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dimanche 27 novembre 2016

Rohingya






    À l'heure où j'écris ces lignes, la communauté Rohingyas est en train de subir de nouvelles violences perpétrées par l'armée birmane dans l’État birman de l'Arakan. Meurtres, pillages et viols ensanglantent la région. Il est temps, me semble-t-il de demander l'arrêt des violences. Et de faire pression sur les bouddhistes de Birmanie pour leur demander d'arrêter cette haine, ces discours de haine et ces actions de haine qui ont libre cours dans leur pays.

     Le Bouddha a dit :
« En vérité,
La haine ne s'apaise jamais par la haine.
La haine s'apaise par l'amour.
Ceci est une loi éternelle ».

    Cela doit être rappelé. Le Dharma est un appel à la paix. Malheureusement aujourd'hui, de trop nombreux moines bouddhistes mettent de l'huile sur le feu et incite à la haine contre la communauté rohingya qui subit une véritable nettoyage ethnique sur le sol birman.

     Quelques mots pour expliquer la situation. Il ne me semble pas inutile de résumer la situation à un public occidental qui n'est pas nécessairement au fait de ce qui peut se passer dans un pays exotique et méconnu comme peut l'être la Birmanie (ou Myanmar1). Les Rohingyas sont donc une communauté qui provient du Bangladesh voisin et qui s'est installé en Birmanie durant la colonisation britannique. À ce titre, la population birmane a toujours été méfiante à leur égard. Et la situation a pourri après l'indépendance en 1948 jusqu'en 1982. Cette année, la junte birmane au pouvoir rend les Rohingyas apatride et cesse de les mentionner comme étant une des 135 minorités ethniques que compte le pays. Suite à cela, les Rohingyas se sont vus privés de très nombreux droits :
  • privation des droits politiques : exercer un quelconque mandat politique, et maintenant que la démocratie commence à s'imposer au Myanmar, il leur est interdit de voter ou de se présenter à une élection ;
  • privation de droits économiques (comme tenir un magasin et commercer avec des bouddhistes)
  • privation de droits sociaux (comme avoir accès aux soins, se marier et avoir plusieurs enfants).










     En conséquence, les Rohingyas dépendent principalement de l'aide internationale pour leur survie. En 2012, les Rohingyas ont subi de très graves violences ethniques dans l’État de l'Arakan. Au départ, le problème était surtout le fait d'un racisme qui s'exerçait à l'encontre d'une communauté qui n'est pas considérée comme véritablement birmane ; mais les Rohingyas ne sont pas seulement critiqués parce qu'originaire du Bangladesh voisin, on leur reproche de plus en plus d'être musulman. C'est qu'un moine bouddhiste multiplie les prêches haineux à l'égard de l'islam et des musulmans et fait entendre de plus en plus sa voix en Birmanie. C'est le moine Wirathu et son mouvement politique 969. Ce moine prône la haine à l'encontre des musulmans de façon extrêmement virulente. Pour lui, il faut préserver « la race et la religion birmane » de ces envahisseurs. Lui-même ne prend pas part aux émeutes, mais il instille la haine, la malveillance et des pensées racistes dans le cœur des Birmans. Il se prétend ne faire que se défendre face aux exactions des musulmans, mais ce ne sont là que des prétextes pour justifier des carnages. Par exemple, les émeutes de 2012 ont commencé parce qu'une jeune femme birmane avait été violée. C'est effectivement regrettable, et la police aurait du enquêter sur ce crime (ce que la police fait dans un État civilisé) ; mais le moine Wirathu a exploité ce fait divers pour exciter les populations birmanes à passer à l'acte et à provoquer des massacres une cinquantaine de personnes, à brûler des mosquées et des quartiers entiers, et enfin à déplacer des milliers de personnes.




Time, juillet 2013.






      La situation est complexe ; et il se produit dans un pays qui connaît lui-même une situation extrêmement complexe. Il y a 135 minorités ethniques en Birmanie ; et certaines sont en guerre contre le gouvernement central, notamment les Karens et les Kachins. Le pays sort lentement de la domination et de la dictature sanglante exercée par la junte militaire pendant des décennies. Les militaires ont encore un pouvoir énorme sur ce pays. Et on soupçonne certains militaires de favoriser en sous-main le mouvement 969 pour déstabiliser les velléités démocratiques de la Ligue Nationale pour la Démocratie d'Aug San Suu Kii.

       Par ailleurs, on résume souvent la tragédie des Rohingyas à un affrontement entre musulmans et bouddhistes. C'est une erreur. Il faut faire la part des choses : au départ, le problème est d'ordre ethnique et raciste. Il y a en Birmanie beaucoup de musulmans qui ne sont pas Rohingyas, mais Bamar (l'ethnie majoritaire) ou appartenant à d'autres ethnies. Ceux-là, personne ne demande à ce qu'ils quittent la Birmanie. De nombreux Birmans veulent exclure une communauté qui est taxée d'être étrangère, bien que vivant depuis au moins deux siècles sur le sol birman. C'est un problème de xénophobie et de racisme. La dimension islamique ne vient que dans un second temps, et uniquement parce qu'Ashin Wirathu et son mouvement 969 a attisé les braises de l'islamophobie depuis une quinzaine d'années. Il faut faire attention à ce point, parce que certaines organisations islamiques réduisent ce conflit à sa seule dimension religieuse. Ce qui permet à ces islamistes de se victimiser et d'appeler à la guerre sainte « pour défendre les frères Rohingyas maltraités et massacrés par les mécréants ». C'est comme en Palestine où les Palestiniens subissent d'évidentes injustices émanant du gouvernement israélien ; mais certains extrémistes islamistes en profitent pour instrumentaliser la cause pro-palestinienne pour en faire un appel au jihad et pour susciter la haine antisémite et accuser les Juifs de tous les maux de la Terre. Finalement, les extrémistes d'un côté excitent les extrémistes de l'autre côté et se renforcent mutuellement dans le culte de la violence et de la guerre. C'est le peuple qui fait les frais de cette haine dévorante qui ravage tout.

      Il faut donc appeler à un sursaut de conscience dans la population birmane. De nombreux bouddhistes au Myanmar ne soutiennent pas U Wirathu et ses diatribes haineuses et nationalistes. Des moines ont accueilli et protégé des Rohingyas durant les émeutes de 2013 à Meikhtila dans le centre du pays. Le Bouddha a dit qu'il fallait répandre l'amour bienveillant de manière universelle. Il n'y a pas à faire de distinction entre bouddhistes et non-bouddhistes quand on répand l'amour bienveillant illimité et incommensurable, comme il n'y a pas à faire de distinction entre son ethnie ou sa nationalité et ceux qui appartiendraient à une autre ethnie ou une autre nationalité. Il faudra tôt ou tard intégrer la population des 800 000 Rohingyas au grand ensemble des 50 millions de Birmans. Le moine Wirathu a dit et répété que ce n'était pas l'heure pour trouver le calme. Il me semble au contraire qu'il est plus que temps de retrouver le chemin de la paix au Myanmar.






Frédéric Leblanc, le 27 novembre 2016.













1L'étymologie de « Birmanie » renvoie à Bamar qui est l'ethnie majoritaire dans le pays, mais loin d'être la seule puisqu'on compte pas moins de 135 ethnies en Birmanie (136 si on compte les Rohingyas comme faisant partie intégrante de la mosaïque birmanie). « Myanmar » est l'appellation officielle du pays, voulue par la junte militaire en 1989. Cette appellation ayant été contestée tant par l'opposition que par des pays comme la Thaïlande, on continue à utiliser le vocable « Myanmar » parallèlement à celui de « Birmanie ». Personnellement, j'emploie indifféremment les deux. Aujourd'hui, l'appellation complète du pays est « République de l'Union du Myanmar ».








Mosquée en feu suite aux émeutes de Meikhtila, le 21 mars 2013 









Voir notamment sur le site d'Arte : « La malédiction des Rohingyas »



Voir le site Info-Birmanie et sa page Facebook














Birmanie ou Myanmar





Régions et Etats de la Birmanie/Myanmar






Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.




Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.






Enfant rohingya dans le camp de réfugiés de Thet Kal Pyin à Sittwe, Arakan, 7-9 -2016.







1 commentaire:

  1. Un article qui fait vraiment bien le point, bravo, c'est tellement du n'importe quoi ce qu'on peut lire à droite à gauche sur le sujet ou des sujets similaires où chacun règle irrationnellement ses comptes avec tout le monde en matière religieuse notamment (particulièrement en France), toute religion confondue, réifiant les religions, les personnifiant, comme s'il n'y avait pas d'humains derrière, comme si les humains n'étaient pas responsables de leurs actes.

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