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jeudi 31 août 2017

Méditation avec et sans objet





Méditation avec et sans objet






    Récemment, un internaute m'a interpellé à propos d'un de mes textes où je parlais de méditation. Je parlais de fixer l'attention sur un objet particulier, la respiration par exemple. « Mais pourquoi cette attention préconisée sur un objet ? Cela ne revient il pas à tromper et cadenasser l'esprit ? Ou alors cette focalisation a-t-elle un vrai but que je ne saisis pas ? Lorsque je médite, je pose mon esprit et mon corps, et puis j'observe ce qui se passe, sans contraindre l'un ou l'autre. Quand j'observe que je suis parti avec mes pensées, je tâche de mettre fin au flot ; mais sans revenir à quelque chose ».



     En fait, il conviendrait de faire la distinction entre deux types de méditation : la méditation avec un objet et la méditation sans objet. La méditation avec un objet, c'est se concentrer sur un objet physique ou mental pour pouvoir écarter les pensées perturbatrices et s'absorber dans l'attention. Cet objet peut donc être physique : le va-et-vient de la respiration, une partie du corps (le chakra dans la région du cœur, le nombril, la région du bas-ventre, dantian en chinois ou hara en japonais, 丹田, le chakra du front entre les deux sourcils,...). Cet objet physique d'attention peut être aussi un objet placé devant le pratiquant : un caillou, un symbole spirituel, la flamme d'une bougie...


    L'objet d'attention peut aussi être d'ordre mental : imaginer une sphère de lumière au niveau du chakra du cœur, visualiser de manière élaborée des bouddhas ou des déités tantriques. On remarquera aussi que prêter attention à ces objets mental nécessite de les imaginer : être donc à la fois producteur et récepteur de l'objet mental, acteur qui crée l'image mentale plus ou moins élaborée et spectateur dans le même temps. Cette démarche n'est pas inintéressante, mais personnellement, il me semble que cela complique le processus de la méditation, surtout pour un débutant. Le but de la méditation est quand même de laisser passer les pensées et les productions du mental pour être le simple spectateur silencieux de ce qui se passe dans notre expérience du monde. C'est pourquoi je recommanderais de pratiquer plutôt l'attention à des objets physiques simples comme la respiration. La respiration a l'avantage de toujours être là : si vous ne respirez plus, c'est soit que vous êtes en apnée au fond de l'eau, mais cet état ne va pas durer longtemps, soit que vous êtes en passe de mourir et il va falloir vite trouver une solution !


    L'objet d'attention peut aussi être un processus : par exemple, quand on s'attache à observer l'impermanence des phénomènes, l'écoulement du temps, la fluidité du temps qui se manifeste d'instant en instant. C'est un objet fondamental à méditer, mais attention au fait que l'impermanence envahit toutes choses en ce monde, y compris la conscience qui perçoit l'impermanence. Héraclite dans l'Antiquité disait qu'on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière ; mais la conscience qui voit la rivière s'écoule et se transforme encore plus vite que cette rivière ! La Seine ne devient pas subitement un ruisseau ou un océan en tempêtes. L'esprit, lui, change considérablement d'un instant à l'autre. Il n'y a donc pas de point de fixe d'où observer le manque de fixité de ce monde.


     On peut aussi observer chacune de nos sensations, là encore ce ne sont pas des objets stables. Mais il est intéressant de noter que, dans ce cas-là, on se focalise sur la base de notre rapport subjectif au monde, au corps et au mental. À chaque instant, nous sommes traversés par un flux incessants de sensations diverses et variées : sensations par rapport à ce qu'on voit, sensations par à ce qu'on entend, à ce qu'on respire, à ce qu'on goûte, à ce qu'on touche et sensations par rapport à toutes nos pensées, nos états émotionnels et tout ce qui traverse l'esprit.


        La méditation sans objet ne cherche à se fixer où que soit, à l'intérieur ou à l'extérieur. C'est la simple conscience sans jugement de tout ce qui est, de tout ce qui se manifeste dans notre expérience de la vie et du monde. La méditation sans objet est le vaste ciel qui ne se focalise sur aucun nuage, sur aucun souffle de vent, sur aucune goutte de pluie, ni aucun flocon de neige, mais qui laisse passer tout cela librement. Juste une attention limpide comme l'espace.


       On n'y regarde pas ceci plutôt que cela. Impartialité totale comme le ciel vide. Aucun positionnement de la conscience. Le ciel est-il à Paris plutôt qu'à Londres ? Plane-t-il sur les montagnes de l'Himalaya plutôt que sur l'Océan Pacifique ? Il est partout et ne se fixe à aucun endroit particulier. Pour le vaste ciel, le pic le plus haut du mont Everest n'a pas plus intérêt qu'un brin d'herbe sur le plat pays. L'éclair n'est pas plus fascinant que le nuage noir qui le produit.






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      La question est donc : quelle méthode faut-il privilégier ? Avec ou sans objet d'attention ? En fait, les deux méthodes ont leur avantages respectifs : la méditation sur un objet permet de développer la concentration tandis que la méditation sans objet permet de développer la sagesse et la liberté de l'esprit. Ces deux méthodes ont aussi du coup leurs défauts respectifs : la méditation sur un objet risque effectivement de "cadenasser" l'esprit et de le rendre plus obtus, la méditation sur un objet risque aussi de créer une tension. Par contre, la distraction et la somnolence risque d'emporter beaucoup plus facilement le méditant s'adonnant à la méditation sans objet.


      Concernant la méditation avec objet, il y a une métaphore intéressante : c'est comme un piquet dans un champ auquel est rattaché un cheval ou une vache, l'animal peut encore bouger. Au début, l'animal tire rageusement sur la corde. Puis il finit par se calmer et brouter son herbe paisiblement. Pareillement, l'esprit avec cette méditation souple avec objet a une marge de manœuvre, même s'il est fixé à une certaine zone. Il ne contrecarre pas les pensées, il les laisse apparaître, mais il n'est pas emporté par elles. Cela permet d'éviter la tension tout en laissant la concentration s'intensifier. Et si d'aventure l'attention s'échappe et s'égare en suivant une pensée ou une émotion, le méditant le ramène au piquet qu'est l'objet d'attention.


        Le pratiquant doit estimer laquelle de ces deux méthodes lui est le plus utile à tel moment donné de sa journée. Pour un débutant, je conseillerai de pratiquer d'abord l'attention à la respiration pour rentrer dans la méditation. On est très souvent égaré par les forces émotionnelles et le discours incessant de notre mental. Autant avoir un repère qui nous sera utile pour savoir si l'on distrait, agité ou somnolent. Pareillement, pour un pratiquant plus expérimenté qui aurait à un moment de sa journée toutes sortes de tracas, d'ennuis ou qui est en proie à un état émotionnel intense, il vaut mieux commencer avec la méditation avec objet, le temps de calmer tout ça ; puis, une fois le mental apaisé, on peut s'ouvrir à la méditation sans objet.


     Souvent, les textes bouddhiques, surtout du Grand Véhicule, dans le bouddhisme tibétain notamment en relation avec le Mahāmudrā ou le Dzogchen, ou dans le bouddhisme Chan ou Zen, présentent la méditation sans objet comme un stade supérieur de la méditation, quelque chose de plus noble et de plus spirituel. Dans la méditation avec objet, il reste encore une sorte de dualité : il y a d'un côté un méditant, le sujet de la méditation qui observe un objet de méditation dans l'acte de la méditation. Dans la méditation sans objet, il y a le pur acte d'observer sans qu'on soit obligé de maintenir la conscience d'un sujet méditant et d'un objet médité. La conscience est là, vaste comme le ciel, ne se limitant à rien, à aucune situation, à aucun lieu et à aucun moment. Cette conscience est pure luminosité, laissant apparaître tous les phénomènes, mais n'étant aucun de ces phénomènes. Et cette conscience est pure dynamique de compassion envers tous les êtres, sans calcul, sans distinction, sans même l'intention d'éprouver un sentiment de compassion. La méditation sans objet ouvre l'esprit à la liberté et à la non-dualité. Et elle permet de faire fleurir la sagesse comme une fleur de lotus s'épanouit à partir des marécages de l'existence.


        Cela est vrai. Néanmoins, il importe de rappeler que cet état vaste de l'esprit risque bien d'être très vite d'être balayé par la somnolence, l'agitation, les préoccupations mondaines ou même les pensées qui se remettent très vite à commenter cet état de liberté : « comme cela est vaste », « je me sens tellement bien », « voilà la liberté naturelle de l'esprit », etc... Sans que l'on s'en rende compte, ces pensées, ces commentaires spirituels, troublent le silence de la contemplation, et, de pensées en pensées, ramène le mental à l'ego ordinaire. C'est pourquoi il faut souvent revenir à la méditation avec objet. Par ailleurs, je pense que l'on peut expérimenter la non-dualité simplement en observant un objet. Au début, il y a effectivement un sujet observant et un objet observé ; mais si vous vous absorbez dans la conscience dénudée de l'objet, vous verrez que cette dualité sujet-objet n'est qu'une convention du mental qui a besoin de créer des entités distinctes pour rendre le monde compréhensible. Mais la nature profonde des choses est que tout est relié, tout est interdépendant. La respiration n'existe pas indépendamment du corps comme elle n'existe pas indépendamment de l'esprit. Le brin d'herbe que vous regardez n'est pas une entité séparée de la terre, du ciel ou de votre corps. On a besoin du concept « brin d'herbe » pour s'y retrouver dans le monde et ne pas le confondre avec une fleur ou un caillou. Néanmoins, le brin d'herbe ne saurait exister sans le soleil, la terre ou l'eau de la pluie. Et la terre, le soleil ou la pluie ont besoin d'autres éléments pour exister à leur tout.




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        Pour conclure, je dirai que la méditation est un art. Et que l'on choisisse la méthode avec ou sans objet d'attention dépend des circonstances, du moment, de la situation et de notre état psychique présent. Il faudra choisir le plus judicieusement ce qui nous convient le mieux à tel moment précis. C'est comme un peintre : va-t-il choisir un pinceau ou crayon ? La peinture à l'huile, la gouache ou l'aquarelle ? Il n'y a pas de règle claire ou de procédure stricte à suivre : tout dépend des intentions du peintre et de ses choix créatifs.



      Pareillement, la méditation sur un objet permet plus facilement de développer la concentration ainsi que la maîtrise du corps et de l'esprit. Cela culmine dans l'ekagrata, la concentration en un point où on focalise toute la puissance d'attention et l'énergie de son être en un seul point. Les textes bouddhiques expliquent que cette concentration en un point est la porte d'accès aux pouvoirs psychiques comme la capacité de l'esprit à influer sur le monde physique ou à avoir des visions. La méditation sans objet permet au contraire de laisser libre l'esprit, lui donner l'opportunité de ne pas être enfermé dans telle ou telle situation de l'existence. Il faudra jongler avec ces deux formes de la méditation, passer de l'une à l'autre au bon moment pour que la méditation soit véritablement créatrice. 










Radu Emanuel







Sur la méditation de manière générale : 






Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

En compagnie du souffle :  

     








Sur les méditation des Quatre Qualités Incommensurables :




Les différentes formes de l'amour et comment concilier ces différentes formes avec sagesse.


Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée



        On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.




Joie 

   Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?





    L'équanimité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?







Voir également : 


- Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte

     Pourquoi les enseignements du Bouddha sont-ils si rarement cités par les lamas du bouddhisme tibétains ? Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soutra des Quatre Etablissements de l'Attention) ? Les soutras du Petit Véhicule ont-ils un intérêt dans la méditation sur la vacuité telle que l'expriment les soutras de la Perfection de Sagesse ? Comment intégrer les différents Véhicules du bouddhisme ?




Slowly, slowly, slowly.... : voir le texte
       Le progrès lent et graduel de la méditation. Comment arriver à la pleine conscience ?





       Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. 







On m'a récemment posé la question : je ne peux pas pratiquer la méditation de l'attention portée à la respiration, puisque je suis asthmatique. Que dois-je faire ? Il se trouve que je suis, moi aussi, asthmatique. En fait, le fait de respirer bien ou mal n'a rien à voir avec la pratique de l'attention telle qu'est enseignée par le Bouddha. Il s'agit de prêter attention à la respiration, pas de la réguler à tout prix. Même pendant une crise d'asthme, on continue à inspirer et expirer. Vous le faites difficilement du fait de la crise, mais vous le faites, sinon vous seriez mort. Il faut seulement prendre conscience de cette conscience de cette respiration et laisser l'esprit se calmer et se libérer de lui-même.



























Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





2 commentaires:

  1. Bonjour :o) Je viens de lire votre commentaire dans l'article de "la carotte masquée" et suis venue lire vos articles passionnants. Y a t'il moyen de s'inscrire à vos mises à jour pour ne pas rater un de vos article ? Je ne trouve pas d'endroit ou m'inscrire dans le site. Merci. Belle fin de semaine. Nat

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  2. Merci beaucoup, Nat, pour ce commentaire. Il est vrai que je n'ai pas prévu d'abonnement ou de newsletter pour mon blog. Je vais y essayer d'y penser. Il est vrai que je n'ai vraiment pas rénové la structure du blog depuis son commencement... Il serait judicieux d'y penser.

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