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vendredi 23 janvier 2015

J'habite dans une forêt profonde

J'habite dans une forêt profonde
d'année en année poussent les lianes vertes
en outre nulle affaire des hommes ne vient me harceler
de temps à autre j'entends un bûcheron chanter
au soleil je rapièce ma bure de moine
sous la lune je récite des vers bouddhiques
j'aimerais dire à ceux qui pratique la Voie,
pour se contenter on n'a pas besoin de beaucoup

Ryôkan




Hayami Gyoshû (Japon, 1894-1935)



    Aujourd'hui, de nombreuses mouvances écologiques se revendiquent de la « simplicité volontaire », l'idée de réduire sa consommation de bien pour vivre plus en harmonie avec la Nature. Or s'il y a un homme qui a incarné ce concept de « simplicité volontaire », c'est bien le maître zen Ryôkan (1758-1839). Chez Ryôkan, la simplicité n'est même plus volontaire, elle est spontanée. Vivre avec le moins possible, s'adonner tranquillement à des activités simples, être heureux et se réjouir de ce que l'on a, Ryôkan incarne tout cela avec une innocence et une joie touchante et inspirante.

     Ryôkan a passé beaucoup de temps à collecter les enseignements de maître Dôgen. Et il est difficile de ne pas penser aux poèmes de Dôgen quand on lit ceux de Ryôkan. Pourtant, là où Dôgen instille un jeu subtil entre la spontanéité de la perception de la Nature et une signification mystique plus profonde, on a l'impression que Ryôkan est beaucoup plus simple, voire enfantin dans sa manière d'écrire les poèmes : encouragement à vivre une vie simple, sans artifice, impermanence des choses qui nous entourent et de nous-mêmes, les difficultés de la vie. Voilà tout le message de Ryôkan. On est loin des grands développements philosophiques et poétiques de Dôgen, loin des subtilités des textes canoniques du bouddhisme. Et pourtant Ryôkan derrière sa simplicité apparente nous laisse en creux ressentir une réalité plus profonde.

     Étrange sentiment que cette lecture qui a quelque chose d'irrésistiblement inspirant.

     Certes, on ne vit pas dans un ermitage isolé dans les montagnes. On peut avoir un travail et être « harcelé par les affaires des hommes ». Mais Ryôkan nous rappelle que les enjeux de s'élever au-dessus des autres n'ont aucun sens. Sa solitude nous rappelle que l'on doit d'abord aller dans le sens de l'humain : « de temps à autre j'entends un bûcheron chanter ». Je me tiens à l'écart des autres ; pourtant je sais les entendre. Quand on appris à vivre dans la solitude, on peut d'autant mieux apprécier ses congénères humains, sans pour autant s'attacher à ces affaires humaines, avec leurs lots de mesquinerie, de rivalité ou de concurrence.

   Ryôkan entretient sa robe de moines sur un plan physique et récite des textes bouddhiques sur le plan de sa conscience. C'est peu, mais c'est bien comme ça, pas besoin d'en rajouter. « J'aimerais dire à ceux qui pratique la Voie, pour se contenter on n'a pas besoin de beaucoup ». On peut désencombrer tout ce qui est superflu dans notre vie. On peut alléger notre vie.





Robert Doisneau, La poterne des peupliers, 1932




Ryôkan, Moine errant et poète, Hervé Collet et Cheng Wing Fun, Albin Michel/Spiritualités vivantes, Paris, 2012, p. 62.


Ryôkan

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3 commentaires:

  1. C'est vrai que pour se contenter nous n'avons pas besoins de beaucoup de choses. Tout le monde ne vit pas en ermites dans les montagnes ou ailleurs .... aller dans le sens de l'humain tout en restant à l'écart . Merci pour votre bel article et le partage de ce bel enseignement. Aujourd'hui à Genève il neige c'est magique. Excellent wee. Paix et sérénité .

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  2. Hier aussi, il a neigé dans la région de Liège. J'ai pris la vieille luge familiale et je suis parti faire quelques glissades avec mes neveux et ma nièce.

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