira tôt ou tard les conséquences de son mauvais karma.

        Ces cinq méthodes vont de la plus difficile (éprouver de la bienveillance à l'égard de celui qui nous veut du mal) à celle qui est, si pas la plus facile, au moins celle qui, humainement, semble être le plus à notre portée : c'est-à-dire se réconforter à l'idée que celui qui nous fait souffrir recevra tôt ou tard la monnaie de sa pièce. Évidemment, cette option contient nettement moins de grandeur que l'attitude de celui qui est capable d'aimer et de faire preuve de bienveillance envers celui qui nous fait souffrir. Après la bienveillance, il y a la compassion : ne pas vouloir qu'il souffre (ce qui est un plus facile que souhaiter qu'il soit heureux). Ensuite, il y a l'équanimité : percevoir de manière égale tout ce qui nous arrive, les bienfaits ou les méfaits, les louanges ou les blâmes, les succès ou les échecs.... Oublier les outrages vient après, je veux dire oublier délibérément, tourner la page, ne plus penser aux torts qu'on nous a fait, ne pas ressasser le mal, mais laisser tomber. Kundera pourrait dire ici malicieusement : de toute façon, tout sera oublié.... Puisque que ce n'est que question de temps avant que l'oubli ne fasse son œuvre. Autant accélérer le processus et oublier les affronts. Et donc si on n'est pas capable d'aucune de cette méthode, on peut se consoler en envisageant les conséquences inévitables dues à la loi du karma.


         Voilà, tout cela demande un effort conséquent de contenir et d'abandonner la rancœur et le ressentiment qui nous anime. Parfois, nous avons pu enrayer ce processus de haine grâce aux techniques de méditation que je viens de citer ; parfois, c'est le temps qui fait son œuvre. Mais ce qui est frappant, c'est qu'il suffit d'un événement ou d'une association d'idées qui nous remette en tête l'affront subi pour que la rancœur se rallume en nous soudainement et embrase à nouveau notre conscience. Il faut alors à nouveau apaiser l'esprit de ce feu douloureux. Encore et encore. Peut-être alors que « rien ne sera pardonné, tout sera oublié » de Kundera est trop pessimiste ; mais pour autant, il jette une lumière crue et réaliste sur notre difficulté d'être humain à dépasser les torts et la rancune, à œuvrer ensemble à réparer à ce qui a été brisé dans les relations humaines et sur l'urgence qu'il y a à développer les qualités du cœur comme l'amour bienveillant et la compassion afin de contribuer chacun au vivre ensemble.




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