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vendredi 5 novembre 2021

Bruit de fond


Dans mon article précédent, j'évoquais la difficulté d'atteindre en méditation un état d'apaisement complet des pensées et d'agitation de l'esprit qu'on appelle « jhāna ». Un internaute m'a alors suggéré une piste de solution : « Tu as essayé les boules Quies ? Parfois il suffit d'un détail ». C'est une remarque intéressante, mais qui exprime surtout un malentendu sur la méditation qui revient à dire que l'absence de perturbation produit un esprit sans perturbation. À première vue, cela peut sembler logique et cohérent, mais cela ne l'est pas.


Quand on enseigne la méditation à des débutants, on recommande effectivement de se retirer dans un endroit calme et tranquille comme un centre de retraite à la campagne ou à la montagne. L'esprit est agité et a tendance à suivre n'importe quel stimulus qui viendrait exciter les sens. Pour un débutant, méditer en ville est plus difficile parce qu'il y a à la fois plus d'activités mondaines en tout genre qui vont nous distraire, mais aussi parce qu'il y règne généralement un brouhaha disharmonieux, un environnement sonore moins propice à une quête de sérénité.


Pour autant, faut-il considérer le bruit en lui-même comme un facteur de perturbation et un obstacle à l’Éveil ? En Inde dans la ville spirituelle d'Auroville fondée sur les principes philosophiques de Shri Aurobindo, il y a ce temple en forme de boule de golf dorée géante, le Matrimandir, où tout est fait pour que tout soit le plus calme possible, pour que tout son soit le plus étouffé possible. Est-ce une solution pour la méditation ? Non, je ne le pense pas. Le problème n'est pas le bruit, mais l'esprit qui s'attache au bruit.


La pratique de l'attention, ce n'est pas oblitérer les objets de la perception qui pourraient accaparer notre attention, voire nous obnubiler, mais les laisser passer dans le champ de la conscience sans les juger et sans les retenir. N'importe quelle apparence, qu'elle soit visuelle, auditive, olfactive ou tactile, se manifeste, elle occupe ce champ de la conscience un certain temps, puis finit nécessairement par disparaître. L'attention voit cette apparition, cette évolution et cette disparition sans s'identifier à cette perception et sans la commenter mentalement d'une manière ou d'une autre.


Inutile donc de faire disparaître les choses perçues pour être moins soumis à la tentation de l'agitation. Rien ne sert de fermer les yeux, de se pincer le nez ou de se boucher les oreilles pour avoir moins de choses à voir, moins de choses à sentir ou moins de choses à entendre. Le problème n'est pas de voir, de sentir ou d'entendre ; le problème est le mental qui se disperse dans toutes les directions, qui commente tout ce qu'il perçoit et réagit émotionnellement.


En fait, imaginez même qu'on médite dans une chambre insonorisée et stérile, avec des murs capitonnés, dans le noir complet. On pourrait se dire que c'est le lieu idéal pour pratiquer la méditation à son aise. Eh bien non, pas nécessairement. Vous serez toujours confronté à une sphère de la perception qui produit toutes sortes d'apparence : le mental. Ce mental qui produit des idées, des pensées en tout genre, des souvenirs, des anticipations de ce qui va se passer ou non, des craintes et des espoirs, des émotions positives ou négatives... Et tous ces phénomènes mentaux sont autant de pièges qui peuvent capter notre attention et l'entraîner très loin du moment présent !


L'essentiel n'est donc pas de se retirer du champ des perceptions, mais de développer l'équanimité et le lâcher-prise par rapport à tous les phénomènes physiques ou mentaux qui se manifestent. C'est ce qu'explique le Bouddha dans le Soûtra du Développement des Facultés Sensorielles (Indriya bhāvayatanā Sutta1). Un jeune ascète était venu lui expliquer la technique de son maître pour méditer : « Il ne faut pas voir les formes matérielles par les yeux. Il ne faut pas écouter les sons par les oreilles. C'est ce que (mon maître) enseigne à ses élèves sur le développement des facultés sensorielles ». Le Bouddha ironise sur le fait que, dans cette logique, un aveugle devrait avoir la vue pleinement développée et un sourd l'ouïe pleinement développée. Pour le Bouddha, la méditation ne consiste à se couper du monde, devenir une espèce de bulle complètement indépendante du monde.


En méditation, il faut accueillir le monde et ce qu'on en perçoit avec équanimité. Si j'entends un son, ce son produit chez moi une sensation agréable, désagréable ou neutre. Ces sensations sont susceptibles de m'égarer parce que je vais tenter de me les accaparer, de les rejeter, d'y réagir de manière plus ou moins émotionnelle, et faire toutes sortes d'associations d'idées qui vont me plonger encore plus dans la distraction et la dispersion du mental. Mais avant que je ne tombe dans cette saisie/répulsion des phénomènes, je reconnais avec attention la sensation produite par ce son, et je reconnais que cette sensation est un phénomène conditionné par des causes, qui n'est pas un monolithe éternel plantée sur le chemin de mon existence. Au contraire, cette sensation ne dure qu'un instant avant de céder la place à d'autres sensations. Le Bouddha explique que la sensation causée par un son ou un bruit ne dure que le temps d'un claquement de doigt. Après, apparaissent d'autres sensations qui ne durent qu'un instant avant de céder la place d'autres sensations, comme la succession d'images qui font un film.


Quand je me rends compte de cela, je peux cultiver l'équanimité. La sensation s'estompe, mais l'équanimité reste, l'équanimité s'inscrit beaucoup plus profondément dans le cours du temps et change mon rapport à l'existence. Et c'est cette équanimité, si elle est développée harmonieusement, qui me permettra d'être libre par rapport à tous ces stimuli des sens comme les bruits, les sons, les voitures qui passent, les oiseaux qui chantent, les cris de la rue, les klaxons qui retentissent, le voisin qui me casse les oreilles en mettant Johnny Hallyday à fond. Tous ces sons n'auront plus le pouvoir de me détourner de la méditation, de la concentration, des jhānas et du samadhi.










1 Indriya bhāvayatanā Sutta, Majjhima Nikāya, III, 298-302. Môhan Wijayaratna, « Sermons du Bouddha », Points Sagesses, éd. du Seuil, Paris, 2006, pp. 187-195.








Petros Koublis







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Soûtra du Laïc Citta







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