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samedi 25 février 2017

La perspective de changer les choses





La perspective de changer les choses






    Suite à mon précédent article « Changer les choses », l'internaute Degun m'a objecté ceci : « Au fond, je crains qu'on ne fasse qu'effleurer la surface des choses par l'action militante et sociale bien que je comprenne que celles et ceux qui sont dans la misère et la détresse souhaitent à l'évidence retourner l'ordre établi, (...), mais en définitive, on ne peut jamais à mon sens que rendre le monde un peu moins pire, il restera toujours une souffrance inhérente au monde, et d'un point de vue pragmatique, les dominés d'hier deviendront de toutes façons les dominants de demain comme ça se passe toujours ».

      Je ne peux pas nier qu'il soit très difficile d'en finir avec les rapports de domination dans nos sociétés. J'ai pu constater de visu que même des anarchistes qui dénoncent tous les pouvoirs, toutes les dominations, qui plaident radicalement pour un monde où il n'y aurait « ni Dieu, ni maître » sont eux-mêmes impliqués dans leurs groupes anarchistes dans des rapports de rivalité et de domination. Les féministes radicales qui n'arrêtent pas de condamner sans nuance la « domination masculine » recherche en fait dans leur vie de couple des hommes dominants. La pire chose qu'une femme puisse dire d'un d'homme, c'est qu'il est gentil, et c'est encore plus vrai pour les féministes qui n'ont que mépris et condescendance pour un homme sympa et bienveillant. Après quand elles auront été largués par leur dominant de conjoint ou qu'elles seront battues par lui, elles pourront d'autant plus facilement condamner ce « salaud » et invoquer d'autant plus la « domination masculine » comme imprécation contre tout le genre masculin...

        Oui effectivement, l'enthousiasme militant, réformiste ou révolutionnaire ne doit pas nous faire oublier que les dominants d'hier peuvent devenir les dominants de demain. Parfois, ce sont les mêmes dominants qui changent seulement d'étiquette, comme quand le régime soviétique d'URSS et d'Europe de l'Est se sont effondrés. Ce sont les anciens dirigeants de la nomenklatura communistes qui ont pris les rênes du nouveau régime capitaliste. N'oublions par exemple que Vladimir Poutine était du temps de l'URSS un agent du KGB, et aujourd'hui, c'est lui qui dirige la Russie capitaliste. S'il lui arrive d'envoyer quelques oligarques en compagnie pénitentiaire, c'est parce que ceux-ci risquent de lui faire de l'ombre.



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      Pour compléter ce tableau qui n'est pas très encourageant, Degun évoque une expérience avec des rats menée par Didier Desor, chercheur du laboratoire de biologie comportementale de la faculté de Nancy, en 1994. Cette expérience consiste à mettre six rats dans une cage qui débouche sur un couloir rempli d'eau, seul accès qu'il faut traverser à la nage pour atteindre une distributeur de croquettes. Leurs chercheurs se sont rendus très vite que les six rats n'allaient pas chercher leur nourriture en nageant. Des rôles sont apparus qu'ils s'étaient ainsi répartis: deux nageurs transporteurs, deux non-nageurs qui volent et exploitent les transporteurs pour leur soutirer leurs croquettes, un nageur autonome et un non-nageur souffre-douleur.

     Les deux transporteurs exploités allaient chercher la nourriture à la nage. Lorsqu'ils revenaient à la cage, les deux dominants leur volent leur nourriture. C'est une fois que les deux rats restant au sec sont repus qu'ils peuvent aller chercher de la nourriture pour eux-mêmes. Les dominants ne nagent jamais alors qu'ils sont parfaitement capables de le faire physiologiquement parlant. Plus le temps passe, plus ces rôles se renforcent et tendent à devenir immuables.

    Le rat autonome était un nageur assez robuste pour ramener sa nourriture et se défendre face aux rats exploiteurs. Il se nourrit de ce qu'il a été cherché. Le souffre-douleur, enfin, se montre trop stressé pour nager et n'arrive pas à intimider les rats transporteurs, alors il se contente des miettes tombées lors des disputes. La même structure avec deux exploités, deux exploiteurs, un autonome et un souffre-douleur s'est retrouvée dans la grande majorité des cages où l'expérience fut reconduite. Moins d'1 % des expériences ont montré des cages avec six rats-nageurs.

       Didier Desor a aussi placé six exploiteurs ensemble. Et il s'est rendu compte que les exploiteurs ont tendance à recréer les mêmes rôles. Deux exploiteurs, deux exploités, un souffre douleur, un autonome. Et on a obtenu encore le même résultats en réunissant six exploités dans une même cage, six autonomes, ou six souffre-douleurs. Les rôles ne sont pas biologiquement déterminés : il n'y a pas de rats-voleurs et des rats-transporteurs par nature, mais naissent des interactions que les rats ont entre eux. Autre découverte : les chercheurs ont établi que les rats les plus stressés dans l'expérience ne sont ni les souffre-douleurs, ni les exploités qui transportent la nourriture, mais les exploiteurs. Leur vie est un combat incessant pour maintenir leur autorité et leur suprématie.













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    Deux remarques par rapport à cette expérience. Ces remarques sont trop brèves car le sujet mériterait de plus amples développements.


      1°) Il faut veiller à ne pas trop se hâter par rapport à l'interprétation de ces données. On pourrait en effet très vite invoquer un darwinisme social dans lequel il y aurait des puissants par nature et des esclaves par nature avec une cruelle lutte pour la survie à la clef. Le darwinisme social a été un levier très puissant pour justifier le capitalisme sauvage qui régnait au XIXème siècle. Or des exploiteurs peuvent avoir un autre rôle dans une autre cage avec d'autres rats. Et des rats-nageurs peuvent avec d'autres rats rester au sec et se mettre à voler la nourriture.


    Par ailleurs, il n'est pas absolument certain qu'il faille comprendre cette expérience dans les seuls termes de rapport de domination. Après tout, il est possible que certains rats acceptent de manière altruiste la responsabilité d'aller chercher les croquettes, sans qu'il faille considérer cela comme de l'esclavage. Au début, ils ont été forcés certes d'abandonner leur croquette au profit d'un rat soit plus fort, soit plus opportuniste (soit les deux). Mais ensuite, une fois qu'ils se sont entraînés à devenir des nageurs performants, l'effort devient minime d'aller chercher la nourriture pour eux. Ils acceptent de remplir cette tâche ; pour eux, cela devient une sorte de métier. Et cette position qui semble d'infériorité et de soumission ne l'est peut-être pas tellement en définitive. En effet, les « maîtres » sont dépendants de rats-nageurs pour avoir à manger. Par un certain retournement des choses, les serviteurs occupent une position de force tandis que les dominants sont condamnés à vivre dans le stress de ne plus recevoir cette nourriture.

      On voit cela dans les métiers humains. Prenons la fonction de pompier ou la fonction de militaire. Voilà des professions qui impliquent un danger évident : danger de tomber sous le feu ennemi pour les soldats, danger du feu tout court pour les pompiers. Pourtant, on n'oblige personne à devenir militaire ou homme du feu. Dans ces métiers, on engage les nouvelles recrues sur base volontaire. Et je ne pense pas que ce soit le sens de l'abnégation qui explique ces enrôlements. Il y a tout simplement des gens qui aiment le fait de côtoyer le risque au jour le jour, d'autres aiment la gloire qu'ils peuvent retirer de leur fait héroïque, d'autres se plaisent dans la discipline et l'esprit de corps qu'on peut y trouver.


      Peut-être que ces pompiers et ces militaires s'ennuieraient à mourir si on les obligeait à travailler dans l'atmosphère feutrée d'une bibliothèque universitaire. Je dis cela parce qu'un de mes anciens propriétaires était un pur manuel, mais il fréquentait beaucoup d'intellectuels. Un jour, il m'a dit : « Vous êtes fous, vous les intellectuels, toujours plongés dans vos bouquins. C'est un travail de fou, je serais totalement incapable de travailler autant que vous le faites ». Pour mon ancien propriétaire, le fait d'accomplir un tâche intellectuelle était un pur calvaire ; il était très heureux que d'autres l'accomplissent à sa place, et que lui puissent travailler au grand air sur des chantiers dans la construction. Il va sans dire que, pour moi, c'est l'inverse. Pour moi, les travaux manuels sont beaucoup plus durs que les métiers intellectuels qui sont relativement paisibles.


    Cette histoire des rats-nageurs qui transportent la nourriture pour autrui implique toute l'ambiguïté du verbe « servir ». Le mot « servir » vient de serf, l'esclave du Moyen-Âge ; et il a donné serf, servage, serviteur, servile, ce qui n'est pas réjouissant ; mais il a donné aussi service et serviable. Servir peut donc être à la fois un terme qui s'applique à l'activité de l'esclave quand on obéis servilement aux ordres, mais c'est aussi l'activité de la personne altruiste, qui, librement, a envie d'aider son prochain. Servir est à la fois le fait d'accomplir la volonté d'un autre (le serviteur qui accomplit sa tâche) et le fait d'accomplir sa propre volonté dans le cas d'une personne altruiste. Mais l'ambiguïté réside aussi dans le fait qu'un même individu peut passer de la servilité au service : il peut se voir imposer d'obéir à la volonté d'un autre au début, et puis accepter librement sa fonction ensuite. « Faire de nécessité vertu » comme dit le dicton.




       2°) Il ne faut pas oublier que l'expérience sur les rats s'est passée dans un contexte particulier, dans une localisation particulière et à un moment particulier (1994 en France en l'occurrence). Aussi intéressante soit cette expérience, il ne faut pas perdre de vue cela. Notre vision de l'animal et notre vision de l'humain conditionne grandement la façon dont nous menons. Par exemple, au début du XXème siècle, la société était structurée de manière extrêmement hiérarchique. C'est pourquoi les biologistes et les éthologues ont été enclin à ne voir que des rapports de domination dans les sociétés animales. C'est à moment qu'on a baptisé certains loups de la meute comme « mâle alpha ». Des observations éthologiques ultérieures ont montré que les rapports de domination entre les loups n'était pas si net.


     On pensait aussi que l'agression était un fondement essentiel de la vie animale. On s'est donc mis à chercher de l'agression partout, notamment en créant des situations artificielles où des babouins étaient les uns sur les autres et où ils avaient tendance à s'affronter beaucoup, souvent de manière particulièrement violente. Mais des observations ultérieures dans le milieu naturel ont établi que les babouins n'étaient pas aussi violents que les premiers expérimentations ont pu le montrer.


     Je recommande à tous ceux qu'intéresse cette problématique de l'expérimentation sur les animaux et des conceptions idéologiques qui ont biaisé l'éthologie les ouvrages de la philosophe Vinciane Despret. On peut conseiller notamment : « Que diraient les animaux, si... on leur posait les bonnes questions ? » (Les Empêcheurs de penser en rond, 2012), « Hans, le cheval qui savait compter » (Les Empêcheurs de penser en rond, 2004).




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      Pour revenir à notre problématique de départ, à savoir « Faut-il changer les choses dans le monde ? Peut-on laisser d'injustice flagrante sans vouloir les rectifier ? », je pense qu'il ne faut pas seulement vouloir changer pas les choses, mais aussi nous-mêmes, nous les citoyens, sujets actifs dans ce monde. La pauvreté dans le monde n'est pas seulement le problème, il faudra régler aussi l'avidité qui nous pousse à nous enrichir aux dépens des autres. Et il en va de même dans tous les injustices qui assombrissent ce monde. Il faut un sursaut moral de l'humanité ; sinon, comme le dit Degun, combattre les injustices ne fera que changer les rôles : certains exploités deviendront des exploiteurs, des exploiteurs tomberont de leur piédestal et deviendront des exploités, certains exploiteurs seront suffisamment malins pour retourner leur veste en se contentant de changer d'étiquettes. Et enfin, un grand nombre des exploités resteront des exploités.


        Au moment de la révolution russe de 1917, il y a tout juste cent ans, les communistes ont promis aux paysans et aux ouvriers la fin de l'exploitation et des lendemains qui chantent. Finalement, au lieu d'être exploités par des propriétaires terriens, ils se sont faits exploiter dans des kolkhozes. Parfois de façon encore plus tragique sous le régime totalitaire communiste, je pense à la grande famine qui a frappé l'Ukraine, grenier à blé de l'Europe, sous le règne de Staline, et au Grand Bond en Avant dans la Chine communiste des années '50, qui a surtout été un grand bond vers la catastrophe. Des millions de paysans sont morts de réformes agraires insensées, dirigées par une idéologie criminellement déconnectée des réalités.


       C'est pourquoi dans mon article « Changer les choses », j'ai parlé de la bodhicitta, l'esprit d’Éveil. Il ne faut pas seulement échanger un rapport de force pour un autre. Il faut vouloir véritablement améliorer les choses, et pour cela chaque citoyen doit s'éveiller à plus de justice, plus d'entraide et plus de coopération. Cette transformation est lente, car beaucoup de citoyens doivent s'éveiller pour que l'on constate une amélioration notable.


      De manière plus laïque, on pourrait parler de l'esprit des Lumières, penser qu'on peut œuvrer au progrès de l'humanité sur le plan des sciences et des technologies bien sûr, mais pas seulement : le progrès doit s'opérer sur un plan moral et politique pour être un progrès réel, sortir des logiques claniques pour étendre l'idéal de justice à toute l'humanité, voire au-delà de l'humanité, vers les animaux. L'esprit des Lumières doit à ce titre ne pas être trop emprisonné par son origine historique dans le XVIIIème siècle, le siècle des Lumières. Au siècle des Lumières, il y avait cette croyance assez naïve dans une progression linéaire de l'humanité. Il faut un peu déchanter de cela pour rester les pieds sur terre aujourd'hui. Tous les progrès technologiques n'amènent pas que le bonheur : la bombe atomique au XXème siècle en est l'exemple le plus parlant. Le progrès technologique est fulgurant ces derniers temps, mais cela s'accompagne de toutes sortes de problèmes comme le réchauffement climatique ; et l'injustice n'a pas disparu de la surface de la Terre : au contraire, les écarts salariaux s'agrandissent entre les très riches et les très pauvres. Donald Trump a succédé à Barack Obama ; et rien que cela est une immense régression.


        Pour moi, l'esprit des Lumières n'est pas la croyance en une philosophie de l'Histoire qui verrait le progrès comme un aboutissement nécessaire de l'Histoire de l'humanité ou comme une ascension continue vers un hypothétique paradis sur Terre. L'esprit des Lumières est plutôt l'enthousiasme d’œuvrer pour le progrès de l'humanité (dans toutes les facettes du terme « progrès » : progrès moral, progrès politique, progrès de la justice, progrès de l'éducation, progrès de l'équité, progrès de l'amitié entre les hommes et les peuples, progrès de la conscience morale en parallèle avec le progrès des sciences et des technologies). Cet esprit des Lumières peut donc se produire dans les hauts et les bas de l'humanité. Je ne crois pas en une philosophie de l'Histoire, comme le faisaient Hegel ou Karl Marx : pour moi, l'Histoire est un chaos, le produit parfois incohérent des actions, des paroles et des pensées des hommes et des femmes qui s'agitent sur la surface de la planète bleue (Donald Trump est typiquement une de ces incohérences).


       Mais il y a quand même en moi une certaine confiance dans l'humanité et dans sa capacité à surmonter ses problèmes, à dépasser les ténèbres qui posent sur le monde (quand bien même ce sont souvent les hommes eux-mêmes qui sont les auteurs et les causes de ces ténèbres). L'esprit des Lumières tel que je l'entends est en fait l'art et l'effort de susciter cette confiance et cet enthousiasme pour que les choses s'améliorent. Blaise Pascal disait : « Il y a suffisamment de ténèbres et de lumières en ce monde pour que ceux qui ont envie de voir la lumière la voient et ceux qui ont envie de voir les ténèbres ne voient que cette obscurité ». Au fond, l'esprit des Lumières tel que le défends est ce pari pour la lumière face à l'obscurantisme, pente glissante du monde.


          Refonder la société, non plus sur des bases claniques, où les rapports de force sont fixés une fois pour toutes comme dans l'expérience de Didier Desor où les rats dans leur cage voient se fixer leur fonction sociale : exploiteur-voleur ou exploité-nageur..., mais sur des bases plus égalitaires dans une société qui prend en compte son devenir. L'idéal des Lumières est un idéal émancipateur. Libérer les individus de leurs conditionnements pour amener à un degré supérieur de justice.


         L'esprit d’Éveil ou bodhicitta est cet esprit des Lumières, mais avec une dimension spirituelle en plus, avec l'idée d'une transformation intérieure en plus des transformations que peuvent induire la culture, le sens de la justice et la politique, la volonté d'apprendre et l'éducation. L'esprit d’Éveil est le souhait ardent que tous les êtres connaissent le plein Éveil et soient libérés de tout lien avec la souffrance. Cette bodhicitta ouvre une dimension infinie et une connexion mystique avec tout l'Univers. Je pense que c'est quand on comprend intimement l'interdépendance de tous les êtres dans l'Univers qu'on a la meilleure perspective pour améliorer les choses : on a la volonté profonde d'apporter la bienveillance, d'aider le monde, mais aussi d'apporter la paix intérieure pour ne pas attiser les conflits qui assombrissent ce monde.


       La bodhicitta n'est pas quelque chose qu'on a simplement en le proclamant ou qu'on obtient par l'intervention du Saint-Esprit. Non, il faut produire cet esprit d’Éveil encore et encore, souhaiter du plus profond de son cœur encore et encore que tous les êtres puissent accéder à l’Éveil suprême, la libération de tous les conditionnements de l'existence. Il faut s'imprégner de la bodhicitta jour et nuit, de jour en jour, de semaine en semaine, d'année en année... C'est tout un travail spirituel que de faire naître et de renforcer l'esprit d’Éveil en soi.


    Par ailleurs, Shāntideva  distingue l'esprit d’Éveil d'aspiration et l'esprit d’Éveil d'engagement :


« En résumé, l'esprit d’Éveil
Doit être connu comme ayant deux aspects :
L'esprit d'aspiration à la plénitude
Et l'esprit d'engagement vers la plénitude.

Leur différence est la même que celle qui sépare
Le désir de partir et la mise en route.
Les sages comprennent ainsi
Leur différence respective.

Quoique de grands fruits naissent dans le samsāra
De l'esprit qui aspire à l'Éveil,
Il ne suscite pas un flot ininterrompu de bienfaits
Comme l'esprit d'engagement1 ».


       Au départ, l'esprit d’Éveil est simplement une aspiration : on souhaite libérer l'ensemble des êtres sensibles qui peuplent l'univers. C'est un souhait comme on peut souhaiter partir en Inde. Tant qu'on rêve à partir en Inde, on n'a pas commencé à voyager véritablement dans ce pays. Il faut donc faire les préparatifs pour partir, obtenir son visa et partir concrètement : c'est l'esprit d’Éveil d'engagement. C'est le moment où on s'engage concrètement à transformer les choses au-delà des rêves et des belles paroles. C'est évidemment mieux que la simple aspiration, mais il est nécessaire d'aspirer profondément à ce changement radical et paisible avant de le mettre en œuvre. En fait, je pense même que si on s'est suffisamment imprégné de cette bodhicitta d'aspiration (c'est-à-dire qu'on s'est longtemps et beaucoup), l'engagement viendra de lui-même, surgissant comme une évidence dans les situations concrètes de la vie. Je pense qu'il ne faut pas limiter l'engagement au seul domaine de la volonté. Puissance du non-agir.




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        Dans sa réaction à mon article « Changer les choses », Degun dit aussi ceci : « Quant à ne pas "accepter" ce qu'on ne peut pas changer, comment dire, j'y vois la voie royale vers la souffrance la plus grande mais enfin, certain-e-s ne tiennent à la vie que de cette manière, ils et elles font comme ils et elles veulent ou peuvent, mais peut-être est-ce d'ailleurs ce que je fais, je n'accepte pas ce monde tel qu'il est et il n'est pas question que des conditions liées à la société humaine, c'est sa nature même qui me semble pourrie ».


Sur ce point, il me faut préciser ma pensée plus que je ne l'ai fait dans mon article « Changer les choses ». Dans mon article « Acceptation et résignation », j'avais déjà fait la distinction entre accepter et se résigner. L'acceptation est le fait de consentir à ce qui est. Et cela a un sens positif pour moi. Effectivement, pour être heureux en ce monde, il faut accepter ce qui est, même si ce qui est douloureux, pénible ou injuste. Mais la résignation, c'est abandonner l'idée qu'on va améliorer les choses dans le futur. Si je suis malade aujourd'hui, il y a de la sagesse à accepter ma maladie. De toute façon, je suis malade, que je le veuille ou non. Par contre, je dois dans l'instant présent faire ce qui est nécessaire pour guérir demain ou plus tard : prendre son médicament, arrêter tel ou tel aliment nuisible, etc... Dans la résignation, on ne cherche plus à guérir. On se laisse aller et on s'abandonne à la noirceur.


Pareillement, en politique, je dois accepter ce qui est ici et maintenant. Par exemple, je ne suis pas très enthousiaste au fait que Donald Trump soit l'actuel président, mais c'est un fait : il est élu président des États-Unis d'Amérique, certes grâce à un système électoral complètement tordu, le système des grands électeurs. Mais c'est un système reconnu par le peuple américain, donc il a été légitimement élu. C'est un fait. Je ne gagne rien psychologiquement à vivre dans le refus de ce fait, même si c'est enrageant. Par contre, je ne peux pas accepter politiquement ce fait, simplement parce que cet homme est un tordu qui est une menace pour les Américains et le monde tout entier. Il faut lutter contre lui, je ne dis pas par la violence, parce que la violence engendre la violence. Mais en manifestant pacifiquement contre lui et sa bande de milliardaires prompts à s'attaquer aux plus faibles et à une faire du monde une zone de guerre. Il faut lutter aussi contre Trump par l'intelligence, parce qu'il apporte au monde un torrent de confusions, de mensonges et d'ignorance, avec ses « faits alternatifs » et son conspirationnisme aigu.


Voilà. Je pense qu'il faut faire la distinction entre l'acceptation au sens psychologique du terme, qui est nécessaire, et l'acceptation au sens politique qui peut être une forme de démission par rapport aux événements et qui ne m'apparaît pas quelque chose de positif. L'acceptation ne doit pas devenir de la résignation. Vivre en paix dans son esprit ne veut pas dire qu'on abandonne le combat politique.








1 Shāntideva, Bodhisattvacaryāvatāra, I, 15-17. « Vivre en Héros pour l’Éveil », VI, 14-16, traduction de Georges Driessens, Points / Sagesses, Paris, 1993, p. 23.












 Jean-Philippe Ksiazek
















Voir aussi : 


(à propos de la citation d'Honoré de Balzac : "La résignation est un suicide quotidien")












Joie 











JR, Women are heroes, Kenya, 2009
(Les yeux des femmes de la communauté sont collées sur le toit des wagon du train qui traverse la quartier)









Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






1 commentaire:

  1. Merci beaucoup Frédéric de ta réponse, c'est éloquent et clair, ça fait même beaucoup de bien. Je suis sûrement beaucoup plus pessimiste que toi quant à la part de lumière présente dans le monde, en particulier chez les humains, mais ce n'est pour autant que je nuis ou souhaite nuire aux gens, aux êtres, c'est tout le contraire, je crois être bienveillant envers mon prochain (humain ou non humain d'ailleurs), mais c'est la "masse" qui m'effraie et me donne la nausée et les dispositifs mis en place par les humains aussi qui souvent les dépassent. Mais oui, je te rejoins, c'est l'hybris, l'avidité, la démesure, qui me semble le moteur de tout ça et qu'il faudrait couper à la racine.
    Il n'empêche que même s'il y a des ténèbres et de la lumière dans le monde, dans le monde humain aussi, le simple fait qu'il y ait ne serait-ce qu'un peu de ténèbres, de la souffrance en fait, me semble obscurcir toute la lumière, et à dire vrai, je crois profondément qu'il y a beaucoup plus de souffrance que de joie dans ce monde. Mais là où tu as évidemment pleinement raison, c'est justement sur le fait d'œuvrer à faire rayonner la lumière, non seulement à y aspirer mais à la mettre en œuvre (comme tu le dis à propos des deux boddhicittas) ce qui ne m'est à mon grand désarroi que peu accessible, j'admire pourtant celles et ceux qui rayonnent la joie, en tous cas celles et ceux qui rayonnent la joie non parce qu'ils sont nés avec une cuillère d'argent dans la bouche mais celles et ceux qui connaissent ou ont connu la difficulté et qui pourtant sont resplendissants. Quant à moi, mes soucis m'ont surtout abattu et désabusé même si je me suis tourné vers le bouddhisme il y a déjà longtemps, vingt ans à peu près. Malgré tout, aux yeux des autres, je crois en fait ne pas être perçu comme quelqu'un de triste, loin de là, mais au fond, une profonde tristesse m'habite, dur de rayonner vraiment la joie dans ces conditions, pourtant j'aimerais tant aider les êtres en difficulté mais je me sens tellement handicapé, tellement impuissant face à la souffrance, c'en est terrifiant.

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