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samedi 23 avril 2016

La visite au musée



La visite au musée


Jacques Prévert



Au musée de cire du Souvenir
vous prenez la galerie des projets avortés
le couloir des velléités
l'escalier des faux désirs
et vous tombez dans la trappe des regrets
vous pouvez graver sur les murs
avec le petit couteau-souvenir acheté à l'entrée
les graffiti du malentendu
Mais
au-dessus de la salle des Bienfaits Perdus
les yeux bandés
le funambule Amour
danse sur la corde raide du bonheur à peine entrevu
du bonheur jamais oublié
Et la musique de son cirque
tourne son disque rayé usé exténué mais ravi
et le disque tourne comme une lune sanglante et endeuillée
radieuse vivante souriante ensoleillée
merveilleuse et émerveillée
Musique du peuple des oiseaux
musique des oiseaux du peuple
Visiteurs
n'écoutez pas cette musique sans l'entendre
ne prêtez pas seulement l'oreille à cette musique
à ce bruit
donnez-la-lui
Elle vous la rendra au centuple
un beau jour
ou un autre jour
la musique du peuple des oiseaux de l'amour


Jacques Prévert, La pluie et le beau temps




René-Jacques



     J'aime cette façon poétique qu'a Prévert de mettre en scène tout ce bric-à-brac de nos souvenirs, regrets, remords, projets abandonnés ou délaissés qui nous hantent dans ce que la philosophie bouddhiste appelle la conscience-entrepôt (ālaya vijñāna, que l'on traduit souvent par le terme « conscience base-de-tout » qui traduit littéralement le tibétain, kunshi namshe). Dans cet entrepôt poussiéreux, pleins de toiles d'araignée que l'on pourrait comparer à un vieux musée de cire, le souvenirs des amours passées tient une place particulière, un funambule aux yeux bandés qui « danse sur la corde raide du bonheur à peine entrevu ». Et cet entrepôt un peu obscur serait égayé par un tourne-disque ancien passerait toujours le même « disque rayé usé exténué mais ravi » d 'où émanerait la « musique du peuple des oiseaux ». Il ne faudrait pas seulement entendre cette musique, mais donner son oreille intérieure à cette musique qui court et ruisselle en nous, ma musique de l'âme qui s'éveille et s'élève. Il faut pouvoir entendre cette musique et y consacrer son être, car « elle vous la rendra au centuple, un beau jour ou un autre jour, la musique du peuple des oiseaux de l'amour».


       Il y a quelque chose de très onirique avec ce musée de cire qui est en même temps un cirque avec son funambule repassant et repassant encore sur les sillons du souvenir ému. Mais cela indique, je crois, que si l'on peut être enfermé dans ces souvenirs, on peut aussi être libéré par cette musique de l'amour qui résonne en nous, qui fait écho à ce que nous vivons. Dans la méditation, beaucoup d'écho du passé remontent d'eux-mêmes à la surface de la conscience. Il faut les laisser passer comme on laisse passer les nuages dans le ciel. Pareillement, on peut être hanté par le souvenir des nos amours passées. On peut aussi les laisser passer : s'y attacher serait dommageable pour la liberté de l'esprit qui s'épanouit dans l'instant présent, les repousser sous prétexte qu'il s'agit là d'anciennes amours serait encore plus dommageable car il y a derrière cette musique du peuple des oiseaux de l'amour l'énergie d'un amour beaucoup plus profond, un amour illimité qui s'adresse à tous les êtres proches ou lointains et qui peut s'envoler à chaque instant dans tout le ciel de la conscience. Et cet amour illimité ne naîtra pas « un beau jour ou un autre jour », mais ce jour, là, ici et maintenant ; à chaque instant, il se renouvelle et illumine le monde, le monde ancien et le monde nouveau.




Adrian Konopnicki, City Birds', San Francisco



Voir aussi de Jacques Prévert :
Cagnes-sur-Mer





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Jacques Prévert




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