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dimanche 11 janvier 2015

Penser l’homme et l’animal au sein de la Nature - 3ème partie

1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie - 6ème partie - 7ème partie 


         Voilà donc : je me rallie à David Olivier et Yves Bonnardel sur ce point du refus de l’idée de Nature comme un ordre hiérarchique émanant d’elle-même, la Nature, ou émanant de Dieu, ordre qui imposerait une conduite et une attitude aux êtres humains (« il est naturel d’agir ainsi », « tel acte est contre-nature ; donc il faut l’éviter à tout prix »), ordre qui assignerait une place déterminée aux êtres sensibles (à la tête de la société pour les hommes blancs de classe supérieure, au foyer pour les femmes, dans le champ ou dans la mine pour l’esclave, dans l’enclos ou à l’abattoir pour les animaux). La Nature n’est pas un ordre immuable et parfait ; ce sont les hommes qui interprètent de manière intéressée la Nature pour fonder un ordre social déterminé uniquement par des consciences humaines.




            Hegel voyait en la Nature l’éternel retour du même ; mais on voit bien qu’Hegel est là un penseur pré-darwinien qui ne voit pas l’évolution à l’œuvre dans la Nature. Et encore cette évolution n’a elle-même pas de sens : ce n’est pas parce que l’homme existe qu’il est la finalité de l’évolution. L’ornithorynque peut aussi bien revendiquer être la finalité de l’évolution puisqu’il existe aujourd’hui des ornithorynques !

            Au XVIIème siècle, Baruch Spinoza disait déjà qu’il n’y a ni bien, ni mal dans la Nature. Seule compte la sensibilité des êtres expérimentant les choses au travers de leurs perceptions sensorielles et de leur conscience.             Ainsi commence-t-il son Traité de la Réforme de l’Entendement : « Après que l’expérience m’eut appris que tout ce qui arrive d’ordinaire dans la vie commune est vain et futile, ayant vu que tout ce qui était pour moi cause ou objet de crainte n’avait en soi rien de bon ou de mauvais, mais dans la seule mesure où mon âme en était émue, je me décidai enfin à chercher s’il n’existait pas un bien véritable, communicable, et tel que mon âme, rejetant tout le reste, pût être affecté par lui seul ; bien plus, s’il n’y avait pas quelque chose dont la découverte et l’acquisition me ferait jouir pour l’éternité d’une joie continue et souveraine [1] ». Une chose extérieure à nous qui suscite la crainte comme la maladie, la mort, une bête sauvage, un tyran ou un malfrat qui veut nous exploiter ou nous torture, n’est pas mauvaise en soi, mais bien mauvaise parce que notre âme ou notre conscience perçoit cette chose de manière négative et ressent la peur et la douleur à son contact. L’éthique ne doit pas se guider par rapport à un ordre abstrait d’une Nature interprétée à partir des données sensibles et les connaissances partielles que, nous êtres humains, pouvons avoir de la Nature à un moment donné de l’Histoire ; mais au contraire, l’éthique doit se diriger par rapport au ressenti des êtres sensibles. Œuvrer tant que se faire se peut à créer un bien véritable qui soit ressenti par les êtres sensibles, qui soit communiqué à leur conscience. Œuvrer tant que se faire se peut aussi à limiter et à soulager les souffrances que peuvent ressentir ces êtres sensibles. Combattre l’injustice, la torture, les iniquités ou les élevages industriels parce que cela condamne des êtres sensibles à une souffrance inutile et monstrueuse. Voilà en quoi consiste l’éthique.




            La Nature ne peut dicter les normes de ce qui doit être ou pas. En elle, il n’y a pas de bien ou de mal dans la Nature. Bien et mal appartiennent aux consciences. Ce sont les consciences qui forgent les idées de bien et de mal ainsi que les idées d’ordre naturel qui viennent cautionner et renforcer l’autorité à imposer des comportements jugés bons et à proscrire les comportements mauvais. Ce sont également les consciences qui créent les idées d’ordre divin ou surnaturel qui viennent donner un sens transcendant à ce que nous vivons. Ces idées d’ordre naturel ou d’ordre divin doivent être démasquées comme des créations de la conscience en vue d’asseoir un pouvoir et malheureusement, souvent  de nier le vécu de toutes sortes d’individu humains comme non-humains. « Il est naturel de manger de la viande ; donc c’est bien d’en manger. Cela va nous donner de la force… », etc. Il est emblématique de voir que, dans la pensée d’Aristote, l’homosexualité est considérée comme naturelle, donc tout à fait acceptable, voire plus spirituelle que la vulgaire hétérosexualité, tandis que, dans la scolastique chrétienne qui a repris l’idée d’ordre naturel à Aristote, l’homosexualité est considérée à la fois comme « contre-nature », relevant donc d’une perversion de la volonté libre de l’homme et comme quelque chose de « bestial », ce qui renvoie donc au monde des bêtes féroces, donc de la nature déchaînée et immorale. On voit par cet exemple que cette notion de Nature est effectivement ambigüe, puisque selon sa conception personnelle de la Nature, on en vient à accepter un comportement ou à le rejeter toujours au nom de la Nature. Par ailleurs, la Nature est à la fois invoquée comme modèle moral (« il est naturel de faire ceci ou cela ») et comme repoussoir hideux de nos pulsions les plus anciennes et les plus inacceptables (la bestialité, la férocité….).

            Cette conception idéologique de la Nature surimpose à la Nature toutes sortes de représentations idéales ou idylliques qui n’ont pas nécessairement grand-chose à voir avec la Nature véritable. Un seul exemple : cette représentation idéologique qui tend à exclure l’homosexualité de la Nature. Les bêtes seraient instinctivement hétérosexuelles, puisque leur sexualité serait purement reproductive. Dans cette représentation de la Nature, l’homosexualité serait une invention perverse des hommes qui se détournent des droits chemins de la Nature. Or les éthologues se sont rendu compte que les comportements homosexuels existaient bel et bien dans la Nature ! Ils ont d’abord constaté des liaisons homosexuelles chez les pingouins, puis dans toutes sortes d’espèce. Simplement nos a priori et nos représentations inconscientes nous empêchaient de les voir. Cela ne cadrait pas avec l’image culturelle que l’on se faisait de « l’ordre de la Nature ».

            On peut donc souscrire à cette volonté d’Yves Bonnardel et de David Olivier d’abandonner l’idée de Nature comme ordre moral régissant le monde. J’ai essayé de montrer que cette entreprise était déjà en marche dans l’Histoire des idées. Bien sûr, il en reste beaucoup de restes dans nos mentalités actuelles. Ainsi la propension de nos contemporains à penser que l’on a toujours mangé de la viande et qu’il est donc naturel de manger de la viande… L’inverse est également vrai dans le camp des végétariens : un argument souvent invoqué pour soutenir le végétarisme est de dire que l’homme n’a pas la dentition d’un carnivore. Cet argument n’est à mes yeux recevable que s’il vient court-circuiter l’argument précédent qui dit que l’on a toujours mangé de la viande et qu’il est donc naturel de manger de la viande… Mais en soi, le fait que notre dentition ne soit pas celle d’un animal carnivore ne dit rien du tout sur le fait de savoir s’il est bon ou mauvais de manger de la viande. Après tout, à l’état naturel, les mains n’ont pas été conçues pour manier le volant d’une voiture ou le clavier d’un ordinateur ; pourtant nous manions ces outils et tant d’autres que les êtres humains ont inventé au cours de l’Histoire. L’homme fait des choses qui n’étaient prévues qu’il accomplisse. J’aurais presque envie de dire que « c’est dans sa nature » !

            Pareillement, l’argument des vegans qui consistent à dire que le lait de vache n’est adapté que pour le veau me laisse franchement sceptique. Seuls les hommes auraient l’étrange idée de boire un lait qui n’est pas le leur, disent-ils. C’est faux : donnez du lait de vache à un chat et il le lapera goulûment. L’argument a certainement une portée dans la dimension de la santé : le lait de vache est prévu pour faire pousser un veau de 200 kg en quelques mois. Boire trop de lait de vache n’est donc certainement pas bon pour la santé humaine. Mais ce n’est pas un argument éthique : on ne viole pas une loi de la Nature quand un être humain boit du lait de vache ou mange des produits laitiers.

            L’argument éthique qui doit être rappelé est le suivant : pour produire du lait de vache à vaste échelle, il faut séparer la maman vache de son veau (et souvent envoyer le veau à l’abattoir). Cela crée une souffrance énorme tant dans la conscience de la vache que du veau. L’argument éthique doit rappeler qu’il faut prendre en considération la sensibilité de ces êtres conscients.


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[1] Spinoza, « Traité de la Réforme de l’Entendement », traduction du latin par Séverine Auffret, éd. Mille et une nuits, Paris, 1996, p. 7.



 Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la libération animale ici..




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