Pages

samedi 14 novembre 2015

Laisse-toi devenir cet espace

Laisse-toi devenir cet espace qui accueille toute expérience sans jugement.

Tsoknyi Rimpotché


    J'aime cette citation de Tsoknyi Rimpotché en ce qu'elle décrit bien une dimension essentielle de la méditation : se laisser redevenir un espace ouvert et vaste dans lequel les événements de la vie se dispersent et perdent leur pouvoir de nous obnubiler. Le vaste ciel peut ponctuellement être occupé par de gros nuages noirs et menaçants, pourtant le ciel ne réagit pas par la colère ou la peur à leur approche, mais ils les laissent venir et il les laissent partir sans jugement aucun. Les nuages peuvent obscurcir momentanément le ciel, mais ils n'ont pas le pouvoir d'altérer la nature du ciel. Pareillement, les événements qui nous occupent peuvent obscurcir notre vie momentanément, mais on devrait revenir à une conscience plus vaste et laisser passer les remous qu'ils créent sans émettre de jugement à leur égard. Les observer, les contempler, mais ne pas s'y attacher.

     Quand on se recentre dans le silence de l'instant présent, attentif au souffle et au corps, c'est à ce moment que l'esprit manifeste son espace naturel, sa vastitude, que l'on peut reconsidérer les événements en prenant de la distance par rapport à eux, en les relativisant. Je me souviens d'avoir rencontrée une Tibétaine dans un bus de la banlieue de Liège et elle m'a expliqué que son lama à Lhassa, la capitale du Tibet, lui avait expliqué que l'on peut voir les événements de la vie comme ça (elle a mis sa main juste devant les yeux) ou comme ça (elle a écarté sa main en la mettant à un mètre de ses yeux). C'est exactement cela : retrouver l'espace de notre conscience pour avoir considéré ce qui manifeste dans notre vie sous un autre angle et avoir la sagesse de lâcher prise par rapport aux passions qui nous assaillent.


      La conscience ordinaire avec en son centre notre petit ego se limite aux interactions que nous avons de manière quotidienne entre nous et ceux que nous croisons sur notre route et toutes les choses, tous les lieux qui composent ce quotidien, mais rien au-delà. Notre maison, notre voiture, la route que nous empruntons, le bureau dans lequel nous travaillons, les collègues que nous fréquentons, la famille que nous retrouvons, la maison, le jardin, l'émission de télévision que nous regardons pour nous vider l'esprit. Mais la conscience véritable, la conscience non-duelle se donne dans l'illimité, il n'y a nulle part où elle réside, elle n'est limitée par aucun lieu. Elle se trouve dans l'instant présent, mais elle n'est pas limitée par le temps. Elle est ce silence intérieur, cette ouverture qui accueille toute chose par ce que le philosophe grec Pyrrhon d'Elis appelait la « suspension du jugement ». Notre jugement sur les choses et nos réactions émotionnelles s'y apaisent d'eux-mêmes.




photo : Tartiplume dans la Lune



PS n°1 : j'emprunte cette citation de Tsoknyi Rimpotché à José Le Roy et son blog « Éveil et philosophie ». J'aime notamment cette analogie entre l'espace contenu dans un verre et l'espace du cosmos infini : « Une analogie non pas tibétaine (à ma connaissance) mais vedantique l'illustre bien : l'espace dans le verre n'est pas séparé de l'espace total. Supposons que le verre soit conscient et s'imagine à tort que son espace "intérieur" est séparé de l'espace "extérieur"... Le verre aurait alors l'impression d'être limité et d'être un objet dans l'espace environnant ».





PS n°2 : j'ai commencé ce texte cette nuit parce que je me suis réveillé très tôt vers 3 ou 4 heures du matin. En activant distraitement les réseaux sociaux, je me suis rendu compte qu'il s'est passé quelque chose à Paris, une attaque de malfaiteurs, puis plus tard je me suis rendu compte que c'était bien plus grave. Les attentats ont fait plus de 120 morts sur différents sites de Paris. 

     Je me suis demandé si je devais continuer ce texte qui parle de méditation et qui semble complètement déconnecté de l'actualité brûlante. Mais à vrai dire, je n'ai rien à dire pour l'instant sur les violences commises hier soir à Paris ce 13 novembre 2015, si ce n'est que j'ai beaucoup de compassion pour les victimes, et puis je me suis remis à mon texte parce que je ne pouvais rien faire d'autre et que je me suis dit que c'était justement le moment de laisser être l'espace infini de la conscience. Il faut laisser les noirs nuages de la haine, de la peur et de la terreur qui se sont formés en nous se dissiper pour garder la raison et la sagesse qui permettront une réponse citoyenne à la barbarie qui vient de nous frapper, et non pas une réponse encore plus barbare que les attaques elles-mêmes. Et il y a du pain sur la planche car déjà nous sommes assaillis de tous côtés par les racistes qui veulent s'en prendre aux migrants et les conspirationnistes qui voient en Laurent Fabius et le gouvernement français l'auxiliaire servile du Front Al-Nosra et de Daesh.



     Un ami, Nicolas, sur Facebook me demandait : « fais passer le message de la paix avant que la haine ne gagne ». Au fond, ce que je propose, c'est de s'asseoir un instant et de se laisser devenir cet espace qui accueille toute expérience sans jugement. Laisser tomber les reportages qui succèdent aux reportages, les témoins qui témoignent de l'horreur et les passants qui témoignent de leur peur. Laisser reposer cela dans le champ infini de la conscience, laisser filer toutes ces pensées et contempler l'instant présent. Inspirer et laisser parler la bienveillance et la compassion, expirer et avoir le courage de choisir la paix.





Terre et Voie Lactée
Scott Kelly de la station spatiale internationale - Nasa





Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici



1 commentaire:

  1. Hier au soir aux alentours de 4 heures du matin avec une boule intense au niveau du plexus solaire , j'écrivais une sorte de lettre pour personne et pour quelqu'un à la fois, tellement j'étais chamboulée, tourneboulée, triste. Faire passer un message de paix oui...Oui , je laisse passer les reportages, oui je respire, j'inspire et je tente de laisser "parler" la bienveillance et la compassion. Hier au soir.,j'ai également compris la force des réseaux sociaux... et ça aussi je vais laisser passer pour mon équilibre .Ton message est un message de paix et l' l'humanité et moi qui en fait partie nous en avons grandement besoin. Que la paix soit avec toi et merci beaucoup.

    RépondreSupprimer