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samedi 3 février 2018

La trahison des images



La trahison des images




      Aujourd'hui, je suis allé voir la très intéressante exposition « Magritte & Broodthaers » à Bruxelles. Y est exposée entre autres œuvres de René Magritte le célébrissime « La trahison des images » de 1929, avec cette représentation d'une pipe accompagnée de la fameuse inscription surréaliste « Ceci n'est pas une pipe ». C'est la première fois que le tableau revenait en Belgique depuis qu'il a été racheté dans les années '50 par des collectionneurs américains enthousiastes de l’œuvre de Magritte.





Magritte, La trahison des images, 1929.






          Je voudrais profiter ici de cette occasion pour me lancer dans une petite réflexion sur le singulier message de cette peinture d'un objet anodin. La première réaction est de se dire que Magritte est fou ou qu'il s'amuse de nous : c'est bien une pipe qui figure sur le tableau, et pas un chat ou un chapeau melon. Dans un deuxième temps, vient la prise de conscience d'une distinction entre l'image et l'objet qu'on tend à oublier. Sur le tableau ne figure pas une pipe réelle avec laquelle on pourrait tirer quelques bouffées de fumée, mais bien la représentation d'une pipe. Nom d'une pipe, ceci n'est pas une pipe ! Ceci se désigne par le nom d'une pipe et se reconnaît sous l'apparence d'une pipe. Cette idée d'une rupture entre l'objet et l'image de l'objet qui s'assume comme étant l'objet dans un monde d'images, cette idée donc a commencé à être féconde dans les milieux intellectuels et artistiques avec des courants philosophiques comme la sémantique d'Alfred Korzybski et sa célèbre formule « La carte n'est pas le territoire qu'elle représente ».



     L'artiste belge Marcel Broodthaers et ami de René Magritte a été fortement influencé par cette pipe magistrale : « C'est à partir de cette pipe que j'ai tenté l'aventure », disait-il. Et il s'est mis à composer des œuvres directement inspirées de « La trahison des images ». Ainsi ces tableaux de pipe-alphabet comme si la pipe magritienne dans ses variations devait dire le fait même de la représentation. Parce qu'après tout, les mots n'ont plus ne sont pas plus la chose que l'image et que la phrase « Ceci n'est pas une pipe » n'est pas la pensée qui suscite une disruption entre la chose et sa représentation. Il faut que la pipe de Magritte s'insère entre les lettres pour contaminer les mots et les phrases comme elle a contaminé l'image en tant qu'image et l'image faussement identifiée à son objet.


Marcel Broodthaers, Quatre pipes alphabets, 1969.


















       À noter aussi ce tableau-hommage de Keith Haring où la pipe devient un être vivant et conscient, un être hybride qui s'illumine elle-même dans la révélation qu'elle n'est pas une pipe : « This is not a pipe ». La pensée fumeuse qui s'incarne dans une œuvre d'art contemporain.




Keith Haring, 1989.





       Dans l'exposition, on montre aussi un triptyque de Joseph Kosuth : « One and three radiators ». Cela consiste seulement en un radiateur tout à fait ordinaire, une photo de cet radiateur et une définition du mot « radiateur » issu du dictionnaire. Je n'ai pas trouvé de photo de cette œuvre, mais Kosuth a reproduit exactement le même dispositif avec une chaise, une table ou un marteau. Comme quoi les artistes conceptuels ne se foulent vraiment pour produire des œuvres créatrices... Ceci étant dit, la tripartition d'un objet entre l'objet concret, son image et le concept défini avec des mots qui sert à le penser me semble intéressant.



Joseph Kosuth, One and three chairs, 1965.



Joseph Kosuth, One and three hammers, 1965.






           Le bouddhisme parle du « nom et forme » (nama rupa en sanskrit) pour désigner l désignation et l'apparence physique d'une personne. Si je parle d'Emmanuel Macron, ce nom revoit à une apparence ainsi qu'à tous les concepts qui se rapportent à cette personne sur ce qu'il est ou ce qu'il incarne. Mais ce nom et forme n'est pas la personne même : c'est seulement l'idée que je me fais d'Emmanuel Macron. Et même Emmanuel Macron n'est pas son nom et forme, même s'il peut lui arriver de s'identifier à son nom et forme, quand il pense notamment « Je suis Emmanuel Macron », « Je suis votre chef » ou « Jupiter, c'est moi ! ». Mais ce processus d'identification au nom et forme est une illusion et une source d'attachement à une image figée de soi-même, donc une source de souffrance. Quand Emmanuel Macron se regarde dans un miroir, il devrait se dire : « Ceci n'est Emmanuel Macron ». Voilà qui lui ferait du bien.


     Pour Magritte, le nom d'un objet n'est jamais qu'une convention. Déjà Shakespeare faisait dire à Juliette dans la célèbre scène du balcon : « Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet. (...)

        Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est-ce qu'un Montague ? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme... Oh ! sois un autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons rose embaumerait tout autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède... Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi toute entière ».


    Une rose resterait une rose quand bien même on l'appellerait « pipe ». Elle piquerait de la même façon et elle ne se mettrait pas à sentir le tabac âcre parce qu'elle prendrait le nom de « pipe ». Les noms ne sont que des étiquettes que l'on appose au réel et qui sont le fruit d'une convention, d'un accord linguistique entre gens qui parlent une même la langue. Mais là où la philosophie bouddhique va plus loin que la Juliette de William Shakespeare, c'est que « les chères perfections » que possède Roméo ne sont pas non plus la personne même de Roméo. Derrière Roméo comme derrière toute personne, il y a une réalité qui ne cesse de fluctuer. La forme est l'idée d'une apparence physique figée ; mais la personne réelle que nous sommes vraiment ne cesse de fluctuer à chaque instant tant dans le corps que dans l'esprit.


          Il y a une école bouddhique, l'école des Sautrāntikas, qui a beaucoup analysé le phénomène de la perception. De manière succincte, les Sautrāntikas divisent la perception d'un objet en deux catégories : d'un côté, la perception directe où l'objet est vu, entendu, senti en toute simplicité pour ce qu'il est, et de l'autre, la perception conceptuelle qui accole un concept à ce qui est perçu. Quand vous voyez une pipe, vous avez la vision simple dans l'instant présent de ce pipe sans autre commentaire, et c'est la perception directe. Mais vous pouvez aussi surimposer sur cette vision simple le concept général de pipe : « Ceci est une pipe », et c'est là la perception conceptuelle. Pareillement, vous pouvez mettre l'embout de la pipe dans votre bouche et goûter sa texture ainsi que la fumée qui vous inspirez dans vos poumons. Ce goût vécu d'instant en instant est la perception directe ; mais le mental peut surimposer un concept général de fumée plutôt que d'être au contact du goût réellement ressenti. Vous vivez cela tous les jours quand vous mangez machinalement vos pommes de terre ou vos épinards au repas de midi !


     La perception n'est qu'un reflet de l'objet dans la conscience ; mais la perception conceptuelle donne l'impression trompeuse et illusoire de bien connaître l'objet et qu'il est réel devant nous, comme si la conscience et les objets du monde réel s'emboîtaient parfaitement. Mais comme ce n'est pas le cas, on peut rentrer en conflit avec les gens qui ont d'autres perceptions conceptuelles sur le même objet. Un exemple très simple, ce sont les gens qui voient « La trahison des images » de Magritte comme un chef-d’œuvre, et qui voient ce concept de chef-d’œuvre avant de voir le tableau proprement dit, et d'autres qui voient ce tableau comme un objet insensé, stupide et absurde et qui voient ce concept de rejet eux aussi se surimposant au tableau peint par René Magritte.



          En outre, la perception conceptuelle a ceci de particulier qu'en liant intimement impressions des sens et conceptualisation, elle est un tremplin pour le bavardage qui commente en permanence tout ce qu'on vit. Et pour peu qu'un événement ait suscité des remous au niveau émotionnel, on assiste pendant des heures et des heures, voire des jours et des jours à une prolifération en pagaille de pensées, de ruminations et d'agitation émotionnelle. Voilà pourquoi les Sautrāntikas insistent pour qu'en méditation, on démêle les perceptions directes de l'emprise du mental et de la conceptualisation. Le mental peut bien sûr penser le réel ; mais il ne doit pas se substituer à la perception spontanée du monde et des choses. 








René Magritte, La trahison des images, 1952.










À propos de l'école philosophique Sautrāntika :












Voir aussi :
















Marcel Broodthaers et René Magritte à Bruxelles en 1966.








Voir tous les articles et les essais autour de la philosophie bouddhique  du "Reflet de la Lune" ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





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