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dimanche 8 mai 2016

Éros, philia et agapé




    Dans la spiritualité et dans la religion, on parle souvent d'amour. Jésus disait : « Aimez-vous les uns les autres » ou « Aime ton prochain comme toi-même ». Dans le Soûtra de l'Amour, le Bouddha appelle à aimer chaque être dans l'univers comme une mère aime et chérit son unique enfant : « Ainsi qu'une mère au péril de sa vie, surveille et protège son unique enfant, ainsi avec un esprit sans limite, doit-on chérir tout être vivant, aimer le monde en son entier, au-dessus, au-dessous et tout autour, sans limitation, avec une bonté bienveillante et infinie ». Mais que signifie l'amour dans ce cas précis ? Le mot semble évident, mais au nom de l'amour, on fait toutes sortes de choses déraisonnables, voire même condamnables. Telle personne bat sa femme qu'il croit infidèle, telle autre fait une crise de jalousie, telle autre se suicide de désespoir parce que la personne aimée le ou la rejette.... On sait tous que la passion amoureuse peut avoir des conséquences funestes. Toute la littérature est remplie de ces histoires d'amour qui finissent mal, très mal parfois... De Roméo & Juliette à Tristan & Iseult en passant par Autant en emporte le vent....

    Est-ce que c'est cet amour qu'ont prôné Jésus et le Bouddha ? Non, évidemment. Poser la question revient évidemment à y répondre ! Mais la volonté de se mettre à distance des conséquences délétères de la passion amoureuse a conduit les courants religieux et spirituels à fermement condamner l'amour charnel d'une façon souvent très dure. Les religions se sont attelées à refréner les pulsions sexuelles des hommes et des femmes, à les encadrer strictement dans le cadre du mariage et encore dans la seule optique de la reproduction et la perpétuation de la société. L'amour charnel qui déborderait d'une manière ou d'une autre de ce cadre strict a été lourdement frappé du sceau du péché, de l'impureté ou de l'infamie. Pourtant, dans l'amour charnel, il y a de l'amour, peut-être entaché d'imperfections et de manque de sagesse, mais de l'amour quand même, un amour qui jaillit et qui persiste dans la conscience des gens.


    Face à cette volonté de contrôler la sexualité et celle de cadenasser les relations amoureuses, les sociétés occidentales ont connu dans les années '60 une révolution sexuelle qui a modifié en profondeur la manière d'aborder le couple et les relations amoureuses. Ce fut aussi une époque de renouveau pour l'idéal de l'amour avec l'idéologie hippie du « Peace & Love ». Ce fut une manière souvent naïve et parfois assez cacophonique de réhabiliter autant l'amour charnel qu'une fraternité entre tous les humains qui conduirait à la paix universelle. On peut sourire aujourd'hui des grandes espérances de cette époque, et certains condamneront avec fermeté l'excès des libertés que cette période de l'Histoire des sociétés occidentales a permis. Dans les Manifs pour Tous qui s'opposaient au mariage pour tous, c'est-à-dire le mariage accordé aux personnes de même sexe, on voyait beaucoup de pancartes qui condamnaient la pensée '68 et sa permissivité ainsi que le déclin des valeurs qu'elle aurait engendré.

    Mais au fond, le débat reste toujours au niveau de la liberté ou des contraintes que l'on devrait exercer par rapport à l'amour charnel. On a peu de réflexions sur la manière de conjuguer l'amour charnel, l'amour familial et l'amour universel que prônaient Jésus et le Bouddha. Aimer tout le monde implique d'abandonner sa femme et sa famille. Dans la Chine ancienne, « sortir de la famille » était une expression qui désignait le fait de devenir moine. La question est : peut-on développer en nous cet amour universel sans renier les amours teintées d'attachement que sont l'amour pour nos proches, l'amour charnel ou l'amitié envers nos amis ? Voilà pourquoi une réflexion qui pense les différents moments de l'amour me paraît intéressante.

    Classiquement, en philosophie, pour rendre compte de cette diversité de l'amour, on distingue éros, philia et agapé. Éros est l'amour qui désire, qui prend. Philia qui donne, qui partage, qui unit une famille ou un groupe d'amis. Agapé est l'amour qui cherche à s'étendre à tous les êtres sensibles. Agapé est un amour universel qui ne connaît pas de limites, pas d'appartenances. Dans le contexte de la pensée occidentale, agapé est clairement lié à la spiritualité chrétienne. Le terme grec agapé a donné le latin caritas, qui a donné le français « charité ». L'amour de charité est pour les chrétiens l'amour au plein sens du terme, l'amour qui se soucie de son prochain, peu importe sa provenance ou son appartenance, c'est l'amour qui aime autant l'ami que l'ennemi. Mais agapé peut aussi être rapproché du sanskrit maitri (metta en langue pâlie). Maitri dans la philosophie bouddhique désigne l'amour bienveillant qui s'étend à tous les êtres. Maitri est le souhait que tous les êtres connaissent de manière durable le bonheur et les causes du bonheur. Il ne s'agit pas ici d'identifier agapé au sens chrétien (qui signifie aussi l'amour de Dieu ; « Dieu est amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui  », dit l'évangile de Jean) et maitri au sens bouddhiste, mais de montrer que ces deux notions sont proches. Il me semble aussi que l'on peut avoir d'agapé une compréhension laïque : un amour désintéressé pour l'humanité (et éventuellement pour tous les êtres doués de conscience) qui ne passe pas nécessairement par l'expérience chrétienne et notamment sa référence à la divinité et à la transcendance.

      Éros et philia sont deux formes de l'amour qui sont plus cantonnées à un nombre limité de personnes. Le mot grec éros a donné le mot français érotisme ; mais il serait réducteur de limiter éros à la seule dimension érotique de l'amour charnel. Éros est cet amour qui cherche à combler un manque ; on peut bien sûr aimer quelqu'un pour sa beauté physique, mais aussi pour ses talents artistiques, combien de fans ne rêvent-ils d'être auprès de leurs artistes, musiciens, chanteurs préférés ? On peut aussi aimer quelqu'un pour son argent, pour son pouvoir, pour ses talents ou pour son aura en société... Éros est souvent à la base de la passion amoureuse et de tous ses débordements. C'est pourquoi on l'oppose souvent dans la religion à agapé. La mentalité religieuse a besoin de ce genre d'opposition : ce qui est matériel / ce qui est spirituel, ce dont il faut se détacher / ce qu'il faut pratiquer pour être une sainte personne. Pourtant, Platon, dans Le Banquet, considère qu’éros est à la base de la progression spirituelle : le fait d'être fasciné de la beauté physique d'une personne en particulier est le prélude à s'émerveiller de la beauté qui réside dans ce monde, dans les êtres et dans les choses, la beauté d'une vallée ou la beauté d'une montagne, la beauté d'un brin d'herbe ou la beauté du cosmos. Éros nous conduit à nous émerveiller de la beauté des actes nobles et des conduites justes, et enfin à nous émerveiller de la beauté intérieure qui réside dans l'âme.



Constantin Brancusi, le Baiser


      Philia est beaucoup plus dans le don et le partage. C'est notamment l'amour que l'on a envers ses enfants, l'amour et les soins qu'on leur donne. C'est un amour moins passionné qu'éros, mais qui crée des liens solides plus durables et plus profonds aussi. On traduit souvent philia par amitié, notamment quand on traduit les textes d'Aristote et d’Épicure. Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote explique que philia nous pousse aimer quelqu'un pour ce qu'il est, et non pour ce que cette personne a à nous apporter. Épicure rapproche philia d'agapé quand il dit animé par une vision extrêmement positive des progrès moraux de l'humanité : « L’amitié mène sa ronde autour du monde habité, comme un héraut nous appelant tous à nous réveiller pour nous estimer bienheureux ». Mais il s'agit là de la vision selon laquelle les êtres humains partout sur la Terre seraient unis localement à leurs amis avec lesquels ils passeraient du bon temps et auraient du plaisir et du bien-être à se retrouver ensemble. Il ne s'agit pas tellement que tout le monde aime tout le monde, mais que chacun puisse rencontrer un ou plusieurs amis, et que cette amitié harmonieuse l'emporte sur les dissensions, les disputes, les querelles, les rivalités et les guerres qui séparent les humains les uns des autres, et nous rendent extrêmement malheureux. On peut se demander bien sûr si la philia d’Épicure n'a pas besoin d'agapé, comme on peut se demander si l'agapé spirituelle n'a pas besoin de la même philia d’Épicure pour s'incarner de manière plaisante dans le monde.

     Mais la distinction est là. Philia s'adresse toujours à nombre restreint de personnes dans le monde, tandis qu'agapé (ou maitri) tend à s'étendre à toute l'humanité, voire à tous les êtres conscients de l'univers. Aristote disait : « Il n'est l'ami de personne celui qui est l'ami de tout le monde ». Je suis un peu mitigé par cette citation, car on pourrait imaginer un monde tellement apaisé, tellement bienheureux, qu'il suffirait de rencontrer quelqu'un pour sympathiser et devenir son ami. Mais même dans ce monde idéal, on n'a pas le temps de devenir l'ami de tout le monde ! Et dans ce monde très imparfait qui est le nôtre, celui qui essaye de plaire à tout le monde ne sera pas probablement un ami très fiable. Il y a donc un nombre très limité de gens sur lequel on peut compter et envers qui on va nourrir des sentiments forts d'entraide et de sollicitude. Cela peut être la famille, cela peut être un groupe d'amis, mais cela reste très limité par rapport à la multitude des êtres conscients.


     Je pense qu'il est intéressant de bien montrer cette dualité entre agapé d'un côté et éros et philia de l'autre avec cette ligne de démarcation : agapé tend à faire voler en éclat les limitations, à étendre son amour toujours plus loin, tandis qu'éros s'adresse à un nombre restreint de personnes, souvent une personne à la fois, philia s'étend à un cercle plus important de personnes aimées, mais quand même très restreint tout de même. Agapé/maitri mesure son progrès spirituel au nombre toujours croissant d'êtres sensibles, humains ou animaux, envers qui vous êtes capables de ressentir un amour bienveillant. Comme une pierre qui tombe dans l'eau et fait des cercles concentriques de plus en plus grands, l'homme de bien répand partout dans le monde cet amour bienveillant. Vous pouvez cultiver l'amour bienveillant envers un inconnu dans la rue, dans le bus, dans des lieux anodins comme des centres commerciaux. Vous pouvez cultiver cet amour bienveillant envers les personnes qui souffrent dans les hôpitaux, qui sont victimes d'attentats ou des conséquences atroces de la guerre qu'on voit à la télévision. Mais vous pouvez aussi cultiver l'amour pour les gens qui vont bien, un homme d'affaire élégant à qui tout réussit ou un tennisman qui remporte un tournoi du grand chelem. Après tout, tout le monde a besoin d'amour. L'important est de bien voir qu'il ne faut pas faire de catégories : « les gens qui méritent mon amour » et « ceux qui ne le méritent pas ou qui n'en ont pas besoin », car ces catégories sont là des limitations. Vous pouvez aimer les personnes qui vous sont sympathiques, vous pouvez aimer les gens qui vous sont indifférents et vous pouvez aussi aimer les gens qui vous sont antipathiques. Vous pouvez même aimer vos ennemis et ceux qui vous font du mal si vous avez la force spirituelle de le faire.

     Pour autant, si agapé/maitri est illimité, infini dans son extension, éros et philia n'ont-elles aucune valeur ? On le peut le penser quand on lit les textes spirituels qui condamnent éros comme un production du Démon et ne tolèrent philia que parce qu'il faut bien des familles pour perpétuer la société au travers des générations successives. Jésus appelait à tuer symboliquement père et mère, couper tous les liens afin de se détacher de ce monde terrestre entaché du péché : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère »; et dans le bouddhisme, l'amour conjugal est la source de tous les attachements. Siddharta a quitté son palais, sa vie de couple avec Yasodhara et son fils pour embrasser la vie spirituelle de renonçant. Je serai pour ma part beaucoup plus partagé : si je reconnais la nécessité de développer un amour bienveillant qui tend à l'universel et de développer encore et encore cette intention bienveillante, nous vivons avec notre point de vue particulier sur les choses qui provient de notre corps et des relations que l'histoire de notre vie nous a amené a tissé avec telle ou telle personnes en particulier. Nous éprouverons éros pour certaines personnes durant notre vie et philia envers d'autres. Avec certaines personnes, nous éprouverons tantôt éros, tantôt philia.

    Il est vrai qu'éros peut susciter les passions et que philia crée un attachement fort envers les personnes aimées. On risque par exemple de se mettre terriblement en colère si l'on cherche à faire du mal aux personnes que l'on aime. On risque aussi d'être en rage si l'on est trahi par nos amis ou nos amants. Cela ne peut être nié ; il faut cultiver une sagesse du détachement et de l'équanimité par rapport à cela. Mais en même temps agapé peut transformer éros et philia, apporter un souffle nouveau, un souffle d'apaisement où nos liens d'engagement cessent d'être en même temps des liens d'attachement. On peut éprouver de l'amour bienveillant pour tout le monde, mais on ne peut pas être l'ami de tout le monde. Pour autant, agapé peut aider à dissoudre cet attachement clanique profondément inscrit en nous qui instaure une dualité entre « eux » et « nous », entre « les autres » qu'il faudrait accueillir avec défiance et « mes amis, mon clan, ma famille, les miens » qu'il faut défendre hargneusement.

    En fait, tout le monde a besoin d'amour sous la forme d'éros et de philia. Quand le Bouddha décrit maitri, c'est bien en comparant l'amour qu'une mère peut éprouver envers son unique enfant, mais étendu à tous les êtres. Quelqu'un qui n'aurait jamais connu et jamais vu l'amour qu'une mère peut porter à son enfant aurait beaucoup de mal à comprendre cette comparaison. Même un moine qui vit dans le détachement et le renoncement par rapport à l'amour charnel et à l'amour conjugal a besoin du soutien bienveillant de sa communauté monastique ; le moine a besoin de sentir qu'il a des amis spirituels ; sinon il aura à affronter une désolante solitude. Il suffit de lire les « appels au lama de loin » dans la tradition pour s'en convaincre. On pourrait d'ailleurs décrire les termes de la relation du disciple envers le maître spirituel comme une forme d'éros. Je ne parle pas ici de quelque chose qui serait érotique, lié à des pulsions sexuels ou qui exprimerait un désir charnel, mais bien du désir de combler un manque de sagesse, d'accomplissement spirituel, de réalisation, etc... grâce à la fréquentation du maître. Les textes tantriques tibétains parlent d'ailleurs de manière récurrente de l'union de l'esprit du maître et du disciple dans le guru yoga, le yoga du maître. Il y a donc bien là une dimension fusionnelle qu'on retrouve dans éros.

        En fait, l'idée d'opposer agapé à éros et philia en mettant en valeur que seul agapé peut nous conduire à l'absolu me laisse sceptique, car précisément dans notre réalité relative, c'est d'abord éros et philia qui se manifestent par leur présence parfois encombrante ou leur absence qui peut être aussi très encombrante ! Dans notre expérience de la réalité relative, agapé semble très éthérée. C'est pourquoi il est bon de ne pas les négliger, ne serait-ce que pour que les relations soient plus harmonieuses entres les individus. On m'objectera que l'on peut vivre sans amour, seul et loin de tout si on a une âme suffisamment forte. Oui, bien sûr. Tout comme on peut survivre à une famine. On peut s'accommoder de manger très peu de nourriture, mais personne ne décrira cela comme une chance dans la vie. De la même façon, on peut survivre sans éros et philia, et beaucoup de gens vivent dans la solitude. Mais c'est là un malheur qu'il ne faut certainement pas continuer à alimenter. La spiritualité peut nous aider à aller au-delà de situations pénibles comme la famine, la pauvreté ou la solitude, mais cela ne devrait pas être le but de la spiritualité de nous obliger à vivre dans l'abstinence de nourriture, d'argent et de biens matériels ou de relation amoureuse. Si certains veulent volontairement vivre cette abstinence, qu'ils le fassent, mais qu'ils n'imposent pas cela à tout le monde non plus.



   Personnellement, je prône un modèle où agapé/maitri se développe en harmonie avec éros et philia. Parfois, agapé prend le relais d'éros. Par exemple, quand une relation se termine, on a souvent des sentiments remplis de ressentiment et de jalousie. J'essaye de cultiver agapé, un amour bienveillant illimité et inconditionné envers la femme que j'ai aimée. Cela apaise les blessures et la colère que l'on peut ressentir. On ressasse moins tous les griefs que l'on peut avoir à l'encontre de cette personne, on est moins aigri par tout ce qui vient heurter notre amour-propre. Et agapé nous aide à mieux vivre la solitude en nous reconnectant à l'énergie de ce vaste monde. Dans un monde où on met tout le monde en concurrence et en rivalité avec tout le monde, où on isole les gens les uns des autres et où les seuls liens autorisés sont ceux que permettent la technologie, je pense qu'il est urgent d'avoir une vision renouvelée d'éros, philia et agapé.









Frank Horvat 




Voir également à propos de l'amour:

- Pas de remède à l'amour (selon Henri David Thoreau)

Méditation des 4 Incommensurables : amour, compassion, joie et équanimité


- La parabole des hérissons (d'Arthur Schopenhauer)

- Song (d'Allen Ginsberg)



Épicure, amitié et sagesse

- Il faut beaucoup aimer les hommes


 Amour et sagesse dans le Banquet de Platon





Voir tous les articles et les essais autour de la philosophie bouddhique  du "Reflet de la Lune" ici.



Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.

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