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dimanche 15 mai 2016

Écriture et pensée





D'une façon ou d'une autre,
selon que cela tombe bien ou mal,
ayant parfois le pouvoir de dire ce que je pense,
et d'autres fois le disant mal et d'impures façon,
j'écris mes vers involontairement,
comme si l'acte d'écrire n'était pas une chose faite de gestes,
comme si le fait d'écrire était une chose qui m'advînt
comme de prendre un bain de soleil.

Je cherche à dire ce que j'éprouve
sans penser à ce que j'éprouve.
Je cherche à appuyer les mots contre l'idée
et à n'avoir pas besoin du couloir
de la pensée pour conduire à la parole.

Je ne parviens pas toujours à éprouver ce que je sais que je dois éprouver.
Ce n'est que très lentement que ma pensée traverse le fleuve à la nage
parce que lui pèse le vêtement que les hommes lui ont imposé.

Je cherche à dépouiller ce que j'ai appris
je cherche à oublier le mode de pensée qu'on inculqua,
à gratter l'encre avec laquelle on a barbouillé mes sens,
à décaisser mes émotions véritables,
à me dépaqueter et à être moi - non Alberto Caeiro,
mais un animal humain produit par la Nature.

Et aussi me voilà en train d'écrire, désireux de sentir la Nature, même pas comme un homme,
mais comme qui sent la Nature, sans plus.
Ainsi j'écris, tantôt bien, tantôt mal,
tantôt touchant sans coup férir ce que je veux exprimer et tantôt me blousant,
ici tombant, et me relevant,
mais poursuivant toujours mon chemin comme un aveugle obstiné.

N'importe... Et malgré tout je suis quelqu'un.
Je suis le découvreur de la Nature.
Je suis l'argonaute des sensations vraies.
À l'Univers j'apporte un nouvel Univers,
Parce que j'apporte l'Univers à l'Univers lui-même.

Cela je le sens et je l'écris,
sachant parfaitement et sans même y voir,
qu'il est cinq heures du matin,
et que le soleil qui n'a a pas encore montré la tête
par-dessus le mur de l'horizon,
même ainsi on distingue le bout de ses doigts
agrippant le haut du mur
de l'horizon plein de montagnes basses.

Fernando Pessoa (Alberto Caiero), Le gardeur de troupeaux, Gallimard/Poésies, XLVI.









     Le Gardeur de Troupeaux a été écrit par le poète portugais Fernando Pessoa sous l'hétéronyme d'Alberto Caiero. L'hétéronyme est un personnage conceptuel qu'incarne par moments Fernando Pessoa le temps de développer une métaphysique de l'être qui n'est rien d'autre que l'être perçu par les yeux et par le corps et qui n'est rien d'autre que cela avant même tout apparition de la pensée. La pensée fait obstacle à l'être qui est devant nos yeux parce qu'il essaye de conceptualiser là il faudrait les regarder et les ressentir. Chaque fois que l'on regarde quelque chose, on est confronté à l'être de ce moment-là. Toute chose change d'instant en instant. « On se baigne jamais deux fois dans la même rivière » disait Héraclite ; et le problème est que la pensée forge un concept unique pour chaque rivière ou chaque fleuve. Il y a le fleuve Tage, il y a la Seine, il y a le Rhône, il y a la Meuse, il y a le Gange, il y a le Mississippi, il y a le fleuve Amazone. La pensée forge une identité pour chaque fleuve. Mais voilà le Tage n'est pas le même Tage que Fernando Pessoa a pu voir et il ne sera pas le même non plus demain ou dans une heure ou dans une minute ou dans une seconde. Le Tage qui est vraiment n'est pas le Tage dont parle les géographes ou les historiens, il est le Tage que vous pouvez voir si vous allez au Portugal. Et ne dites pas au retour d'un de vos voyages à Lisbonne : « j'ai vu le Tage », car ce Tage-là n'est plus. Certains voient le Tage, moi je peux sortir de chez moi et voir la Meuse. Les philosophes grecs pouvaient voir l'Alphée ; et Pyrrhon d'Elis s'y est baigné pour fuir d'importuns sophistes qui l'accablaient de pensées importunes et prétentieuses.

      On l'aura compris : Alberto Caeiro oppose la perception des sens à la pensée pour s'adonner à la contemplation silencieuse pour se livrer à une mystique matérialiste où on se sent joyeux de ce que les choses sont ce qu'elles sont : un brin d'herbe est un brin d'herbe et l'arbre est un arbre, sans qu'il y ait besoin de conceptualiser cela. Cette façon d'opposer pensée et sensation vraie amène une contradiction interne à cette pensée : l'idée qu'il faut préférer les sensations vraies au fatras des constructions mentales des pensées est elle-même une pensée. Il faut une production importante de pensées pour arriver à la conclusion qu'il faut se détacher des pensées qui nous empêchent de voir l'être dans sa nudité frémissante : la Nature qui se dévoile à là devant nous à nos yeux, à nos oreilles et à notre corps. Il faut même que ces pensées s'élaborent en système pour paraître cohérentes à la conscience. Le recueil de poèmes « Le gardeur de troupeaux » est ce système philosophique mis en place par Alberto Caiero/Fernando Pessoa pour inviter à le lecteur à entrer dans cette sensation de l’Être en tant qu’Être, pour paraphraser et détourner Aristote. Bien sûr, Alberto Caeiro passe beaucoup de temps à dire qu'il ne fait pas là de la philosophie, voire que sa démarche est complètement à rebours de toute philosophie qui passerait son temps à élaborer des concepts et à travailler ces concepts à l'aide de pensées qui appelleront d'autres pensées. Mais même s'il y une licence poétique dans Le gardeur de troupeaux, même si on ne se cache pas derrière une forêt de pensées et de concepts pleins de fouillis, de galimatias et de ronces qui obscurcissent notre rapport ontologique à l'être, cet ensemble de textes sont quand même des pensées.

       Comment dès lors Alberto Caeiro peut-il sortir de cette impasse ? En ne faisant pas de l'écriture un geste volontaire qui suivrait le cours des pensées de l'auteur, mais en suivant une inspiration qui suit son cours à travers le poète, ce que les Chinois appellent le wuwei, le non-agir. On reçoit quelque chose du monde, de la nature, de l'air, des arbres et des rivières et on le communique, on le retransmet à ceux qui voudront bien être sensible à ce chant des oiseaux, au vent qui caresse le feuillage des arbres ainsi qu'aux clapotis des rivières. Caeiro/Pessoa dit q'il est : « comme si l'acte d'écrire n'était pas une chose faite de gestes, comme si le fait d'écrire était une chose qui m'advînt comme de prendre un bain de soleil ». Quand on sort de chez soi pour profiter du soleil, on est heureux de recevoir sur notre peau ses rayons du soleil ; tantôt ils vous réchauffent, tantôt ils vous brûlent la peau. Quand on se met devant sa feuille, tantôt de bon vers vous viennent, tantôt cela ne rime à rien, mais la Nature est ainsi faite de fluctuations, et c'est bien de ne pas vouloir lui imposer notre rythme et notre volonté.

          L'idéal d'Alberto Caeiro serait de ne pas recourir du tout à la pensée pour écrire ses vers : « Je cherche à dire ce que j'éprouve sans penser à ce que j'éprouve. Je cherche à appuyer les mots contre l'idée et à n'avoir pas besoin du couloir de la pensée pour conduire à la parole ». C'est évidemment une ambition assez paradoxale : le langage est tellement intimement à la pensée, à la capacité à décoder les sons qui forment des syllabes et des mots, mais la démarche est intéressante en ce qu'elle laisse le poète être sensible à l'intuition, y compris dans le langage. Ne plus avoir besoin du couloir de la pensée pour conduire à la parole... Voilà une entreprise que renierait pas un poète et calligraphe du Zen.

       Il y a là tout un travail pour désapprendre tout ce qu'on a appris, pour se faire caisse de résonance des soubresauts du monde naturel, de tous les soubresauts, infimes ou significatifs, chaotiques ou sagement ordonnés. Il faut se dépouiller de tout ce qu'on appris pour n'éprouver que les sensations vraies de l'existence matérielle, oublier toutes ces structures mentales de choses entendues qui fait que l'on classe l'expérience vécue dans les catégories convenues de l'entendement raisonnable, raisonnable aux yeux du plus grand nombre, des bonnes gens de la bonnes société. Pyrrhon d’Élis appelait à « dépouiller l'homme » ; c'est exactement cela : dépouiller l'homme de ses certitudes sur le monde, car le mental écarte l'homme de l'expérience concrète des choses sensibles. Au lieu de ressentir les choses, de les voir avec les yeux, de les entendre avec les oreilles, de les effleurer avec les doigts, de ressentir leurs poids et leur texture, on laisse le mental commenter ce réel avec des pensées et des concepts, et ce commentaire incessant se substitue à l'expérience intimement ressentie. Il faut se dépouiller de ce commentaire qui fait de nous un homme pensant, un homme élaborant des pensées plus ou moins savantes, plus ou moins pertinentes, pour se retrouver soi-même, non comme une personne avec un nom, un titre, une adresse, un poste, une carrière, mais comme un animal humain qui ressent le monde comme un frémissement incessant sur sa peau.

     On peut dès lors entrer dans un nouveau rapport au monde, comme le proclame Alberto Caeiro, non sans une pointe de fierté conquérante :
« N'importe... Et malgré tout je suis quelqu'un.
Je suis le découvreur de la Nature.
Je suis l'argonaute des sensations vraies.
À l'Univers j'apporte un nouvel Univers,
Parce que j'apporte l'Univers à l'Univers lui-même ».

      Alberto Caeiro est le découvreur de la Nature puisqu'il a exploré jusqu'au bout les sensations vraies que la Nature fournit de manière incessante au corps. Il a éprouvé le monde et cette conscience intime du monde, non l'imagination du monde ou la conceptualisation du monde, apporte au monde la conscience du monde. L'Univers a besoin de notre conscience de l'Univers pour être l'Univers. Comme si chaque être doué de conscience pouvait apporter l'Univers à l'univers par l'acte de cette prise de conscience de ce monde naturel que l'on voit, que l'on entend, que l'on sent, que l'on goûte et que l'on touche, qu'on effleure, qu'on ressent comme un grand frisson au plus profond de nous-mêmes. Comme si la conscience était le don que les êtres doués de conscience faisaient à cet Univers qui les porte.



*****



       Cet accent mis sur les sensations vraies au détriment des conceptualisations du mental rappelle ce conseil que le Bouddha a adressé à Bāhiya quand ce dernier, un ascète errant de l'Inde ancienne, lui a demandé un conseil pour la méditation1.
« Vous devez vous entraîner ainsi :
dans l’acte de voir, qu’il n’y ait que le simple acte de voir,
dans l’acte d’entendre, qu’il n’y ait que le simple acte d’entendre 
dans l’acte de sentir, qu’il n’y ait que le simple acte de sentir,
dans l’acte de connaître, qu’il n’y ait que le simple acte de connaître.
C’est comme cela, ô Bāhiya, que vous devez vous entraîner.
Pour vous, ô Bāhiya, c’est dans votre acte de voir, où n’est plus que le simple acte de voir, dans votre acte d’entendre, où n’est plus que le simple acte d’entendre, dans votre acte de sentir, où n’est plus que le simple acte de sentir, dans votre acte de connaître, où n’est plus que le simple acte de connaître, que, ô Bāhiya, vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là.
Lorsque vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là, vous n’êtes plus là.
Lorsque vous n’êtes plus là, vous n’êtes pas non plus ici.
Vous n’êtes pas non plus entre les deux.
C’est simplement la fin de la souffrance ».


       Dans l'acte de voir, il ne doit y avoir que l'acte de voir, on se doit se défaire de toutes les pensées qui accompagnent l'acte de voir, et parfois enveloppe l'acte de voir. Pareillement, dans l'acte d'entendre, il ne doit y avoir que l'acte d'entendre, sans être prisonnier des constructions mentales qui commentent sans cesse les sons que l'on entend. Il s'agit de voir, entendre et sentir le monde en-dehors des schémas habituels de la pensée. Quand vous êtes sur la place du village, vous vous dites « je suis sur la plage du village » et vous ne faites pas vraiment pas attention à la place du village. La place du village n'est plus qu'un concept dans votre esprit qui en mérite pas d'attention, sauf si quelque chose de particulier ou d'inattendu se produit : si une maison sur la place du village prend feu par exemple. Mais pour un méditant, aucune perception n'est ordinaire, habituelle, on regarde tout comme si c'était la première fois qu'on le voyait. Et c'est la première fois qu'on le voit, car tout change, même de manière imperceptible. Méditer, c'est donc être sensible à ce frémissement du monde à laquelle la conscience ordinaire ne prête habituellement pas attention, mais qui est là, qui est la dynamique secrète du monde.


     L'école philosophique Sautrāntika du bouddhisme explique que les choses n'ont d'existence qu'instantanée. Les choses se transforment d'instant en instant, aucun objet n'est fixe. Et la vérité ultime se trouve précisément dans la conscience de ce caractère instantanée des choses. Dans la perception, on peut voir soit le caractère propre des choses : comment ils apparaissent dans l'instant présent, sans conceptualisation, sans idée de durée ou de permanence, soit voit le caractère général de la chose : le concept d'une table qui s'applique à tous les moments de la table et qui, donc, n'est pas la table réelle. La méditation consiste donc pour les Sautrāntika à laisser les choses apparaître à nos sens d'instant en instant sans qu'on les fige à l'aide de pensées, de concepts ou d'idées générales.

        Néanmoins, deux différences doivent être marquées avec la métaphysique poétique d'Alberto Caeiro. La première est que les pensées relèvent du mental. Or le mental est une faculté mentale au même titre que la vision, l'audition, l'odorat, le goût ou le toucher. C'est quelque chose qu'il importe de comprendre. La faculté mentale perçoit des pensées, des souvenirs, des images mentales, des concepts tout comme la vue permet de voir des champs, des rivières, des villes, un chat sur le rebord de la fenêtre, la route et les panneaux de signalisation. Et quand vous ouvrez les yeux, vous voyez toujours quelque chose, quand vous êtes conscients, des pensées, souvenirs ou espoirs traversent en permanence le champ du mental. On peut donc observer une idée comme on contemple un paysage. On peut ainsi observer le théorème de Pythagore, une pensée philosophique ou le compte de nos sous à la banque. L'effort pour le bouddhisme ne consiste pas tellement à écarter nos pensées, à les faire taire, même si on gagne à les apaiser, mais plutôt à se détacher d'elles et à éviter la confusion qui fait que l'on mélange la vision et la pensée, l'audition et la pensée, le goût et la pensée, le toucher et la pensée. On a tendance à voir nos pensées comme réelle, alors qu'elles ne sont qu'un commentaire sur le monde. L'acte de méditation est donc de ramener la vision dans la vision et les pensées dans le monde mental des pensées. Une fois que l'on fait, on se détache du monde et on apaise notre relation au monde.


           Enfin deuxièmement, le but de la méditation n'est pas seulement d'apporter l'Univers à l'Univers et de se complaire dans l'être du monde. Il s'agit de s'en détacher car l'existence comporte une dimension inévitable de souffrance. Comme le dit le Bouddha à Bāhiya : « c’est dans votre acte de voir, où n’est plus que le simple acte de voir, dans votre acte d’entendre, où n’est plus que le simple acte d’entendre, dans votre acte de sentir, où n’est plus que le simple acte de sentir, dans votre acte de connaître, où n’est plus que le simple acte de connaître, que, ô Bāhiya, vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là ». La conscience voit le monde, elle n'est pas duelle par rapport au monde, mais elle n'est pas non plus ce monde, elle n'est pas attachée à lui. Elle a rendu au monde ce qui lui appartenait, mais dès lors elle passe à autre chose et n'est plus lié par cet instant qui n'est plus présent désormais et qui fait place à autre chose dont on va aussi prendre conscience, mais également se détacher. « Lorsque vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là, vous n’êtes plus là. Lorsque vous n’êtes plus là, vous n’êtes pas non plus ici. Vous n’êtes pas non plus entre les deux. C’est simplement la fin de la souffrance ». Et c'est là le but essentiel aux yeux du Bouddha.



























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