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mardi 23 janvier 2018

À travers l’épaisseur de l’eau





Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle est dans l’espace ; elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante.

Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Paris, 1964, p. 70-71.









Mary Chen










      Voilà un passage célèbre et très beau d'un des grands noms de la phénoménologie française, Maurice Merleau-Ponty. J'avais déjà en fait commenté ce passage sur le Reflet de la Lune dans un article intitulé : « Le carrelage au fond de la piscine ». Mais un internaute m'ayant posé des questions sur ce passage et mon commentaire, je me suis dit qu'il ne serait pas inutile d'y revenir et d'éclaircir un peu les choses.



        Petit élément de contextualisation tout d'abord : Maurice Merleau-Ponty fait partie d'un courant philosophique du XXème siècle de la phénoménologie. Font partie de ce courant Edmund Husserl, Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Michel Henry et bien d'autres... Pour bien comprendre les idées directrices de la phénoménologie, il faut remonter à une dualité ancienne de la philosophie : l'être et l'apparence. L'apparence, c'est que je perçois d'une chose. Cette apparence me permet de connaître la chose ; mais en même temps, cette connaissance fondée sur la perception de la chose a toujours été très problématique : l'apparence peut se révéler être une illusion comme un mirage d'oasis dans le désert où il n'y aurait aucune oasis réelle. L'apparence peut aussi donner une image très limitative de l'objet réel : si je regarde la couverture d'un livre, je ne vois pas le dos du livre et je ne vois pas les pages à l'intérieur du livre. Je ne perçois qu'un petit aspect de la chose réelle à la fois, et encore, les aspects les plus fondamentaux du livre réel me sont inaccessibles : je ne vois pas tous les atomes de matière qui composent ce livre par exemple. Ma perception n'est au final qu'une petite fenêtre sur le monde réel.


          Pour Emmanuel Kant, on ne perçoit que l'apparence des choses, ce qu'il appelle le « phénomène ». La chose en soi reste inaccessible à nos sens et à notre raison. La raison qui a fait un travail critique sur elle-même reconnaît cette limite. D'un côté, la sensibilité qui perçoit le monde et l'entendement qui essaye de penser ce monde au moyen de catégories et de raisonnements justes ; de l'autre, la raison qui sait qu'elle ne peut accéder à la chose en soi, mais qui tente d'y réfléchir et de s'en faire une idée la plus précise possible. C'est la ligne de partage que trace Kant entre le phénomène et la chose en soi (ou « noumène » si on veut employer un mot compliqué).


        Les phénoménologues reprennent cette dualité entre l'être et l'apparence, la chose en soi et le phénomène, mais pour inverser complètement la problématique. Dans la philosophie classique jusqu'à Kant, la question était : comment puis-je connaître l'être avec certitude MALGRÉ les apparences qui sont souvent trompeuses ? Comment déchirer les voiles des apparences et avoir une vision de ce qui est ? Comment connaître la chose en soi sans être systématiquement ramené aux phénomènes que j'appréhende avec mes sens et que je pense avec mon entendement ?


       Avec les phénoménologue, la question devient : comment puis-je connaître le phénomène sans être enfermé par mes idées, mes concepts figés de l'être de la chose ? Reprenons l'exemple du livre. J'ai dit plus haut que je ne voyais qu'une face du livre à la fois. Et si j'ouvre le livre, je ne vois que les deux pages qui sont ouvertes sous mes yeux. La phénoménologie commence quand j'accepte d'abandonner l'idée du livre et tout ce que je crois en savoir pour me concentrer sur comment le livre m'apparaît. Pour cela, il faut que je pratique la suspension du jugement, l'époché en grec ancien. La suspension du jugement chez les sceptiques de la Grèce antique étaient un moyen d'arrêter d'entretenir des certitudes par rapport à tout ce qu'on croit savoir. La suspension du jugement chez les phénoménologues, c'est le moment où j'abandonne ma certitude de l'idée du livre et que j'observe la succession des moments de perception du livre : quand je le regarde de face, quand je regarde sa tranche, quand je le retourne, quand je l'ouvre, etc... Jean-Paul Sartre commence d'ailleurs son livre le plus fameux, l’Être et le Néant par cette formule : « La pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l’existant à la série des apparitions qui le manifestent ». Le phénoménologue observe donc cette succession d'impressions sensorielles qui font le phénomène et il observe comment la conscience observe tout ce jeu d'apparences.



        C'est ici qu'on en vient à ce passage de « L’Œil et l’Esprit » de Maurice Merleau-Ponty. Quand je regarde le carrelage au fond de la piscine, j'ai l'impression que je vois MALGRÉ l'eau de la piscine qui déforme les lignes droites du carrelage et MALGRÉ les jeux de lumière qui se diffracte dans l'eau. Si la piscine était vide, j'aurais l'impression de mieux voir le carrelage de la piscine. Ce que dit Merleau-Ponty, c'est que non : si on veut bien s'ouvrir à l'expérience phénoménologique, en fait, je vois le carrelage GRÂCE à l'eau et aux jeux de lumière.


           En fait, si j'ai l'impression de voir le carrelage de la piscine MALGRÉ l'eau, c'est que j'ai une idée préconçue du carrelage (avec des lignes droites et une couleur uniforme). Mais quand je regarde le fond de la piscine sans être enfermée dans mes idées préconçues, j'ai une perception pure et silencieuse de ce carrelage qui ondule doucement avec des tâches de lumières. Dans cette vision-là du carrelage, il y a l'empreinte du monde. Et le carrelage de la piscine lui-même se reflète dans un jeu d'ombres et de lumières sur les arbres qui borde la piscine. Dans cette vision silencieuse, l'interdépendance des phénomènes m'apparaît dans toute sa simplicité.


           Dans la vision « normale » des choses, j'adhère à toutes sortes d'idées préconçues sur la piscine : la piscine est là à tel endroit, elle est entourée d'arbres qui ne sont pas la piscine, elle est remplie d'eau dans laquelle je peux nager ou m'ébattre joyeusement ; et pour que l'eau ne s'en aille pas, il y a du carrelage au fond de la piscine avec des motifs géométrique pour la décorer. Dans la vision phénoménologique par contre, je ne m'embarrasse pas des idées préconçues comme celles d'un carrelage aux lignes géométriques droites, de l'eau contenue dans la piscine et des arbres en-dehors. Dans la vision phénoménologique, le carrelage ondule doucement avec la lumière, et l'eau déborde dans un jeux de reflet sur les arbres environnants.




*****





      J'aurais envie de rattacher ce que je viens de dire à l'expérience de la méditation bouddhique. Tout d'abord, on pourrait penser à la formule du maître zen Shunryu Suzuki : « Esprit zen, esprit neuf ». Pratiquer la méditation, c'est voir le monde comme quelque chose d'entièrement nouveau, c'est voir la fraîcheur de notre expérience de perception avant qu'elles ne soient corsetées par tous les concepts, les notions et les idées qu'on se fait sur les choses et sur le monde. Être comme une enfant qui découvre le monde pour la première fois.


          Ensuite, il y a une école philosophique bouddhique qui a pour nom l'école des Sautrāntika, qui a passé beaucoup de temps à analyser la perception. Pour faire très bref, cette école divise la perception d'un objet en deux classe : la perception conceptuelle et la perception directe. La perception conceptuelle est cette perception filtré par un concept de l'objet. La perception directe est la perception dans l'instant présent et sans ce filtre précisément d'une idée, d'une notion, d'un concept. Le concept général enrobe toute une série d'instants de perceptions directes diverses et variées. Si je vois un livre pour reprendre l'exemple plus haut, la perception conceptuelle voit le livre, mais tout enrobé d'un concept de « livre » qui ne varie pas d'un instant à l'autre. On sait ce qu'est un livre, à quoi il sert, combien cela pèse et comment il faut le manier. Le concept répond à ces questions, mais il n'est pas toute la série d'impressions visuelles que je peux avoir de cet objet : le livre vu de face, d'en haut, de derrière, le livre fermé, ouvert, etc...


        Pour les Sautrāntika, c'est un soulagement existentiel que de pouvoir s'affranchir de ces concepts qui sont autant de jugements sur le monde et sur soi-même. Cette perception conceptuelle nous enferme dans une sorte de logique dont il est difficile de sortir. La perception directe est paradoxalement un moment où on se rend passif et disponible au monde, mais en même temps une occasion de se libérer de tous ces jugements et ces proliférations de pensées qui conduisent à des tempêtes émotionnelles dans nos existences. Ces perceptions directes peuvent onduler comme le carrelage au fond de la piscine: elles comportent en elle une leçon de lâcher-prise en ce qu'elles n'essayent pas d'être conformes à l'idée de l'objet auquel elle se rapporte ; elles oscillent et fluctuent en permanence, voilà tout. Insaisissables et libres, une fois qu'on les contemple dans la méditation silencieuse, elles nous inspirent ce sens de la liberté et de la fraîcheur toujours renouvelée.


        On objectera peut-être que il faudrait renoncer à la pensée et à la conceptualisation pour s'ouvrir à la perception directe. Ce n'est pas du tout vrai en réalité : à côté des cinq sens qui perçoivent le monde physique, il y a le sens du mental dont le rôle est de percevoir toutes les activités mentales, à savoir les pensées, les concepts, les idées, les souvenirs, les images mentales, les émotions, etc... Tout comme il peut y avoir un perception directe d'une forme visuelle ou d'un son, on peut avoir une perception directe d'une idée, d'une émotion, d'un sentiment ou d'une pensée. La pensée « ceci est un livre » (ou n'importe quel autre pensée ou phénomène mental) est reconnue comme une pensée et observée dans son évolution, tout comme on observerait instant par instant la formation d'un nuage dans le ciel, l'évolution de sa forme, au travers duquel fusent parfois des rayons de soleil, et enfin sa dissipation dans l'atmosphère. Et cette pensée « ceci est un livre » ne se mêle plus intimement à la perception visuelle de l'objet « livre » ou la perception tactile de ce même livre.










La piscine de la Sauvenière à Liège (Belgique) en 1942, aujourd'hui la salle d'exposition de la Cité-Miroir.



Voir aussi à propos du même texte de Merleau-Ponty :





Autre citation de Maurice Merleau-Ponty :






À propos de l'école philosophique Sautrāntika :












Voir aussi :















Voir également : 

Méditer à la piscine 





















Voir tous les articles et les essais autour de la philosophie bouddhique  du "Reflet de la Lune" ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





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