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jeudi 14 mai 2026

Ordre de l'Amour, universalité ou cercles concentriques ?

 


Je voudrais revenir ici sur un débat suscité par le vice président des États-Unis, James David Vance, et sa conception très particulière de l'amour en relation avec la lutte contre l'immigration que mène Donald Trump. En plus d'expliquer le débat dans les termes du christianisme dans cet article, je voudrais considérer ce débat d'un point de vue bouddhiste en faisant préalablement un détour par la Chine et un débat qui a opposé dans l'Antiquité, Confucius et Mozi dans un article prochain 1.


L'année passée, le vice-président JD Vance qui affirme être catholique a donc suscité beaucoup de débats alors qu'il justifiait la lutte violente contre l'immigration aux USA. Dans une interview à Fox News, il a notamment dit le 30 janvier 2025 : « En tant que dirigeant américain, mais aussi simplement en tant que citoyen américain, votre compassion va d’abord à vos concitoyens. Cela ne signifie pas que vous haïssez les gens venant de l’étranger, mais il existe un concept à l’ancienne -et je pense que c’est d’ailleurs un concept très chrétien- selon lequel on aime sa famille, puis son prochain, puis sa communauté, puis ses concitoyens, et ce n’est qu’ensuite que l’on peut se consacrer au reste du monde et établir des priorités à son égard ». Et puis de s'en prendre aux gauchistes qui, selon lui, déteste le peuple américain et leur préfèrent les migrants.


Ces déclarations nationalistes font écho à une formule célèbre de feu Jean-Marie Le Pen : « Je suis de ceux qui souhaite la fraternité de tout leur cœur. Mais moi, je crois aux choses réelles. Je crois aux attachements et aux devoirs hiérarchiques. J'aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. J'aime mieux les Français, j'aime mieux la France. Puis j'aime mieux l'Europe. Puis j'aime mieux l'Occident. Puis j'aime mieux le monde libre ». (« L'heure de vérité », Antenne 2, 27 janvier 1988)


Pour ces deux-là, l'amour, la compassion, la fraternité s'inscrit dans un cadre hiérarchique et des attachements auxquels nous destine notre naissance. Nous nous devons de préférer notre prochain à notre « lointain ». JD Vance inscrit cette conception dans un cadre chrétien : en parlant de « concept à l'ancienne » et de « concept très chrétien », il fait clairement référence à l'ordo amoris, l'ordre de l'amour de charité tel qu'il a pu être réfléchi et pensé par des pères de l’Église comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin. Tous les deux ont essayé de répondre à une question épineuse : Jésus a encouragé ses disciples à « aimer son prochain comme soi-même ». Voilà une bien belle chose, mais qui n'est pas sans poser de problème ! Qui est donc ce prochain ? Et comment dois-je aider tous les prochains potentiels qui sont nombreux de part le vaste monde ? Si j'offre la soupe à Pierre, Paul et Jacques, et qu'après Roger et Charles viennent toquer à ma porte parce qu'ils sont miséreux, comment leur donner la soupe que j'ai déjà offerte aux trois premiers ? Et aux milliers d'autres dans la même situation ?


Il faut bien mettre un ordre de priorité pour savoir qui je vais aider en premier, en second, en troisième, etc... Et pour faire bref, Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin font valoir qu'il nous faut une hiérarchie dans ce qui est « aimable ». Tout en haut de la pyramide, il faut mettre évidemment Dieu, l’Être parfait, suprême. En second, il faut mettre soi-même : « Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même ». S'aider soi-même ici est surtout synonyme de sauver son âme.


Il ne s'agit pas de s'aimer soi-même au sens de chercher les choses les plus privilégiées dans l'existence terrestre : l'argent, le luxe, le pouvoir, la gloire, etc... Sur cela, Saint-Augustin est très clair. Dans la « La Cité de Dieu » (XIV,28,1), il affirme : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. L'une se glorifie en soi, et l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes, l'autre met sa gloire la plus chère en Dieu, témoin de sa conscience. L'un, dans l'orgueil de sa gloire, marche la tête haute ; l'autre dit à son Dieu : ‘Tu es ma gloire et c'est toi qui élèves ma tête.’ Celle-là dans ses chefs, dans ses victoires sur les autres nations qu'elle dompte, se laisse dominer par sa passion de dominer. Celle-ci, nous représente ses citoyens unis dans la charité, serviteurs mutuels les uns des autres, gouvernants tutélaires, sujets obéissants. Celle-là, dans ses princes, aime sa propre force. Celle-ci dit à son Dieu : ‘Seigneur, mon unique force, je t'aimerai.’ ».


Selon Saint-Augustin, il faut s'aimer soi-même en tant que nous sommes un serviteur zélé de Dieu au mépris de nous-mêmes et nos propres intérêts : « l'amour de Dieu au mépris de soi-même ». Précisément dans ce passage célèbre, quand Augustin nous parle de l'orgueil de la gloire, de la passion de dominer et des victoires sur les autres nations, j'ai l'impression que l'évêque d'Hippone qui a vécu au IVème et Vème siècle nous parle directement de Donald Trump en personne, dans toute sa mégalomanie et toute sa démesure !


Mais revenons-en à l'ordo amoris, il y a donc l'amour de Dieu, l'amour de soi compris comme l'amour de notre âme spirituelle aux dépens de nos tentations terrestres. Ensuite vient l'amour pour ceux qui sont les plus proches de Dieu, les saints, le pape, etc... Vient ensuite l'amour pour notre famille avec là encore une hiérarchie, nous explique Thomas d'Aquin : l'épouse vient le père et la mère, même si le respect va aux d'abord aux parents, le père vient avant la mère, etc. Vient ensuite l'amour pour sa communauté. Enfin en dernier vient l'amour pour l'étranger, l'homme de mauvaise vie, le pécheur, l'égaré...


On doit pouvoir ranger tout le monde dans des catégories précises d'amour de charité et agir en conséquence comme quelqu'un qui suivrait en mode d'emploi avec une suite d'instruction. C'est à tout le moins comme cela que comprend JD Vance l'ordo amoris. Mais pas du tout le pape François qui a sèchement répondu au vice-président par lettre aux évêques américains interposée : « L’amour chrétien n’est pas une expansion concentrique d’intérêts qui s’étendent peu à peu à d’autres personnes et d’autres groupes. En d’autres termes, la personne humaine n’est pas un simple individu, relativement expansif, ayant des sentiments philanthropiques! La personne humaine est un sujet doté de dignité qui, à travers la relation constitutive avec tous, en particulier les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation. Le véritable ordo amoris qui doit être promu est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du «Bon Samaritain» (cf. Évangile de Luc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception 2 ».


François passe outre Augustin et Thomas d'Aquin, et leur volonté d'ordre hiérarchique pour replacer l'ordo amoris plus conformémement à la prédication anarchisante de Jésus et notamment sa parabole du bon Samaritain sur laquelle il est bon de s'arrêter un moment pour comprendre l'enjeu de ce débat. Avant de citer in extenso la parabole, il est peut-être bon de rappeler le contexte historique très brièvement : Jésus est un rabbin juif en prise avec d'autres rabbins juifs et enseignants de la Torah, la Loi. Les débats étaient rudes et on voit dans ce passage de l’Évangile de Luc un de ces érudits de la Torah qui essaye de mettre en difficulté Jésus. 


Par ailleurs, l'Israël du premier siècle n'étaient pas une entité apaisée, mais divisée en des classes sociales parfois opposées, mais aussi opposées ethniquement : les Samaritains formaient un peuple méprisé et ostracisé des autres Juifs, même s'ils étaient eux aussi de religion juive. Originaires de la Samarie au nord d'Israël, les Samaritains étaient considérés comme des hérétiques ayant leurs propres particularités cultuelles et leur propre lieu sacré (le mont Gazirim notamment). Plus simplement, les Juifs considéraient les Samaritains comme des Juifs de seconde zone, méprisables et sans aucune dignité.


À l'inverse, les prêtres (cohen, pl. cohanim) et les Lévites étaient très respectés dans la communauté juive : ils faisaient partie de l'élite sacerdotales qui jouissaient d'un très grand prestige et d'une grande dignité morale. Les prêtres, notamment, officiaient au sacrifice et avaient accès au Saint des Saints durant les cérémonies de Yom Kippour. Les Lévites, pour leur part, assistaient les prêtres et enseignaient la Loi tout en administrant les cités. Prêtres et Lévites constituaient donc la crème de la société juive de l'époque de Jésus par opposition aux Samaritains qui étaient tout en bas de l'échelle.


Sachant cela, on peut donc citer cette parabole du bon Samaritain que nous raconte Luc dans son évangile (10, 25-37) :


« Un enseignant de la Loi se leva et posa une question à Jésus pour lui tendre un piège.


Maître, lui dit-il, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ?



Jésus lui répondit : Qu’est-il écrit dans la Loi ? Comment la comprends-tu ?

Il lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.



Tu as bien répondu, lui dit Jésus : fais cela, et tu auras la vie.

Mais l’enseignant de la Loi, voulant se donner raison, reprit : Oui, mais qui donc est mon prochain ?



En réponse, Jésus lui dit : Il y avait un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, quand il fut attaqué par des brigands. Ils lui arrachèrent ses vêtements, le rouèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Or il se trouva qu’un prêtre descendait par le même chemin. Il vit le blessé et, s’en écartant, poursuivit sa route.



De même aussi un lévite arriva au même endroit, le vit, et, s’en écartant, poursuivit sa route.



Mais un Samaritain qui passait par là arriva près de cet homme. En le voyant, il fut pris de compassion. Il s’approcha de lui, soigna ses plaies avec de l’huile et du vin, et les recouvrit de pansements. Puis, le chargeant sur sa propre mule, il l’emmena dans une auberge où il le soigna de son mieux. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, les remit à l’aubergiste et lui dit : « Prends soin de cet homme, et tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai moi-même quand je repasserai. »

Et Jésus ajouta : A ton avis, lequel des trois s’est montré le prochain de l’homme qui avait été victime des brigands ?

C’est celui qui a eu compassion de lui, lui répondit l’enseignant de la Loi.

Eh bien, va, et agis de même, lui dit Jésus. »



Voilà donc la parabole du bon Samaritain. On a un érudit juif qui veut le mettre en difficulté et débusquer probablement le point où Jésus va contredire la Loi, la Torah et prononcer toutes sortes d'hérésies qu'il va pouvoir aller raconter à sa communauté juive orthodoxe pour le dénoncer aux yeux de tous. Mais Jésus répond par une question à la question de savoir comment obtenir la vie éternelle : « Toi, qu'en penses-tu ? »


La réponse de l'érudit est classique : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même ». Et Jésus approuve, une manière pour lui qu'il marche dans les pas de la Bible. Notons aussi que l'injonction d'aimer son prochain comme soi-même n'est pas une injonction de Jésus comme on le pense souvent. On la retrouve dans l'Ancien Testament : dans le Lévitique (19:18) notamment.


Mais qui est le prochain dès lors ? demande l'érudit juif, toujours soucieux de mettre en difficulté Jésus. Et c'est là que Jésus raconte l'histoire du bon Samaritain : un homme que personne ne connaît, un étranger est attaqué et dévalisé sur le chemin de Jéricho. Et trois hommes passent, d'abord un prêtre, puis un Lévite. Tous les deux font comme s'ils n'avaient rien vu et ferment leur cœur à la détresse de l'étranger. Seul le bon Samaritain vient à la rescousse de l'étranger. C'est lui qui a de la compassion, c'est lui qui marche droit dans la Loi, c'est lui qui aura la vie éternelle, c'est lui demeure auprès de Dieu.


Deux messages à tirer de cette parabole : la qualité de notre cœur ne dépend de notre statut social. Celui qui vient en aide est un réprouvé. De manière implicite, il me semble que Jésus indique que l'humilité est peut-être une condition pour développer son empathie, sa bienveillance et sa compassion. 


D'autre part, peu importe qui on aide, ses qualités, ses défauts, son statut, sa proximité. L'homme dépouillé de tout par les brigands symbolise l'être humain sans ses marqueurs sociaux que sont les vêtements, les bijoux, l'argent, le style, etc... Cet homme nu peut être n'importe qui, venir de n'importe où, peut avoir n'importe quel passé. Il n'est plus qu'un homme nu dans la détresse que nous n'avons aucun intérêt à aider : nous ne retirerons pas de gloire de l'aider, nous ne gagnerons pas une bonne réputation, on ne reverra jamais cet inconnu, ce qui fait qu'il ne nous rendra jamais la pareille. On l'aide parce que notre cœur nous dit de l'aider, dans le désintéressement total.


C'est ce que disait, me semble-t-il, le pape François dans sa lettre aux évêques américains (que j'ai citée plus haut) : « La personne humaine est un sujet doté de dignité qui, à travers la relation constitutive avec tous, en particulier les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation ». Tout être humain a une dignité : tout être humain peut donc être aidé, et tout être humain peut aider et s'investir dans la défense des plus défavorisés dans la société.


Qui est donc notre prochain ? On pourrait conclure en citant le Lévitique (19, 34) : « Tu aimeras l'étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte ».








1  L'idée de cet article m'a été inspiré par l'article : « La société ouverte de la vacuité » (Dans le sillage d'Advayavajra, 7 mai 2026) https://hridayartha.blogspot.com/2026/05/la-societe-ouverte-de-la-vacuite.html


2  Lettre du pape François aux évêques des États-Unis d'Amérique, 10 février 2025 : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2025/documents/20250210-lettera-vescovi-usa.html







Le Bon Samaritain,  Codex Purpureus Rossanensis, VIe siècle
Musée diocésain de Rossano (Calabre).





Lire également : 


Eros, philia et agapé


- Tu aimeras l'étranger (Lévitique, 19, 34)


- Il faut beaucoup aimer les hommes


- Solidarité et charité


- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)


- Détachement et amour (sur maître Eckhart)



Le Bon Samaritain, Rembrandt, 1632-1633,
Wallace Collection, Londres.











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Le Bon Samaritain, Van Gogh, 1890, musée Kröller-Müller, Otterlo.





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