Hier, j'ai lu un très intéressant article sur le culte du guru (lama) dans le bouddhisme tibétain : « Du guru au guru yoga » sur le blog « Dans le sillage d'Advayavajra » (hridayartha.blogspot.com, 4 juillet 2026). L'article revient sur la notion de « guru » dans l'Inde ancienne tant dans l'hindouisme que dans le bouddhisme, puis montre l'évolution de ce concept dans le bouddhisme tantrique d'abord indien, puis tibétain. Il explique aussi toute l'importance que la pratique du guru-yoga a prise dans le bouddhisme tibétain au point de devenir un outil de soumission et d'endoctrinement qui permet de faire taire toute contestation et tout esprit critique au sein de la Sangha.
Juste une remarque préliminaire, j'emploie le mot « guru » dans son acception de la langue sanskrite en le différenciant bien du mot qu'il est devenu dans la langue française : « gourou » qui a une connotation très péjorative de quelqu'un qui embobine, manipule et profite de disciples fort crédules. En sanskrit et dans les autres langues indiennes, « guru » a un sens très positif, même si on le verra la dérive spirituelle à l’œuvre dans l'évolution du concept de « guru » n'est pas sans relation avec le concept de « gourou » propre à la langue française. Notons aussi que « guru » se traduit simplement par « lama » dans la langue tibétaine.
Pour résumer rapidement l'article (mais je vous invite à aller le lire évidemment), dans la pensée indienne, le guru a toujours été plus qu'un simple enseignant : « En analysant ses racines étymologiques, son histoire et son développement à travers les traditions spirituelles indiennes et tibétaines, on constate que sa singularité repose sur le fait que le guru n'est pas un simple transmetteur de savoir, mais l'incarnation vivante de la vérité ultime et l'agent direct de la transformation spirituelle de son disciple » (op. cit.)
Au départ, à l'époque de la rédaction des Védas du brahmanisme ancien, le guru était un prêtre-enseignant chargé de faire apprendre par cœur les Védas et les rites religieux. Dès le départ, l'élève quittait sa famille pour vivre au contact de son guru et évoluer en bénéficiant de son influence et de son expérience spirituelle.
Ensuite, à l'époque plus tardive des Upanishads, la relation avec le guru devient le moyen privilégié pour accéder à la Réalité Ultime, inaccessible aux yeux du profane. « Les textes déclarent explicitement que l'étude personnelle et solitaire des écritures est futile. Seul un maître ayant la connaissance expérimentale de la vérité peut montrer la voie. Le mot Upanishad lui-même signifie littéralement "s'asseoir près de", soulignant cette indispensable proximité physique et spirituelle avec le maître » (op. cit.) On progresse spirituellement au côté d'un maître qui est lui-même réalisé la Réalité Ultime du fait qu'il a y a été introduit par un autre maître.
Il me semble qu'il y a déjà là un problème considérable : que se passe-t-il si le guru chargé de nous ouvrir à la conscience de la Réalité Absolue n'a en fait pas réalisé cette Réalité Absolue ? Que fait-on s'il a seulement entrevu cette Réalité Ultime, mais est retombé dans son ignorance, s'est fourvoyé dans l’orgueil d'être un maître et abuse de son pouvoir ? Rien que là, on a un problème que les textes spirituels n'ont pas trop cherché à questionner, alors qu'il est pourtant essentiel. Les textes se contentant d'évoquer la situation idéale d'un guru idéal transmettant de manière idéale son Satcitananda (Être-Conscience-Félicité) à un disciple idéal qui ira jusqu'au bout du parcours.
Au fil des siècles, le rôle du guru va évolué grandement, notamment du fait des mouvements centré sur la Bhakti, la dévotion, l'amour de Dieu, mais aussi du Tantra que l'on retrouve tant dans l'hindouisme que dans le bouddhisme. « Le guru cesse d'être un représentant ou un intermédiaire pour devenir la divinité elle-même incarnée » (op. cit.)
Dans le cas du bouddhisme tantrique, cela signifie qu'il faut voir le guru, le lama, non pas comme quelqu'un qui enseigne le message du Bouddha, mais comme le Bouddha lui-même, voire plus important que le Bouddha parce que le Bouddha est lointain tant dans l'espace que le temps : il a vécu il y a longtemps, loin d'ici ; alors que le guru est en chair et en os devant vous. « Le guru n'est plus seulement un enseignant, il devient le hiérophante exclusif des tantras bouddhiques, appelé ācārya ou vajrācārya (maître adamantin). Cette transmission initiatique s'inspire du sacre des souverains indiens et instaure un lien indestructible (s. samaya) qui confirme la supériorité du guru sur le disciple et l'inscrit dans un système de dévotion de nature féodale » (op. cit.).
Dans les textes tantriques indiens du XIème – XIIème siècles, on observe un glissement très net : « Auparavant, les pratiques préliminaires tantriques étaient principalement orientées vers la vénération des déités ou des bouddhas cosmiques. Des maîtres indiens commencent alors à placer le guru au centre du culte » (op. cit.) On place le guru au centre des mandalas visualisés, et tout cela prépare la pratique du guruyoga qui va devenir très en vogue au Tibet. « Le développement du Guruyoga au Tibet a répondu au besoin d'asseoir l'autorité des fondateurs des nouvelles écoles tibétaines (les lignées Kagyu, Sakya et Kadam). Ces fondateurs étaient souvent des lamas laïcs (tels que Marpa, Dromtönpa ou Sachen) qui incarnaient les nouvelles lignées venues d'Inde. Le Guruyoga a permis de consolider le statut de ces lamas locaux en les élevant au rang de bouddhas vivants, justifiant ainsi leur place au sommet de la hiérarchie institutionnelle » (op. cit.).
On a donc là un système de guruyoya qui permet de cautionner et renforcer un pouvoir féodal sur une communauté spirituelle avec tout ce que cela peut comporter d'abus de pouvoir et de vexation. L'histoire de la relation « spirituelle » entre Tilopa et Naropa est très emblématique de cette perversion : Tilopa commandait à Naropa de faire des choses ignobles et absurdes comme voler des choses au village. Cela entraînait des conséquences terribles pour Naropa : il se fait tabasser à mort par les villageois. Tilopa faisait régulièrement preuve de maltraitance à son encontre, en le tapant à coup de sandales notamment. La scène est restée célèbre car toute cette « folle sagesse » aurait « éveillé » soudainement Naropa et l'aurait initié au mahāmudrā, le Grand Sceau ou Grand Symbole, méditation suprême dans le bouddhisme tantrique.
Il se trouve toute une lignée d'abrutis, tant Tibétains qu'Occidentaux pour cautionner une telle stupidité. Dans les derniers en date, vous avez le livre « Jeu d'illusions » de Chögyam Trungpa, lui-même gourou maltraitant et délirant, ou encore « La pratique de l'éveil de Tilopa à Trungpa » de Fabrice Midal. Les justifications habituelles de cette maltraitance planifiée et organisée disent qu'il faut « briser l'ego ». S'ils avaient étudié un tant soit peu la doctrine du Bouddha, ils auraient su que le « je », l'égo est une illusion. On ne peut pas détruire une illusion : lancer mille missiles sur un mirage dans le désert ne détruira pas le mirage, puisqu'il n'est qu'un jeu de lumière. Ce qu'il faut faire, c'est observer minutieusement le « je » pour en comprendre le caractère illusoire, cela se fait dans le calme et la sérénité de la méditation. Pas en se faisant tabasser !
Ils invoquent aussi le fait de « briser le cadre conceptuel » : là encore, c'est très problématique. On détruit la pensée même du Bouddha et la distinction entre ce qui est louable, ce qui doit être accompli et ce qui est condamnable, ce qui doit être évité. On pourrait me dire qu'il ne faut pas s'attacher au cadre conceptuel du Dharma, mais cela le Bouddha l'a lui-même expliqué avec sa parabole du radeau qui est utile pour traverser un fleuve, mais qu'on abandonne cette tâche accomplie. L'approche du Bouddha est beaucoup plus douce et pertinente que les crapuleries de Tilopa à l'encontre de Naropa.
Pourtant,
cette relation de « maître » à « disciple »
est devenu un modèle dans le bouddhisme tibétain. En témoigne ces
lignes dans le « Chemin
de la Grande Perfection »
de Dza Patrül Rimpotché (maître du XIXème
siècle) : « De
façon analogue, le grand pandit Nāropa supporta d'incommensurables
épreuves alors qu’il suivait Tilopa. Comme nous l'avons vu plus
haut. Nāropa rencontra Tilopa, lequel avait l’allure d’un
mendiant, et lui demanda de l’accepter comme disciple. Tilopa
accepta. Il l'emmena partout avec lui, mais de Dharma, il ne parla
point.” [...] Les vingt-quatre épreuves du grand pandit Nāropa
étaient des moyens d’éliminer ses voiles, car en fait il
s'agissait des instructions de son maître. Ces actions, en
elles-mêmes, étaient absurdes et n’avaient rien à voir avec le
Dharma. Le maître n’avait pas prononcé une seule parole
d’enseignement et le disciple n'avait fait aucune pratique, pas
même une prosternation. Cependant, dès lors qu’il eut rencontré
un maître accompli, au mépris des difficultés il obéit à tous
ses ordres. Grâce à cela, il put éliminer ses voiles et en lui la
réalisation se fit jour.
Il n’est donc pas de pratique du
Dharma qui dépasse l’obéissance à son maître, et ses bienfaits
sont à ce point immenses. En revanche, lui désobéir, ne serait-ce
que légèrement, c’est commettre une faute extrêmement grave
»(éd. Padmakara, 1997,
p. 204).
À la même époque que Dza Patrül, Jamgon Kongtrül faisait l'apologie d'une adhésion inconditionnelle au guru : « Selon Jamgon Kongtrül, l'attitude fondamentale qu'un disciple doit adopter envers son guru est une dévotion et une révérence absolues, fondées sur une "vision pure" inébranlable. Bien qu'il soit prescrit d'examiner attentivement les qualités d'un maître avant de lui demander des enseignements, une fois la connexion établie par une instruction ou une initiation, le disciple ne doit plus jamais se détourner de lui, le calomnier ou scruter ses défauts, et ce même si le maître enfreint ouvertement les règles morales les plus fondamentales. Face à ce que l'on pourrait percevoir comme des défauts ou des transgressions chez le guru, Kongtrül exige une inversion radicale de perspective. Voir des défauts chez son maître spirituel (ou chez les autres pratiquants) est considéré comme le signe d'une perception impure et la preuve que l'on est sous l'emprise de Māra (le démon de l'illusion). Kongtrül utilise l'analogie du miroir. Voir les autres, notamment son guru, comme mauvais revient simplement à voir le reflet de son propre visage sale, c'est-à-dire l'impureté de son propre karma. Il ajoute qu'en notre époque dégénérée (fin XIXème siècle), même si l'on rencontrait un guru parfait, notre perception souillée nous ferait prendre ses qualités pour des défauts, tout comme Devadatta (le cousin jaloux) ne voyait que des défauts chez le Bouddha » (Dans le sillage d'Advayavajra, 4 juillet 2026, op. cit.)
La perception pure dans le tantrisme est un concept intéressant, mais on le voit ici, qui est très souvent dévoyé. Qu'est-ce que la perception pure ? C'est un changement de perspective sur le réel et les êtres. Tous les êtres sensibles ont la nature de Bouddha, nous disent les textes philosophiques du Grand Véhicule. Tous les êtres ont le potentiel de s'éveiller. En sanskrit, la formulation est ambivalente, on peut traduire aussi : « tous les êtres sensibles SONT la nature de Bouddha ». Le tantrisme nous invite à voir les personnes comme si elles étaient déjà des bouddhas. Tout est dès lors réinterprété à l'aune de cette considération : s'ils vous volent par exemple, c'est pour vous entraîner à cultiver le détachement.
Mais cette perception pure n'est intéressante que si vous ne devenez pas complètement sot et que vous retourniez à votre perception ordinaire pour garder un minimum de bon sens dans l'existence ! Or ce que les lamas tibétains incitent à faire, c'est abdiquer complètement son bon sens et son esprit critique envers un pervers narcissique, ivre de pouvoir qui pense que tous les méfaits, injures, coups et agressions sexuelles qu'il commet sont des actes dignes d'un grand Bouddha inspiré par la « folle sagesse », alors que ce ne sont qu'autant de crimes passibles de longues années de prison !
Sogyal Rimpotché a été un de ces nombreux malfaiteurs qui revendiquaient le titre de maître du Dharma. Il a injurié et harcelé ses disciples, il a commis un grand nombre d'agressions sexuelles et extorqué de l'argent à sa communauté. Il a été protégé pendant des années par les autorités du bouddhisme tibétain, puis est finalement tombé en disgrâce après des décennies de crimes et d’ignominies. Mais pour autant à sa mort, les lamas tibétains ont encouragé les disciples de Sogyal Rimpotché à purifier non pas leurs fautes d'avoir passé sous silence ses méfaits ou de les avoir franchement couverts, mais purifier leur manque de dévotion et leurs doutes envers leur guru. Il faut vénérer Sogyal quand bien même on connaît parfaitement ses méfaits. Ainsi Orgyen Topgyal leur avait écrit : « Ce que je veux dire aux étudiants de Rigpa est ceci : s'il vous plaît, ne brisez pas plus aucun de vos samayas (vœux tantriques). Si un étudiant brise son samaya, c'est très préjudiciable pour la vie du maître. Je vous enjoint donc à pratiquer le Narak Kong Shak et le cœur de Vajrasattva (rituels et mantras de purification) autant que possible. Je me sens très concerné par la vie et le futur de Sogyal Rimpotché » (Page facebook de Sogyal Rimpotché, 28/9/2017 alors que Sogyal était mourant). On constate qu'Orgyen Topgyal ne se préoccupe pas une seconde des victimes de Sogyal Rimpotché. Pas un soupçon de compassion, pas un moment d'empathie.
Que faire alors face à cette idéologie malsaine ? Revenir à la base. Le maître essentiel dans le bouddhisme est le Bouddha. (Je trouve fou de devoir préciser cela!) Les doctrines du Grand Véhicule et le tantrisme sont acceptables, mais elles ne doivent jamais éclipser le message de base du Bouddha Shakyamuni que l'on retrouve dans le canon pâli. Vous avez plus besoin d'un ami spirituel que d'un maître spirituel. Cet ami spirituel est là pour aider, pas pour vous enfoncer ! Il doit vous enseigner le Dharma et idéalement un exemple et un modèle pour tous les pratiquants du Dharma, notamment en faisant preuve de compassion, de douceur et en ne tabassant pas ses disciples ! S'il fait preuve de sévérité, c'est pour appeler à la discipline nécessaire au progrès spirituel, pas pour renforcer son pouvoir personnel.
Aux pratiquants du bouddhisme tibétain, je dis de ne pas mettre une hiérarchie problématique dans les textes sacrés et d'arrêter de mettre notamment des textes tantriques obscurs au-dessus des soûtras du Bouddha. Personnellement, je considère les Dharma comme une cible : le petit cercle du milieu est le « Petit Véhicule ». Si vous n'êtes pas capables de viser suffisamment juste, notamment parce que vous n'êtes pas capables de faire preuve de détachement, vous avez le deuxième cercle avec le Grand Véhicule. Et si vous n'y arrivez encore pas, vous avez le cercle plus grand du tantra qui permet de récupérer les adeptes les plus minables. Ce faisant, vous arrêtez de tomber dans l'orgueil de vous croire supérieur parce que vous avez lu un texte de l'Anuttara Yoga Tantra que vous n'avez en réalité pas vraiment compris !
Aux pratiquants du bouddhisme tibétain, je dis d'arrêter de croire à un Tibet imaginaire, plein de merveilleux, où tout ce que ferait les Tibétains serait de l'ordre du sacré et du spirituel. Le Tibet n'est pas Shangri-la, le Tibet n'est pas Shambhala. Et le bouddhisme au Tibet fait l'objet de luttes de pouvoir féroce, et beaucoup de principes spirituels y sont détournés pour justifier la propagande politique. Je pense notamment au guruyoga qui vient renforcer le pouvoir féodal des lamas.
Frédéric Leblanc, Vaucluse, 15 juilet 2026
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| Arbre du refuge de la lignée des lamas Karma Kagyu - Sherab Palden Beru, |
Lire également :
- L'affaire Sogyal (réflexion sur comment les abus de pouvoir peuvent être commis au sein du bouddhisme tibétain)
- Errances dans le bouddhisme tibétain
- Une dictature bienveillante (critique du livre du lama Dzongzar Djamyang où celui-ci défend l'obéissance aveugle au lama, même si ce dernier a un comportement critiquable et répugnant)
- Maître et disciple selon Dza Patrül Rimpotché

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