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mardi 26 juillet 2016

Le bonheur est-il une compétence ?











    La semaine passée, j'ai été frappé par cette belle photo et ce slogan de Matthieu Ricard qu'il a publiés sur les réseaux sociaux. « Le bonheur n'est pas quelque chose qui nous arrive, mais une compétence que nous développons ». Du prime abord, cela fait sens quand on connaît un peu le message du bouddhisme. Le bonheur ne dépend pas des situations heureuses comme gagner au loto, se marier, avoir de beaux enfants, réussir sa carrière, avoir une bonne réputation, réussir ce qu'on entreprend. Le bonheur provient avant tout d'une disposition intérieure, à notre capacité à apaiser nos conflits intérieurs et à modifier notre vision des choses pour voir que le bonheur réside d'abord en nous-mêmes. On pourrait nuancer le propos. Ce n'est jamais qu'un slogan d'une seule phrase, et c'est donc une affirmation très générale. Par exemple, je me vois mal expliquer à un homme qui vient de perdre toute sa famille dans un incendie ou un accident que le bonheur ne dépend pas du tout de la situation, mais bien uniquement de sa situation intérieure. Mais en-dehors du caractère un peu trop général de cette sentence, je suis très gêné par un terme que Matthieu Ricard emploie dans son slogan : « compétence ».

    Et là, je tique. Ce mot « compétence »n'est pas un mot neutre de la langue française que l'on pourrait choisir parmi une liste de synonymes. Le mot « compétence » renvoie à l'idéologie de la culture libérale d'entreprise. C'est un mot qui revient sans cesse dans les discours managériaux depuis le début des années '90. Les profondes changements qu'ont connu les entreprises tant en terme d'évolution technologique que de transformations sociétales ont exigé que les entrepreneurs obligent leurs employés et salariés à s'adapter continuellement à ces changements et soient en mesure de maîtriser ces changements en acquérant de nouvelles « compétences ». Le travailleur doit être « flexible » et être prêt à tout pour répondre à de nouveaux défis auxquels l'entreprise va être confrontée.

   Par ailleurs, l'idéologie des compétences a largement contaminé le monde de l'enseignement au motif que l'école doit préparer les élèves à s'intégrer sur le marché du travail et, donc, répondre le plus rapidement possible aux attentes des entreprises. La « pédagogie des compétences » ou « approche par compétences » s'est depuis lors largement imposée dans le monde scolaire. Ainsi, selon les pédagogues (et les décrets légaux qu'ils ont réussi à faire passer au niveau politique), le rôle des enseignants n'est plus du tout de transmettre des savoirs, ni des savoir-faire, mais des compétences qui seront utiles pour répondre à des situations de travail. Les savoirs et les savoir-faire ne sont que des « ressources » que l’élève ne doit d’ailleurs pas forcément «posséder», mais qu’il doit être capable de «mobiliser» d’une façon ou d’une autre, en vue de la réalisation d’une tâche particulière. Comme le travailleur, l'élève doit apprendre à s'adapter à des situations, à faire preuve de « flexibilité ».

   Les savoirs qu'il peut acquérir ne sont pas vraiment importants, puisque le monde change et que les connaissances valables aujourd'hui seront probablement obsolètes demain. Savoir taper à la machine à écrire était utile jusque dans les années '70 ou '80. Mais à quoi sert ce savoir-faire aujourd'hui, à l'heure des ordinateurs et des imprimantes ? Savoir rédiger sur un traitement de textes est utile aujourd'hui, mais demain quand les systèmes de reconnaissance vocales se seront perfectionnés, à quoi servira le fait de savoir utiliser un traitement de textes ? La limite de ce genre de raisonnements est que beaucoup de compétences nécessite absolument de maîtriser des savoir et savoir-faire. Par exemple, la compétence de savoir parler anglais est impossible si on n'a appris (en l'apprenant par cœur) le vocabulaire de la langue anglaise. Mais cela n'empêche pas les psycho-pédagogues de désapprouver les profs d'anglais qui continuent de faire des interros de vocabulaire.

    Le but est de détruire une fonction sociale essentielle de l'école : apporter une culture générale aux étudiants pour leur permettre d'assumer leur rôle de citoyen dans la société. Et de remplacer cela par une autre fonction qui est de faire du prof un coach qui va assister au projet de développement individuel de l'élève. Par projet de développement individuel, il faut entendre évidemment le projet de carrière du futur employé des entreprises. Toute connaissance doit servir à l'entreprise ; l'idée de former des citoyens et des esprits libres et critiques est une perte de temps et puisque le temps, c'est l'argent, une perte dommageable de rentabilité.

     D'où il est problématique de considérer le bonheur comme une « compétence » parmi la panoplie des compétences requises dans le monde du travail. Pour trouver le bonheur, il faudrait mobiliser toute une série de capacité et d'aptitudes qui seront modélisés selon un schéma bien précis. On observe alors un basculement dans la conception du bonheur : celui qui est malheureux n'est pas quelqu'un qui n'a pas eu de chance dans la vie, ni même quelqu'un qui s'est trompé, qui s'est égaré, qui a posé les mauvais choix dans la vie. Non, celui qui est malheureux dans cette approche des compétences est un raté, un incapable, un incompétent. Considérer le bonheur dans l'approche des compétences revient à considérer le bonheur comme une performance, quelque chose qui nous mettrait en compétition les uns avec les autres.

      Mais c'est précisément ce genre de conception qui va nous rendre malheureux. Même si on cultive la sagesse et la conduite éthique sensée nous apporter le bonheur, il y a toujours des moments difficiles dans la vie où l'on risque d'être malheureux, déprimé, désespéré, triste ou angoissé. Ces moments difficiles ne devraient pas être vus comme une défaite personnelle ou pire comme un manque de compétence. On pratique le Dharma, que ce soit l'action juste, la générosité, l'aide à autrui, la modération, la douceur, la compassion, la bienveillance, la méditation et on essaye de cultiver la sagesse qui dissipe les illusions, tout cela dans le but d'être heureux et en paix avec nous-mêmes. Mais le chemin du bonheur est souvent sinueux comme un chemin de montagne. Parfois on croit s'approcher du but, mais le chemin bifurque et on s'en éloigne. C'est pareil dans la vie quand on a une approche eudémonique (centrée sur le bonheur). Parfois, on s'y est mal pris, mais parfois cela ne dépend pas de nous. Il faut bien sûr persévérer dans le Dharma et traverser les orages de la vie. Apprendre à se réjouir de la vie même quand on est triste.


*****


       On pourrait me répliquer : « Mais quand Matthieu Ricard emploie ce mot, c'est simplement comme un mot de la langue française, sans rapport à l'idéologie libérale des compétences ». Permettez-moi de douter de cette thèse. Tout d'abord, parce que le bonheur est un état, et pas une compétence comme le fait de parler anglais ou d'être en mesure de faire la comptabilité d'une entreprise. Ensuite parce Matthieu Ricard est très proche du monde entrepreneurial. À la fin du documentaire « Vers un monde altruiste » Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade, qui est passé récemment sur Arte et qui est basé sur les idées de son « Plaidoyer pour l'altruisme », on voit Matthieu Ricard se promener au sommet de Davos en Suisse. Le sommet de Davos est une rencontre pour les principaux businessmen et entrepreneurs des grandes multinationales du monde entier. À Davos, les grands capitaines d'industrie peuvent rencontrer les hommes politiques et exercer encore un peu plus leur lobbying. Matthieu Ricard a l'air d'y être comme un poisson dans l'eau. Étrange pour quelqu'un qui fait sans cesse l'apologie de la vie d'ermite...

     On a vu aussi Matthieu Ricard donner des conférences à Wisdom 2.0, la grande conférence de Google sur les pratiques de mindfulness (méditation de pleine conscience) et les moyens d'intégrer ces pratiques dans la logique de la culture d'entreprise libérale. Plus récemment, on a vu Matthieu Ricard expliquer tous les bienfaits de l'altruisme en entreprise aux conférences Salesforce (une société qui évolue dans le monde des softwares). Matthieu Ricard est donc très lié au monde de l'entreprise et aux multinationales qui contrôlent aujourd'hui le monde. Au Moyen-Âge, les religieux qu'ils soient chrétiens, bouddhistes, musulmans ou autres courtisaient les rois, les empereurs et les nobles pour asseoir leur pouvoir sur la société. Ils fermaient les yeux sur les travers et les perversités des puissants et se montraient intransigeants avec le petit peuple qui étaient sans cesse culpabilisés et menacés d'aller en enfer. Aujourd'hui, les puissants de ce monde ne sont plus les rois ou les empereurs, ni même les politiciens, mais bien les capitaines d'industrie, les maîtres de la finance internationale. C'est donc eux que les religieux essayent de courtiser pour garder leur emprise sur le monde.

      Maintenant, pourquoi les entreprises auraient-elles besoin de développer le « bonheur comme compétence » ? Tout simplement parce que les managers font un calcul d'intérêt où ils se disent qu'un employé heureux sera plus productif, plus enthousiaste, plus rentable (surtout s'il est heureux de travailler pour son entreprise). Considérer le bonheur comme une compétence fait du bonheur un objectif à atteindre exactement comme on peut vouloir faire du chiffre. Et celui qui est malheureux, par exemple parce qu'il vient de se faire renvoyer, n'a qu'à s'en prendre à lui-même et à son manque de compétence. Il va retourner son désarroi et sa détresse contre lui-même et il ne va pas remettre en question les structures injustes du capitalisme et commencer à se battre pour le droit des travailleurs (ce genre de comportements de gauchistes qui sont comme tout le monde le sait à Davos, le comportements des ratés, des incapables et des incompétents).

        Voilà. Je tiens pour conclure à insister sur le fait que je ne suis pas contre le fait de faire un « plaidoyer pour le bonheur » comme le fait Matthieu Ricard. Au contraire, sur beaucoup de points, la plupart en fait, je suis en accord avec lui. Il me semble qu'il reste encore à développer une philosophie qui assume son eudémonisme. Mais il me semble aussi qu'il arrive que l'enfer soit pavé de bonnes intentions et qu'il faut veiller à ne pas tomber dans des déviations possibles et des fourvoiements parce qu'on a cherché des alliances avec le monde capitaliste et les entreprises dont le projet reste centré sur le profit individuel, l'avidité, l'ambition dévorante, la cupidité et le sens de la compétition. Je tiens aussi à préciser que je ne suis pas contre le fait que les entreprises organisent des séances de méditation pour leurs salariés qui auraient envie de s'adonner à la méditation et d'apaiser leur esprit. Cela me paraît une très bonne idée, mais attention à ce que ces pratiques de pleine conscience ne soient détournées en séances de manipulation et d'endoctrinement à une éthique de l'ultra-individualisme totalement contraire à l'altruisme et à la bienveillance prônés dans le Dharma.



F. Leblanc, 
le 26 juillet 2016.











Voir la suite de cette réflexion : Le bonheur est un état ou une compétence ?






Conférence de Matthieu Ricard et de Chade-Meng Tan, cadre supérieur chez Google :
Pour présenter Chade-Meng Tan, Matthieu Ricard dit : « Voilà quelqu'un qui ne rebute pas le monde de l'entreprise, le monde des affaires, le monde de tout ce qu'on veut, en raison de sa réussite personnelle ». 

Conférence de Matthieu Ricard organisée par Salesforce (société éditrice de logiciel) :





Pour une critique de l'approche par les compétences dans l'enseignement, on peut lire le texte de Nico Hirtt (Belgique) : L'approche par compétence – une mystification, L'école démocratique, n°39, septembre 2009.





Voir également à propos de la question du bonheur: 

Le bonheur et les autres :     Le bonheur est-il en nous ? Ou se trouve dans notre relation avec les autres ? Dans le milieu du développement personnel et de la spiritualité, on n'entend souvent que le bonheur est en nous, et nulle part ailleurs, et que ce bonheur ne dépend pas des situations heureuses (comme la richesse, la réussite, la réputation, la chance, la santé) ou de telles ou telles personnes (la famille, les personnes aimées, les amis, les collègues...). Il faut chercher ce bonheur en soi-même, au plus profond de son être et savoir rester équanime face aux aléas heureux ou malheureux de la vie. Ce n'est pas faux, cela recèle même une part fondamentale de vérité : je défends personnellement l'idée que le bonheur véritable est d'abord le fruit d'un travail spirituel et philosophique sur soi-même. Néanmoins affirmer que le bonheur ne dépend pas du tout des autres me laisse sceptique. Il me semble que la problématique est plus complexe que cela.


Voir aussi le Soûtra des Bénédictions (Mangala Sutta) ainsi que son commentaire.



À propos de la méditation de Pleine Conscience pratiquée dans les entreprises, on peut lire : 


   On entend beaucoup parler ces temps-ci de méditation dans les entreprises, des bienfaits de la pleine conscience ou mindfulness dans le management. En soi, cela me paraît être une bonne chose : si les entrepreneurs s'enthousiasment pour la méditation et veulent organiser des séances de zazen au milieu de l'open space. Pourquoi pas, en fait ? Néanmoins, quelque chose me laisse sceptique : est-il judicieux de réduire la méditation à une pratique prometteuse en terme d'augmentation de la productivité ? Est-on plus aware des objectifs quantitatifs fixés par l'entreprise quand on s'est livré à une séance de pleine conscience ? Est-ce qu'on est un meilleur employé quand on s'applique sagement à s'asseoir en lotus et à faire le vide dans son entreprise ?








Voir aussi à propos de Matthieu Ricard  :



       Le psychologue Serge Tisseron critique le moine bouddhiste ‪‎Matthieu Ricard‬ sur la question de l'empathie. Celui-ci ne distingue pas suffisamment les différents types d'empathie. Et face à la détresse émotionnelle qui peut survenir à cause d'un trop-plein d'empathie, il oppose la compassion au sens bouddhiste du terme. Mais comment le bouddhisme‬ pense-t-il vraiment des notions telles que l'empathie, l'altruisme et la compassion ?

renouer avec la nature  

s'occuper aussi des animaux

Un mouton n'est pas un tabouret qui se déplace


- Liberté

      Qu'est-ce que la liberté ? Est-ce la possibilité de faire ce qu'on veut ? Ou y a-t-il une dimension plus intérieure de la liberté ?


- Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte
     Pourquoi les enseignements du Bouddha sont-ils si rarement cités par les lamas du bouddhisme tibétains ? Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soutra des Quatre Etablissements de l'Attention) ? Les soutras du Petit Véhicule ont-ils un intérêt dans la méditation sur la vacuité telle que l'expriment les soutras de la Perfection de Sagesse ? Comment intégrer les différents Véhicules du bouddhisme ?







Voir aussi les articles sur le libéralisme : 

- Libéral

Libéral, libertaire, libertarien

















Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.



Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





3 commentaires:

  1. Le bonheur, un état et pas une compétence?

    La fatigue est un état. je constate que je suis un peu fatigué ou en pleine forme. Si je suis fatigué je peu influer sur cet état en allant dormir de bonne heure.

    Est-ce que je peux en dire de même du bonheur? Puis-je constater mon état de bonheur? Oui... Je suis en bonne santé, le monde ne va pas très bien mais moi ça va plutôt bien. Puis-je influer sur cet état? Oui par une hygiène de vie et en m'efforçant d'être gentil avec mon entourage qui en retour sera gentil avec moi.

    Dire que c'est une compétence c'est dire autre chose que c'est comme un sport et qu'il repose sur des techniques qui permettent d'aller plus loin. C'est ouvrir la porte au développement personnel mais est-ce le propos de Mathieu Ricard?

    Le propos de mathieu Ricard c'est plutôt de faire reposer le bonheur sur l'altruisme il me semble.

    Seulement le mot altruisme est un mot moins sexy et vendeur que celui de bonheur.

    Si j'ai raison je ne vois pas pourquoi il serait incompatible avec le monde du business du commerce et des affaires?

    L'idée c'est de montrer qu'il y une congruence possible entre l'utilitarisme et l'altruisme au sens où s'entraider sans discrimination est bénéfique pour tout le monde.

    On vois bien qu'on a tous a gagner au commerce équitable. Pour moi c'est un argument marketing auquel je suis sensible.

    Je préfère payer mon chocolat plus cher si je sais que les paysans qui le cultivent ont de meilleures conditions d'existence, qu'ils ne sont pas exploités et que leurs enfants vont à l'école.

    On a tous entendu parler de ces hommes d'affaires qui préfère gagner moins d'argent mais ne pas spéculer sur les denrées alimentaires, spéculations qui sont susceptibles de provoquer des famines.

    Bernard Stiegler dit qu'il y a plein de jeunes diplômés qui préfèrent gagner moins d'argent et travailler dans l'open source... simplement parce que ça les rend plus heureux que de travailler dans des grosses entreprises en concurrence les unes avec les autres.

    Si ce type d'argument mérite bien d'être exposé c'est bien dans le monde du business et du commerce.

    A quels autres endroits devrait-il exposer ses thèses? où serait-il plus utile?

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  2. Le terme "qualité" aurait été plus judicieux mais parfois les mots que nous utilisons sont influencés par l'environnement dans lequel nous baignons. Le monde de l'entreprise avec son jargon est à ce titre particulièrement propice à exercer une telle influence. Gageons que Matthieu Ricard aurait préféré "qualité" plutôt que "compétence" mais que ce dernier lui aura échappé. Tout à fait d'accord sur la conclusion avec le risque de récupération à des fins égotiques ou individualistes de la "pleine conscience" dépourvue de motivation altruiste.

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  3. Merci pour vos commentaires.
    J'y répondu dans l'article : "Le bonheur, un état ou une compétence ?"
    http://lerefletdelalune.blogspot.be/2016/07/le-bonheur-un-etat-ou-une-competence.html

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