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dimanche 17 mai 2020

Peu doué pour la sagesse





- Mais ce qu'il y a de grand, ce qu'il y a d'exceptionnel convient peut-être à d'autres, à Socrate et aux individualités de sa trempe. Pourquoi donc si nous sommes aptes par nature à de telles prouesses, tous les hommes ou la plupart des hommes ne leur ressemblent-ils pas ?


- Est-ce que tous les chevaux sont rapides ? Ou tous les chiens habiles à suivre une piste ? Non ! Mais après ? Parce que je ne suis pas bien doué, devrai-je pour cela renoncer à faire de mon mieux ? À Dieu ne plaise ! Moi, Epictète, je ne serai pas meilleur que Socrate, mais même si je n'arrive pas à son niveau, je m'en contente. Je ne serai pas non plus Milon, mais je ne néglige pas pour autant de mon corps, ni Crésus, et pourtant je ne me désintéresse pas de ma fortune. En un mot, il n'est aucune autre chose dont nous ne renoncions à prendre soin sous prétexte que nous désespérions d'atteindre le plus haut niveau dans ce domaine.


Épictète, Entretiens, Livre I, chapitre II.












Épictète. Gravure de Théodore Galle d'après un modèle de Pierre-Paul Rubens (1615)
figurant dans un ouvrage de Juste Lipse ("L. Annaei Senecae philosophi Opera, quae exstant omnia")









Dans le domaine spirituel, on entend souvent que la sagesse est un idéal trop élevé et trop exigeant, quelque chose pour lequel on ne pourrait pas être à la hauteur. Le philosophe stoïcien Épictète (50 – 125 de notre ère) contestait fermement ce type de découragement. Ce n'est pas parce qu'on n'est au niveau de Socrate qu'il faut renoncer à chercher la sagesse. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas un modèle de vertu qu'il faut renoncer à bien se comporter et à essayer d'améliorer ses actes. Ce n'est pas parce que nous ne sommes pas parfaitement altruistes et complètement désintéressés qu'il faut renoncer à penser à aider les autres. Ce n'est pas parce qu'on ne maîtrise pas complètement ses affects et ses états émotionnels qu'il faut renoncer à se contrôler soi-même. Ce n'est parce qu'on est parfois colérique qu'il faut renoncer à dompter sa colère.


Épictète prend l'exemple du sport : imaginons Milon de Crotone, l'athlète le plus célèbre de l'Antiquité, de multiples fois couronnés dans les jeux les plus célèbres de l'époque, jeux olympiques, jeux delphiques, jeux isthmiques, etc... Aujourd'hui, on peut prendre pour exemple des athlètes plus contemporains, Arnold Schwarzenegger pour le body-building ou Christiano Ronaldo pour le football. Il est évident que si on se met à faire du sport, on n'atteindra pas le niveau de ces athlètes. On en sera même très éloigné. Faut-il pour autant renoncer à faire du sport ? Personnellement, je fais de la musculation et je sais que je n'aurai jamais le physique d'un Arnold Schwarzenegger ou quoi que ce soit qui en approche. Mais cela m'est bien égal. Je ne fais pas du sport pour avoir le physique le plus impressionnant mais pour entretenir mon corps et me sentir bien dans ma peau.


Pareillement, Épictète nous dit que l'on ne sera jamais aussi riche que Crésus. Aujourd'hui on évoquerait plutôt la figure de Bill Gates et de Jeff Bezos. Ce n'est pas parce que ma fortune est modeste que je renonce à gérer mon compte en banque de manière prudente et raisonnable. Je ne dilapide pas mes maigres ressources en vain, et j'essaye de faire fructifier le peu que je possède déjà.


Dans le même état d'esprit, nous ne sommes peut-être pas des champions de la sagesse, mais on peut essayer d'être un peu plus sage dans la vie, un peu moins insensé et aux prises avec la vanité et l'orgueil. On peut essayer d'infléchir nos comportements vers un peu plus d'altruisme sans que nous soyons des modèles de sainteté en la matière.


Ce qui est remarquable avec cette citation d'Épictète, c'est que celui-ci sort d'un certain modèle de l'Antiquité, à savoir le modèle du Sage comme un surhomme qui échapperait complètement à l'expérience humaine. Dans les textes antiques, on présente régulièrement le Sage comme quelqu'un qui transcende complètement les difficultés de l'existence sans être touchés par celles-ci. Dans le cadre de la philosophie grecque, on pourrait citer l'exemple d'Anaxarque d'Abdère. Diogène Laërce raconte dans sa « Vie et Doctrine des Philosophes Illustres » l'épisode où Anaxarque fit preuve d'un immense courage dont il fit preuve quand il fut capturé par le tyran de Chypre Nicocréon qui le haïssait profondément. Nicocréon exigea qu'on infligeât à Anaxarque la torture en écrasant ses os avec des pilons en fer. Anaxarque demeura pourtant stoïque face à ces tourments et répliqua au tyran : « Broie le sac d’Anaxarque ; mais Anaxarque, tu ne le broies pas1 ! » Nicocréon, fou de rage, ordonna qu’on lui tranche la langue ; et Anaxarque se coupa lui-même sa langue avec ses dents et la cracha au visage de Nicocréon.


C'est typiquement le genre d'attitude héroïque que l'on est en droit d'attendre du Sage dans l'Antiquité. Et très souvent on présente la sagesse sous une forme binaire : soit on est sage, soit on ne l'est pas. Dans cet état d'esprit, on peut comprendre le découragement qui guette si on se sent incapable d'une telle impassibilité ou d'un tel courage héroïque. Ne vaut-il mieux pas alors se détourner de la quête de sagesse ?


Cette mentalité a perduré, même à l'époque contemporaine. Je me souviens d'un texte d'Arnaud Desjardins où ce dernier explique qu'un Sage ne verrait pas son humeur modifiée, même si on l'envoyait à Auschwitz. Cette figure du Sage impassible, imperturbable, parfaitement égal à lui-même dans toutes les circonstances persiste donc dans le temps et alimente nos représentations. C'est très décourageant parce que nous savons que nous sommes susceptibles de perdre patience, même en attendant le bus. Ce passage d'Épictète va à rebours de cette mentalité et se met à portée de notre humanité, sans attendre une quelconque surhumanité qui naîtrait de nos exercices spirituels et de notre quête de sagesse.


Shāntideva explique qu'il faut développer la patience très progressivement en partant des petites choses :


« Il n'est rien qui, par l'accoutumance,
Ne devienne aisé.
Aussi en vous familiarisant avec de moindres maux,
Apprenez à en supporter de grands.


N'a-t-on pas vu cela pour des douleurs inutiles
Comme les piqûres de serpents, de taons,
Les sensations de faim et de soif
Et autres démangeaisons ? 2 »


On ne devient pas un grand homme d'un bond, mais par une petite succession de petites progressions. Et peu importe nos talents et nos prédispositions. Il faut avoir la résolution de s'améliorer et de se transformer soi-même tant que se faire se peut. À la fin de son Apologie de Raymond Sebond, Michel de Montaigne évoque un autre grand philosophe stoïcien, Sénèque : « Ô la chose vile et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité », et Montaigne commente cette sentence : « Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises ».


Ce bond au-dessus de son humanité ne sera pas chose facile, et peut-être comme le suggère Montaigne, chose impossible. Cette volonté de devenir un Sage transcendant ses affects humains, trop humain est peut-être un « désir utile » comme Montaigne le dit ou un « idéal régulateur » comme le dirait Emmanuel Kant : un peu comme le marin qui fait route vers le nord en allant vers l'étoile polaire sans jamais atteindre concrètement cette étoile polaire, cet idéal du sage peut orienter notre vie vers plus de sagesse sans qu'on atteigne nécessairement cet idéal.


Cela me rappelle que ma professeure de philosophie antique m'avait vivement critiqué parce que j'avais utilisé dans un travail cette anecdote d'Anaxarque d'Abdère que j'ai cité plus haut et où il nargue son bourreau. Elle pensait qu'il n'y avait aucune preuve historique derrière cette anecdote. Ce qui est vrai, mais si on va par ce chemin, il n'y a pas non plus beaucoup de preuves historiques directes de la vie de Socrate... Mais en réalité, ce qui m'intéressait dans cette anecdote, ce n'est pas son historicité ou sa vraisemblance, mais ce que cette anecdote nous dit de l'idéal de sagesse chez les Grecs.


Ensuite, j'avais cité une autre anecdote, touchant cette fois un disciple célèbre d'Anaxarque, Pyrrhon d'Elis, le fondateur du scepticisme. Pyrrhon doutait que le monde soit réel. Pourtant, un jour il avait fui les crocs d'un chien méchant qui voulait le mordre en se réfugiant dans un arbre. Là, ma professeure de philosophie antique trouvait que ce n'était pas très conséquent de la part de Pyrrhon qui se contredisait à l'évidence par ce genre de démonstration. Si le monde est irréel, pourquoi fuir les crocs d'un chien ? Quand j'ai cité une anecdote où l'on fait preuve d'un héroïsme extraordinaire, cela n'allait pas ; et quand j'ai cité une anecdote qui correspond plus à la nature peureuse et pas du tout héroïque des hommes, cela n'allait pas non plus.


Mais là encore pourtant, il y a un enseignement derrière cette anecdote. Pyrrhon montre par ses actes qu'il ne faut pas chercher absolument à atteindre les idéaux qu'on défend dans son discours. Il ne faut pas suivre sa logique jusqu'au bout puisqu'on ne peut être sûr de rien. Rester raisonnable vaut beaucoup mieux, même cela doit nous vouloir quelques moqueries. À quoi bon vouloir être absolument héroïque face aux morsures d'un chien ? Le chien n'en retirera aucune leçon de sagesse, et nous mordu, on ne sera pas plus sage pour la cause. Ne poussons pas nos principes jusqu'à un absolu où ils perdent leur sens. Dans l'existence, soyons orienté vers cette existence, et non pas vers des idéaux et des principes éthérés. Dans cette existence, nous ne sommes pas parfaits, nous ne sommes pas impassibles en toutes circonstances, mais on peut insuffler une certaine dose de sagesse dans cette vie. Et c'est tout ce qui compte.













1 Diogène Laërce, « Vies et doctrines des philosophes illustres », Librairie Générale Française, Paris, 1999, IX, 59.

2 Shāntideva, « Vivre en héros pour l’Éveil » (Bodhicharyāvatāra), traduction de Georges Driessens, Seuil/Points Sagesses, Paris, 1993, chap. VI, 14 & 15.































Voir également :



Blaise Pascal, Epictète, Montaigne et la question du stoïcisme au XVIIe siècle





















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Textes et essais sur la philosophie gréco-romaine ici.


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