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jeudi 21 décembre 2017

Le professeur et le sage



Le professeur et le sage
Julos Beaucarne







Un professeur éminent des philosophies va rendre visite à un sage tout au bout de la montagne

Et dès qu'il le voit, à peine lui a-t-il dit bonjour, il lui parle à n'en plus finir de toutes les philosophies, du bien, du mal, de la vie, de la mort, des alentours de Dieu, de l'enfer, du purgatoire, des anges déchus, des Angeles, des engelures, des angelots, du nirvana, de Mahomet et de Bouddha.

Il y a deux tasses sur la table et le sage, tout en l'écoutant, sert le thé
Mais la tasse du philosophe déborde et le sage n'arrête pas pour autant de verser.

Voyant ça, le professeur éminent arrête son discours et lui dit avec un léger agacement
« Mais vous ne voyez donc pas que la tasse déborde ? »

« Elle est comme vous, dit le sage, elle est tellement pleine qu'on ne peut plus rien y ajouter.
Vous êtes tellement rempli que vous ne pouvez plus écouter ».


Julos Beaucarne, album « Tours, temples et pagodes post-industriels », 1993.









Julos Beaucarne








       Savoureuse histoire que cette visite du philosophe au sage. Cela illustre bien la tendance que nous avons, nous les êtres humains, d'alimenter un discours sur toutes choses tant en paroles qu'en pensées. Ce bavardage n'est d'ailleurs pas propre aux philosophes, mais la particularité des philosophes est de prolonger ce flot de discours aux entités métaphysiques, Dieu, de l'infini, du sacré, de l'absolu, du pourquoi et du comment, sur l'être et le non-être, et surtout d'être intarissable sur le sujet. D'où l'invitation judicieuse du sage à chercher ces choses dans le silence plutôt que dans le discours ou les pensées profondes et sophistiquées. Plutôt que de vouloir absolument avoir raison sur le sujet de Dieu, de l'infini, du sacré, de l'absolu, du pourquoi et du comment, de l'être et du non-être, il vaut mieux accueillir le monde tel qu'il se présente à nous dans l'ouverture du cœur ; et cette ouverture n'est possible qu'à partir du moment où l'on s'est vidé de ses a priori, des jugements, de l'orgueil d'avoir raison. Cette ouverture n'est possible aussi qu'en expérimentant la simplicité, l'absence de vanité et le silence.


     Ce silence est certainement problématique pour de nombreux philosophes. Logos, notion centrale de la philosophie signifie autant la Raison avec un grand R que le discours. (C'est pourquoi logos dans l'étymologie de sciences, biologie, la connaissance du vivant, géologie, connaissance de la Terre, mais aussi dans des termes faisant référence au langage et au discours, logopédie, le fait d'éduquer le langage, monologue, un discours tout seul, dialogue, un discours à deux). Il y a aussi une formule célèbre du philosophe allemand Martin Heidegger, qui m'avait marqué tant elle résonne de manière étrange en moi : « Le langage est la maison de l'Être ». En tant que philosophe bouddhiste, j'aurais tendance à penser que si Être il y a, il doit pouvoir s'appréhender non dans un discours toujours produit le mental, entité relative, limitée et temporelle qui commente le monde en permanence, mais dans le silence de la contemplation. En même temps, il est fort possible que l'Être ne soit qu'un mirage. La vision pénétrante nous apprend que les phénomènes sont dépourvues d'existence ultime. Nous avons tendance à prendre les apparences pour des choses réelles ; mais il est vrai que le langage renforce cette croyance en l'existence réelle de ces choses en leur adjoignant des concepts et des notions abstraites. En ce sens, on pourrait de manière judicieuse reformuler la sentence de Heidegger : « Le langage est la maison de l'illusion de l’Être ».


         En fait, dans l'enseignement du Bouddha, c'est toute une discipline pour se libérer de la prison du discours. Tout d'abord, au niveau de la conduite éthique, dans al vie de tous les jours, il faut éviter le bavardage inutile. S'abstenir de vouloir parler à tout bout de champ sur tout et sur rien, voilà un bon point de départ ! Appliqué aux philosophes, ce principe éthique devient le fait d'éviter la pédanterie, d'entretenir en permanence un discours pompeux et creux où l'on s'écoute parler, juste pour briller en société. C'est le démon des philosophes.


        Ensuite, il faut se libérer du bavardage mental qui occupe sans cesse notre esprit et qui nous induit dans l'illusion que ce que nous percevons et ce que nous conceptualisons est réel. Il faut premièrement apaiser l'agitation mentale en pratiquant la méditation de quiétude mentale, shamatha. Ne plus s'accrocher aux pensées qui se succèdent, mais les laisser s'écouler. Rester concentré sur l'objet de la méditation. Si les pensées reviennent et captent notre attention, quand on s'en rend compte, on revient à l'objet de méditation. Encore et encore. Au fil de notre progression dans la méditation, ce pouvoir des pensées à capter notre attention va s'affaiblir : le torrent des pensées deviendra un fleuve plus tranquille jusqu'au point de devenir comme un lac dont l'eau égale n'est animée que par quelques ridelettes quand une ondée se lève.


            Concentré dans l'instant présent, il faut s'absorber dans la perception naturelle des choses. Il faut arrêter de tout le temps alimenter des commentaires mentaux sur les choses perçues, arrêter de confondre la perception sensorielle des choses et la conception mentale que l'esprit se fait de cette chose. Comme l'enseigne le Bouddha dans le Soûtra de Bâhiya (Bâhiya Sutta) :

« Vous devez vous entraîner ainsi :
dans l’acte de voir, qu’il n’y ait que le simple acte de voir,
dans l’acte d’entendre, qu’il n’y ait que le simple acte d’entendre
dans l’acte de sentir, qu’il n’y ait que le simple acte de sentir,
dans l’acte de connaître, qu’il n’y ait que le simple acte de connaître.
C’est comme cela, ô Bâhiya, que vous devez vous entraîner.


Pour vous, ô Bâhiya, c’est dans votre acte de voir, où n’est plus que le simple acte de voir, dans votre acte d’entendre, où n’est plus que le simple acte d’entendre, dans votre acte de sentir, où n’est plus que le simple acte de sentir, dans votre acte de connaître, où n’est plus que le simple acte de connaître, que, ô Bâhiya, vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là.


Lorsque vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là, vous n’êtes plus là.
Lorsque vous n’êtes plus là, vous n’êtes pas non plus ici.
Vous n’êtes pas non plus entre les deux.
C’est simplement la fin de la souffrance.1 »


         La sagesse ne se trouve pas dans le fait d'élever sa pensée et son flux mental toujours plus jusqu'au point de trouver de hautes vérités transcendantes, mais bien de demeurer sereinement dans la perception des choses présentes ici et maintenant. Pour reprendre notre petite histoire de la rencontre autour d'une tasse de thé. Quand le sage voit la théière, il ne voit que la théière, rien d'autre. Un être ordinaire verra aussi la théière, mais il surajoutera à cette perception simple un concept de « théière » dans lequel il va enfermer l'objet pendant tout le temps qu'il sera en présence de la théière. Il faudra que la théière se brise en mille morceaux pour qu'il révise son concept de la théière. Le sage lui aura été présent à toutes les moments de vision, les différentes formes visibles que procure la théière.


        Pareillement, quand le sage goûte le thé, il n'expérimente que le goût du thé, sans apporter toute une série de notions, de concepts ou de jugements sur le thé qui s'interpose entre lui et l'expérience directe du thé. Quand il sent la chaleur émanant de la théière, il est pleinement présent à cette sensation de chaleur, sans que la distraction produite par son mental n'interfère et l'écarte de cette présence aux choses en nourrissant toute une prolifération de pensées qui écarte le sujet de l'expérience vécue du monde.


          Pour autant, le sage n'est pas quelqu'un qui ne pense pas, se contentant d'être simplement présent au monde physique qui l'entoure. Tout comme le monde, un sage pense et sait des choses. Mais il vit simplement la perception de ses pensées sans y surajouter un tas de commentaires mentaux qui s'enchaînent les uns aux autres. « Dans l’acte de connaître, qu’il n’y ait que le simple acte de connaître ». Il faut aussi préciser que dans l'analyse bouddhique de l'être humain, le mental est considéré une comme une faculté sensorielle dont le rôle est de percevoir tous les phénomènes mentaux : les idées, les pensées, les souvenirs, l'imagination, les émotions, etc.... C'est une faculté sensorielle un peu spéciale puisque d'une part elle perçoit des choses qui ne sont pas matérielles comme les autres, et d'autre part, le mental conçoit les phénomènes qu'il va ensuite percevoir ; mais c'est néanmoins une faculté sensorielle. Et l'on gagne à bien distinguer ces différentes perceptions entre elles : que les perceptions physiques ne soient pas mêlées à des concepts, des notions, des jugements qui relèvent du mental, tout dans un grand enchevêtrement difficilement démêlable. La méditation est justement cet effort de démêler la perception directe des choses de la perception conceptuelle afin de ne pas laisser de terrain propice à la prolifération des pensées dans le mental, prolifération qui cause une grande agitation au niveau psychologique ainsi que de l'attachement.


       Et pour finir, je dirais que même cet enseignement de discriminer entre perception directe et perception conceptuelle devra être aussi abandonnée. Ce n'est qu'un ensemble de concepts, un ensemble de phénomènes mentaux qui captive un moment l'esprit et indiquent une direction à suivre, mais auquel un sage ne s'attachera pas. Le sage prend le thé, ne fait pas autre chose que prendre que le temps, mais ne cherche à ne rien d'autre qu'à prendre le thé. Le sage est libre de boire le thé ou de rêver à autre chose. Le sage ne s'efforce plus d'être libre. Il est libre. Une célèbre métaphore du Bouddha compare son propre enseignement, le Dharma, à un radeau. Le radeau est bien utile pour franchir la rivière. Mais une fois la rivière traversée, il est absurde d'emporter le radeau partout avec soi parce qu'à un moment donné, ce radeau nous a bien été utile. Pareillement, rien ne sert de s'attacher aux enseignements et à tous les concepts qu'il charrient dès lors qu'on s'est pleinement libéré. Le sage écoute le monde.









1Bâhiya Sutta, Udâna, 6-9. 


























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Adoration





















Voir aussi la poésie de Fernando Pessoa dans le "Gardeur de Troupeaux"


















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Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




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