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mercredi 21 octobre 2015

Les replis de l'âme


   Mais une âme ne peut lire en elle-même que ce qui y est représenté distinctement, elle ne saurait développer tout d'un coup ses replis, car ils vont à l'infini.

Leibniz, Monadologie, 61.



Maurits Cornelis Escher



    Dans sa Monadologie de 1714, Gottfried Wilhem Leibniz fournit une intéressante image de l'âme. La vaste portée de l'âme court jusque l'infini, nous dit Leibniz ; mais si notre esprit ne conçoit qu'une pensée à la fois, c'est parce que l'âme est aussi repliée sur elle-même à l'infini. Comme une grande carte que l'on fait tenir sur la plus petite surface d'un livre en la repliant plusieurs fois, l'âme infinie tient dans notre conscience finie du quotidien en la repliant sur elle-même un nombre infini de soi. C'est pourquoi nous pouvons faire des étonnantes associations d'idée entre des choses qui n'ont apparemment aucun rapport entre elles : c'est qu'on passe dans une autre pliure de l'esprit, cachée jusque là et qui s'offre à nous dans cet instant présent avant de découvrir l'instant prochain une autre pliure inattendue.

   Je ne sais pas si cette description de l'âme ou de la conscience est juste ou vraie ; mais je trouve cette image stimulante et parlante. Toutes ces pliures, tous ces plis et replis avec leurs recoins obscurs, avec leurs forces cachées derrière un voile oblique, tout cela annonce les travaux sur l'inconscient de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle, et la psychanalyse freudienne. L'analyse bouddhique de la conscience postule l'existence d'une conscience cachée derrière les instants de consciences sensorielles de la vie de tous les jours : une conscience base-de-tout pour traduire l'expression tibétaine (kunshi namshé) ou conscience-entrepôt pour traduire littéralement le sanskrit (ālayavijñāna). Cet entrepôt de conscience reste dans l'obscurité ; et des formations mentales y résident à l'état de graine et de semence et qui germeront quand les conditions du karma seront réunies. A ce moment-là, ces formations mentales émergeront dans le champ de six consciences sensorielles (ce qu'on appelle habituellement la « conscience »!). Mais peut-être qu'il ne faut pas considérer cette conscience-entrepôt comme un espace euclidien, mais pour reprendre l'hypothèse de Leibniz comme un espace de courbures, de plis et de replis qui courent à l'infini dans le champ apparemment fini de la conscience ordinaire. Mais alors, ces pliures dans la nature de l'esprit seraient la marque de la réalité ontologique de la conscience ? En fait, pas nécessairement. Le Soûtra de la Pointe du Grand Véhicule décrit l'esprit qui se libère dans le Nirvâna à « un nœud dans l'espace et dénoué par l'espace ». Étrange situation existentielle qui est la nôtre !













Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.


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