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jeudi 26 avril 2018

Méditation et objectif




Méditation et objectif




     On entend souvent que la méditation ne poursuit aucun objectif, qu'il faut y suivre le cours spontané de son esprit qui appréhende les choses et qui est traversé d'émotions diverses et variées. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas non plus la réalité complète. Il faut donc faire la part des choses.



    Tout d'abord, pour quel motif pratique-t-on la méditation ? La plupart du temps, on répondra que c'est pour apaiser le mental et le flot des émotions. Ou pour sentir plus heureux dans l'existence. Pour calmer ses troubles existentiels et ses conflits intérieurs. Pour développer sa concentration. Parfois, on évoquera la volonté de se libérer des conditionnements existentiels, le souhait de développer une vision lucide sur les phénomènes, le désir de s'éveiller à la véritable nature des phénomènes, l'envie d'éteindre en nous le samsāra, le cycle des existences. Donc, on a généralement un objectif qui nous pousse à pratiquer la méditation, même si cet objectif n'est pas clairement défini. On attend quelque chose de la méditation.


     Pourquoi dit-on alors qu'il n'y a pas d'objectif dans la méditation ? Parce que la méditation culmine dans le détachement par rapport à ces buts, ces attentes, ces souhaits, ces objectifs. Les pratiquants du Zen ont cette expression qui veut bien dire cela : mushotoku en japonais, qui signifie « sans but, ni profit ». La plupart de nos actions sont tendues vers un but et une recherche de profit. Je travaille pour gagner de l'argent et développer mon statut social. Je fais du sport pour entretenir mon corps. Je fais un régime pour garder la ligne. Je suis gentil avec ma grande-tante Irma pour garder une option sur l'héritage. Le vendeur de voitures est tout sourire avec vous pour que vous restiez dans son show-room et que que vous achetiez une de ses voitures. Mais toutes ces actions en vue de tel ou tel but ou tel ou tel profit vous disperse dans le temps : vous faites maintenant quelque chose en espérant profiter plus tard de tel ou tel retour sur investissement. Vous travaillez aujourd'hui en vue de toucher un salaire à la fin du mois. 


     Cela se comprend, mais le problème est que le passé n'est plus et que le futur n'est pas encore. Seul le présent existe existe. N'attendez rien de la méditation, parce que la méditation se réalise dans l'instant présent, ici et maintenant. Ne pratiquez pas la méditation en vue de tel ou tel résultat futur, mais pratiquez la méditation en vue de la méditation présente. Perdez de vue le résultat pour vous immerger tout entier dans cet instant présent.


      Cet esprit mushotoku, « sans but ni profit », se retrouve dans le bouddhisme ancien dans ce qu'on appelle la troisième « porte de la sagesse » : l'absence de souhaits (les deux premières portes de la sagesse étant la vacuité et l'absence de caractéristiques). Cette absence de souhaits, c'est le fait d'accepter les choses telles qu'elles sont, ne plus être dans la tension de vouloir qu'elles soient autres que ce qu'elles sont dans cet instant présent. C'est l'acceptation de ce qui est, et non l'attachement à ce qui pourrait être ou pourrait ne pas être dans notre imagination, nos désirs, etc...



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      Donc, il y a deux perspectives possibles : la temporalité où on envisage une progression spirituelle dans la méditation ; et l'ici et maintenant où on gagne à contempler ce qui est plutôt que ce qui pourrait être ou ne pas être. Dans la perspective de la temporalité, il est normal d'avoir des objectifs, des buts et des attentes, il est normal de chercher un « mieux-être ». Sinon le fait de se mettre à pratiquer la méditation n'aurait aucune rationalité. Si la méditation n'avait aucun intérêt, pourquoi ne pas se mettre à danser ou à regarder des séries télévisées plutôt que rester assis sans rien faire et avoir mal aux genoux ou au dos ?


      Dans la perspective de l'ici et maintenant, les attentes et les objectifs sont des tromperies puisqu'ils nous détournent du moment présent de la méditation et qu'ils nous attachent à des buts égoïstes, des intérêts individuels. On est beaucoup plus libre dès lors qu'on n'est plus lié à ces espérances, ces attentes, ces désirs, ces souhaits. Dès lors, se pose une question un peu paradoxale : faut-il avoir pour but l'état de mushotoku ? Faut-il rechercher le profit de mushotoku ? Faut-il souhaiter l'absence de souhaits ?


      On pourrait être tenté de répondre positivement puisque ces états d'absence de souhaits et de détachement par rapport au but et au profit sont le signe d'une grande sagesse. Être dans l'absence de souhait ou réaliser mushotoku est un remède puissant contre l'insatisfaction et la peur de ne pas obtenir ce qu'on désire. Ce sont donc des états hautement désirables. L'absence de souhaits est une porte royale vers la béatitude des Bouddhas puisqu'elle nous permet de réaliser la cessation du désir ou l'extinction du désir, cette extinction qui se dit en sanskrit Nirvāna...


         Mais on pourrait aussi répondre négativement puisqu'il y a un paradoxe évident à souhaiter l'absence de souhait ou à avoir but l'état « sans but, ni profit »... Ce souhait impliquerait le souhait de sa propre extinction, le souhait de s'abstenir de souhaiter cette absence de souhait.... En fait, on devrait plutôt se concentrer sur la qualité de notre méditation, sur notre attention à l'instant présent, sur l'ouverture de notre champ de conscience. Et mushotoku viendra spontanément de lui-même comme la fleur de lotus pousse dans son étang boueux. Il faut que les deux perspectives, celle de la temporalité et celle de l'ici et maintenant viennent à se rencontrer. Et ce sera toujours au détour de la méditation, sans se forcer.


       Viendra alors un état intermédiaire très intéressant où on aura encore des attentes et des objectifs. Mais où on sera plus libre des déceptions et du découragement qui se feront jour quand on n'aura pas atteint les buts espérés comme être tout à fait calme, tout à fait apaisé et serein dans l'existence, complètement concentré, etc...















Matthieu Ricard










Voir également : 

- Traversée du désert


- Mushotoku, sans but, ni profit


- Esprit du débutant


- Grimpe en douceur


Slowly, slowly, slowly


S'habituer









Sur la méditation de manière générale : 





Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

En compagnie du souffle :  

     















Sur la méditation des Quatre Qualités Incommensurables :




Les différentes formes de l'amour et comment concilier ces différentes formes avec sagesse.


Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée



        On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.




Joie 

   Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?





    L'équanimité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?




Méditation avec et sans objet






Voir également : 

- Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte

     Pourquoi les enseignements du Bouddha sont-ils si rarement cités par les lamas du bouddhisme tibétains ? Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soutra des Quatre Etablissements de l'Attention) ? Les soutras du Petit Véhicule ont-ils un intérêt dans la méditation sur la vacuité telle que l'expriment les soutras de la Perfection de Sagesse ? Comment intégrer les différents Véhicules du bouddhisme ?




Slowly, slowly, slowly.... : voir le texte
       Le progrès lent et graduel de la méditation. Comment arriver à la pleine conscience ?




Méditation marchée





       Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. 



En attendant le bus

        Et si on s'inspirait de la méditation en attendant le bus plutôt que râler et trouver le temps interminable ?







          On dit parfois : "Je ne peux pas pratiquer la méditation de l'attention portée à la respiration, puisque je suis asthmatique. Que dois-je faire ?" Il se trouve que je suis, moi aussi, asthmatique. En fait, le fait de respirer bien ou mal n'a rien à voir avec la pratique de l'attention telle qu'est enseignée par le Bouddha. Il s'agit de prêter attention à la respiration, pas de la réguler à tout prix. Même pendant une crise d'asthme, on continue à inspirer et expirer. Vous le faites difficilement du fait de la crise, mais vous le faites, sinon vous seriez mort. Il faut seulement prendre conscience de cette conscience de cette respiration et laisser l'esprit se calmer et se libérer de lui-même.


























Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.









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