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samedi 3 octobre 2015

Deux messages sur la plage



Un homme dit à un autre : 
« A la marée haute, il y a longtemps, avec un bout de mon bâton j'écrivis un vers sur le sable ; et les gens s'arrêtent encore pour me lire et font attention à ce que rien ne l'efface ».

Et l'autre homme dit :
« Et moi aussi j'écrivis un vers sur le sable, mais c'était à marée basse, et les vagues de l'immense mer l'ont effacée.

Mais dis-moi qu'avais-tu écrit ? »

Et le premier homme répondit : 
« J'avais écrit ceci :  "Je suis celui qui est". Mais toi, qu'avais-tu écrit ? »

Et l'autre homme répondit :
« J'avais écrit ceci : "Je ne suis qu'une goutte de ce grand océan" ».


Khalil Gibran, L'errant.







   Voilà un beau passage rédigé par Khalil Gibran. Deux hommes écrivent des messages sur la plage comme les enfants tracent leur nom ou celui de leur amoureuse dans le sable le temps de quelques jeux. Le premier écrit son message à marée haute. Il a un message fort et il veut marquer durablement les esprits : « Je suis celui qui est », nous dit-il. L'identification du sage philosophe à l’Être. Il a fait effort pour éliminer tout lui tout ce qui est périssable, sujet au changement, impermanent : son corps, son apparence physique, sa situation sociale, son nom, sa famille, ses amis, ses affects, ses émotions, ses pensées peut-être même. Il s'est dépouillé pour découvrir ce que les philosophes appellent « l’Être en tant qu'Être », cet Être permanent et stable derrière les apparences changeantes. Parménide disait que la chose la plus essentielle à dire de lui, c'est précisément : « l’Être est, le le non-être n'est pas » pour reprendre sa formule célèbre. « Je suis celui qui est », voilà donc une proclamation appelée à durer, une découverte qui devrait rendre fameux son découvreur tel Christophe Colomb ou Marco Polo. Et l'océan qu'est ce monde avec les phénomènes éphémères pour vagues déchaînées ne peut toucher cet Être inaltéré dans sa splendide éternité.

    Vient alors notre deuxième homme. Il écrit un tout autre message quand la marée est basse. « Je ne suis qu'une goutte de ce grand océan », nous dit-il. L'Être se dissout dans le vaste. Plus de transcendance. Plus rien que le fait de se sentir à tous les êtres de l'univers. Voici donc un message qui se perd dans le clapotis des vagues. Pourquoi vouloir toujours affirmer son Soi, son Être, alors que la vie frémit de toute part et que nous sommes traversés par le flux de l'univers ?

    Sigmund Freud appelait cet état d'être où l'on est absorbé par l'infinité des choses le « sentiment océanique ». Dans « La Mystique Sauvage »1, Michel Hulin nous raconte comment Freud a forgé ce concept grâce à sa correspondance de l'écrivain Romain Rolland, grand connaisseur de l'Inde mystique. Les contemplatifs indiens avaient bien compris à quel point ce sentiment d'être immergé dans l'océan infini du monde était beaucoup plus puissant que la contemplation orgueilleuse de la citadelle brumeuse et imprenable de l'Être. S'ouvrir à la non-dualité entre le moi et le monde est la source d'une grande béatitude. Même si nous nous sentons perdus ou déprimés face à la tristesse de cette vie, quand on se reconnecte au monde dans la méditation et qu'on se va au-delà de la dualité qui sépare le moi du monde, on voit renaître une joie profonde comme le phénix qui renaît de ses cendres.

    Le Bouddha a aussi mis en valeur cet abandon de l'Être en montrant l'illusion du Soi : le « je » n'existe qu'en interdépendance avec tous les phénomènes de l'univers. Mais s'il faut se détacher de l'Être, il faut aussi se détacher du non-Être. Dans le Mūlapariyāya Sutta2, le Soûtra de la Racine de Toutes Choses, le Bouddha passe en revue les différentes types d'existence, et notamment les existences divines où l'on fait une expérience quintessentielle et lumineuse de l'Être. Et il demande de se détacher de ces sphères divines afin de s'élever toujours plus haut vers la Réalité Absolue. « L'Ainsi-Allé comprend les dieux comme dieux. Ayant compris correctement les dieux comme dieux, il ne se conçoit lui-même comme dieu. Il ne conçoit pas lui-même comme dans la sphère des dieux. Il ne conçoit pas lui-même comme venant de la sphère des dieux. Il ne pense pas : « La sphère des dieux est mienne » et il ne se réjouit pas de la sphère des dieux. Pourquoi cela ? Parce que l'Ainsi-Allé a parfaitement compris la sphère des dieux ». Pour autant, une fois arrivé à ce stade où l'on a déraciné toute obsession et attachement pour l'Être, le Bouddha demande aussi à ses disciples de se détacher de tout ce qui peut caractériser l'Absolu : l'Unité, la Totalité et même le Nirvâna : « L'Ainsi-Allé comprend le Nirvâna comme Nirvâna. Ayant compris correctement le Nirvâna comme Nirvâna, il ne se conçoit lui-même comme Nirvâna. Il ne conçoit pas lui-même comme dans le Nirvâna. Il ne conçoit pas lui-même comme venant du Nirvâna. Il ne pense pas : « Le Nirvâna est mien » et il ne se réjouit pas du Nirvâna. Pourquoi cela ? Parce que l'Ainsi-Allé a parfaitement compris le Nirvâna ». Le Mūlapariyāya Sutta raconte que les moines qui ont écouté cet enseignement ont été complètement désarçonnés par cet enseignement. On le serait à moins. Mais pour réaliser la vérité ultime, il faut franchir le pas de se détacher de la non-dualité, de ce plongeon dans le Grand Tout, tout comme le message du second homme est effacé par les vagues qui montent.






1Michel Hulin, La mystique sauvage, Presses Universitaires de France, Paris, 1993.

2 Mūlapariyāya Sutta, Majjhima Nikāya. Traduction dans la traduction intégrale du Majjhima Nikāya par Môhan Wijayaratna, éditions LIS, Paris, 2010, pp. 19-27 et toujours de Môhan Wijayaratna : « La philosophie du Bouddha », également aux éditions LIS, Paris, 2000, pp. 170-177. 




Gary Koutsoubis






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Signature écrite à marée basse,
depuis longtemps effacée par les vagues montantes.
Ne restent qu'une photographie et un souvenir ! :-)





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