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mercredi 7 janvier 2015

Trésor de l'Œil du Véritable Dharma

Shôbôgenzô

Trésor de l'Œil du Véritable Dharma

Les vagues meurent sur le rivage,
Le vent a fini de souffler
Une barque abandonnée,
La lune à minuit
Brille de tout son éclat.

Dôgen Zenji (1200-1253), Sanshô Dôei, Les chants de la Voie du Pin Parasol, 4. 









   Dôgen a donné comme titre à son très court poème « Shôbôgenzô » ou en français « Trésor de l'Œil du Véritable Dharma ». Or le Shôbôgenzô désigne le vaste recueil de 96 de ses textes philosophiques et spirituels sur le Dharma. Il serait tentant de voir dans ce court poème un condensé de toute sa philosophie, de toute son expérience spirituelle et mystique, avec le risque de peut-être surcharger de significations et de symbolisme, un poème qui doit se laisser prendre dans la simplicité et l'intuition. C'est souvent le problème des commentaires qui viennent expliquer point par point des textes zen souvent poétiques et paradoxaux : ces commentaires font perdre l'attrait poétique, mais en plus ratent l'intuition mystique qui animait le texte. Un peu comme un scientifique qui voudrait expliquer rationnellement l'attrait d'une rose en décortiquant la rose et en arrachant les pétales pour découvrir le secret de la rose : la rose découpée en morceaux aura forcément perdu beaucoup de son attrait !

   Essayons tout de même d'indiquer une direction pour interpréter ce court poème de Dôgen, en gardant bien à la conscience toute ce qu'une interprétation peut avoir de limité, voire d'erroné quand l'explication manque l'intuition d'origine ; il peut y avoir une certaine vulgarité à tout expliquer, c'est pourquoi il faut ne qu'effleurer le texte par notre interprétation, et rester modeste dans nos explications, ne pas donner l'impression que l'on a tout expliqué du poème par nos commentaires savants.

    Une image récurrente dans le bouddhisme est d'atteindre « l'autre rive » de l'existence, là où la conscience n'a plus à renaître et à mourir indéfiniment, là où on est définitivement en paix avec soi-même et le monde. Les vagues symbolisent tous les événements qui agitent et troublent notre existence ; le vent qui crée les vagues, ce sont les passions, nos désirs et nos répulsions. Une fois que l'on franchit cette mer en furie et que l'on gagne la sagesse, on atteint l'autre rive où les vagues ne peuvent plus nous atteindre. Le vent s'éteint de lui-même, on est gagné par la sérénité.

   La barque qui nous a servi pour la traversée et qui n'est autre que la pratique du Dharma, la Voie du Bouddha. C'est une image que le Bouddha emploie dans le « Soutra de la Maîtrise du Serpent » (Alagaddûpama Sutta) : il compare le Dharma à une barque ou un radeau qui sert à franchir un fleuve ou une étendue d'eau. Quand la traversée est accomplie, plus rien ne sert de s'attacher à la barque et porter la barque sur sa tête. Pareillement, on ne devrait pas s'attacher au Dharma inconsidérément : le Dharma a une fonction pratique qui est de nous libérer définitivement et complètement de l'emprise de la souffrance. Une fois ce but atteint, une fois le samsâra transcendé, rien ne sert de s'attacher au Dharma. La conséquence est que le rivage paisible atteint voit un radeau ou une barque abandonnée, objet désormais inutile. Tout comme la barque était utile à traverser les flots, le Dharma était utile pour se libérer des liens qui asservissent l'existence, mais il n'est plus utile pour qui s'est libéré, pour qui mène une existence véritablement libre.

    Que reste-t-il alors de ce monde ancien ? Une conscience, mais une conscience pure et lumineuse comme la pleine lune immaculée qui manifeste sa clarté dans les ténèbres en haut du ciel à minuit. Ainsi en est-il d'un être libéré dans la perfection de sagesse et le plein Éveil : il a certes atteint l'autre rive pour lui-même, mais sa réalisation irradie pour tous les êtres sensibles qui errent au gré des flots sur l'océan des existences. Sa clarté illumine dans les ténèbres de notre ignorance. En cela, la réalisation d'un être éveillé est utile et bénéficie tous les autres êtres qui croisent d'une manière ou d'une autre cet être dans le cheminement de leur existence.


     Ce que nous laisse à voir Dôgen, c'est le spectacle de l'autre rive, c'est la sérénité de l’Éveil, trésor de l’œil du véritable Dharma du Bouddha. C'est là le cœur de son enseignement fondamental, ce qui constitue la trame même des 96 textes qui constitue le Shôbôgenzo. C'est le retournement de perspective qu'opère Dôgen : au lieu d'envisager un pratiquant bouddhiste qui s'évertue à se discipliner, à méditer, à étudier, à réfléchir et à développer une vision profonde de la véritable nature des choses en vue d'atteindre l’Éveil, Dôgen prône qu'il faut penser l’Éveil indissociablement de la pratique du Dharma. Ce n'est pas nous qui pratiquons en vue de l’Éveil comme si l’Éveil était un but extérieur et lointain. Non, c'est l’Éveil qui s'empare de nous et nous pratique. Quand on fait zazen, c'est l’Éveil en nous qui se manifeste sous la forme d'un séance de zazen ; et c'est encore l’Éveil qui se manifeste sous la forme d'un esprit concentré ou sous la forme d'un esprit distrait. C'est l’Éveil qui nous pousse à explorer toutes les dimensions de notre être à travers la pratique fondamentale de zazen, la méditation assise. Pratique et réalisation ne sont pas deux choses séparées, c'est pourquoi Dôgen nous donne à voir cette réalisation, nous donne à l'imaginer et à l'appréhender intuitivement. Pour que la partie déjà en nous éveillée puisse se reconnaître et se manifester. Puisse le songe de cette intuition vous inspirer.


Bai Wenshu, 
le 5 janvier 2015.



Rayon de la création,yantra, par Gabriele Gelatti 






On trouvera une traduction du Sanshô Dôei dans : Jacques Brosse, Polir la lune et labourer les nuages, Albin Michel/Spiritualités vivantes, Paris, 1998, pp. 211-244.

On trouvera une traduction française du Alagaddûpama Sutta, le Soutra de la Maîtrise du Serpent dans l'excellent ouvrage de Môhan Wijayaratna :  "La philosophie du Bouddha", éditions LIS, Paris, 2000, pp. 144-155. Une traduction et un commentaire du même soutra se trouve dans le livre de Thich Nhat Hanh, "Le silence foudroyant", Albin Michel, 1997. 


Autour de Dôgen Zenji sur Le Reflet de la Lune :

Commentaires au Genjôkôan:
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Genjôkôan: - étudier la Voie du Bouddha 
                   - éveil et reflet de la lune

Sanshô Doei : - la voix des gouttes de pluie
                          - Adoration
                          - Trésor de l'Œil du Véritable Dharma
                           Quand nous n'avons lieu où demeurer


Poèmes chinois de l'Eihei Kôroku:
     - Sur mon portrait


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