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mardi 17 novembre 2015

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
Victor Hugo, Les Châtiments.

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;
Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ;
Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhovah,
Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !







Manifestant de la place Tienanmen à Pékin, 1989
Photo de Stuart Franklin

 




     J'aime ce poème de Victor Hugo, j'aime sa force évocatrice, j'aime sa puissance lyrique qui appelle à mener une vie entière et juste, et à ne pas tomber dans la mesquinerie et les misérables calculs d'une existence toute vouée à ses petits intérêts personnels. C'est un idéal de noblesse, presque aristocratique : il y a d'un côté l'homme qui vit, qui lutte, qui poursuit ses idéaux, qui s'élève spirituellement. Et face à cet homme au cœur noble s'élèvent les foules, les masses, la « plèbe » nous dit Hugo, le conglomérat de tous ceux qui se complaisent dans la petitesse et le ressentiment facile. En même temps, c'est là un idéal très républicain : on sent que la Révolution Française est passée par là ; il ne s'agit en aucun cas d'appeler à un élitisme social, de faire le jeu des personnes de « la haute » et de condamner les prolétaires, les gens de basse extraction, mais bien de dire que même le plus humble des ouvriers, des paysans peut se comporter de manière noble dès lors qu'il lutte pour établir un monde meilleur.
« C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains ».


    Au fond, il faut accomplir « son saint labeur » ou suivre éperdument son grand amour : vouloir apporter à ce monde trop froid, trop triste, trop violent quelque chose qui relève du bien, de l'humain, de l'amitié ou de l'amour, éclairer ce monde. Il y a cet effort hérité des Lumières de vouloir élever l'homme dans l'humanité et élever l'humanité en chaque homme. Et pour cette entreprise, on a besoin que des gens se lèvent de partout pour lutter et changer le monde : cela peut être des grands hommes, mais pas nécessairement, le progrès d'une société vient aussi que des « petites gens », des anonymes, des laissés pour compte se lèvent aussi et travaillent courageusement au bien du plus grand nombre. Hugo sublime cet individu qui pense par lui-même, « dont un dessein ferme emplit l'âme et le front » et l'oppose avec la foule rancunière, qui se laisse aller à la facilité et au dénigrement.
« Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère ».


    On a là cette foule pleine de ressentiment et de malveillance, prête à entendre n'importe quel tribun qui saura rassembler leurs haines, et qui suivra un tyran comme l'empereur Tibère ou qui assassinera lâchement un grand homme comme le révolutionnaire Marat. Aux yeux d'Hugo, leur tort le plus affreux est « ne point aimer ! suivre une morne carrière, sans un songe en avant, sans un deuil en arrière ». Il faut que la flamme de l'amour soit bien vive en notre cœur, et quelle étroitesse d'âme serait de ne pas être animé par cet amour, se contenter de chercher mesquinement les avancements d'une carrière en reniant ses rêves et ses espoirs pour un monde meilleur. Qu'ils soient riches à million ou qu'ils touchent un salaire étrique, cela n'a aucune importance.
« Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues ! »



    Victor Hugo cherche à faire coïncider un idéal égalitaire (même l'homme le plus modeste peut faire preuve de noblesse et de grandeur) et l'idéal d'excellence où l'individu, pour parvenir à sa grandeur et sa noblesse, doit travailler dans ce qui est le plus particulier à lui-même, cultiver sa propre spécificité dans son for intérieur. Cet idéal d'excellence s'oppose dès lors à la foule, à la « plèbe » en ce que celle-ci dissout nos individualités et réunit dans une masse informe dont les seuls dénominateurs communs sont les bas instincts, la propagation des rumeurs, des préjugés et qui risque à tout moment d'être séduite et contrôlée par des démagogues aux idées courtes et haineuses. Au fond, Hugo pense que c'est dans l'individu qu'il faut chercher les plus grands avancements pour l'Homme tandis que, dans la foule, ne règne qu'un morne conformisme de laquelle aucune créativité, aucune inventivité, aucun héroïsme ne peut ressortir.









PS : merci de tout cœur à Léa Ciari et Patrick Geffroy de m'avoir fait découvrir ce poème de Victor Hugo sur leur page « TheXynos7 ».







Arbre de la forêt de la Colle au Loup. Un jour, une photo




Autre poème de Victor Hugo :


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici




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