La garde de la vigilance (V, 1 à 5)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
1. Ceux qui désirent maintenir les préceptes
Doivent garder très attentivement leur esprit ;
Car il ne pourra pas maintenir les préceptes
Celui qui en garde pas son esprit.
2. Dans ce monde, les éléphants sauvages et rendus fous
Ne causent pas autant de mal
Que n'en cause dans l'enfer intolérable
Cet éléphant : l'esprit débridé.
3. Mais si l'éléphant esprit est solidement lié
Par la corde de l'attention,
Toutes les peurs disparaissent
Et toutes les vertus viennent dans la main.
4. Tigres, lions, éléphants, ours,
Serpents, tous les ennemis,
Les gardiens des mondes infernaux,
Les esprits malins, les cannibales,
5. Tous sont liés
Quand l'esprit est lié,
Tous sont domptés
Quand l'esprit est dompté.
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| Edward Mikol |
Pour Shāntideva et les tenants du bouddhisme du Grand Véhicule, toute la discipline se résume à une chose : tenir l'esprit. Certes, dans les textes anciens, l'esprit a aussi une primauté fondamentale. Le Dhammapada disait déjà dès ses deux premières strophes :
« Tous les phénomènes expérimentés sont précédés par l'esprit,
Gouvernés par l'esprit, créés par l'esprit.
Si quelqu'un parle ou agit sur la base d'un esprit impur,
La souffrance le suit comme la roue de la charrue la patte du bœuf.
Tous les phénomènes expérimentés sont précédés par l'esprit,
Gouvernés par l'esprit, créés par l'esprit.
Si quelqu'un parle ou agit sur la base d'un esprit pur,
Le bonheur le suit comme une ombre qui ne le quitte jamais ».
Néanmoins, le Grand Véhicule se distingue par une insistance très nette sur l'esprit. On reconnaît là l'influence de l'école mahayaniste de l'Esprit Seulement (Cittamatra), quand bien même Shāntideva ne faisait pas partie de cette école. Ce cinquième chapitre compte 109 strophes que l'on étudiera en détail, mais Shāntideva ne parle du corps qu'à partir de la strophe 59, et encore pour prôner le mépris total que l'esprit devrait avoir envers le corps. La discipline que le Bouddha a encouragé dans les textes du bouddhisme ancien (le canon pâli) est beaucoup plus équilibrée : le Bouddha commence par la discipline du corps (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas avoir une sexualité destructrice, ne pas avoir une consommation exagérée d'alcool ou de drogue), il se prolonge par la discipline de la parole (ne pas mentir, ne pas calomnier, ne pas avoir un langage grossier et brutal, ne pas bavarder inutilement) et enfin une discipline pour le mental : ne pas éprouver de convoitise, ne pas éprouver de malveillance et ne pas tomber dans les vues fausses.
Alors bien sûr, être vigilant à l'esprit est extrêmement important, mais je ne pense pas qu'on puisse le faire sans une bonne discipline du corps et de la parole ! Il me semble que c'est important de le rappeler avant d'aborder le texte de Shāntideva. Il nous dit que les vertus viennent dans la main quand on lie l'esprit avec la corde de l'attention. Certainement, mais il ne faudrait pas oublier de pratiquer ces vertus en pensant qu'elles viendront spontanément « avec la corde de l'attention ».
L'esprit doit donc certes être surveillé, surtout dans un monde où s'accroît notre emprise sur le monde au travers d'une discipline de l'esprit, la science. L'esprit a un énorme potentiel créateur, mais cela va dans les deux sens : l'esprit peut autant créer du bonheur que du malheur. Shāntideva utilise une métaphore assez saisissante : un éléphant sauvage qui détruit tout sur son passage. L'esprit peut encore être plus destructeur que cela, nous dit-il, en créant un véritable enfer. On a vu cela au XXème siècle où les idéologies ont créé des régimes politiques horribles d'une violence effroyable : l'Allemagne nazie et ses camps d'extermination, les goulags et autres camps de travail dans les régimes communistes de Staline et Mao, les génocides qui se poursuivent au XXIème siècle...
Shāntideva nous encourage à être attentif pour prévenir l'esprit des passions incontrôlées qui pourraient l'agiter. En cela, ce cinquième chapitre du Bodhisattvacaryāvatāra est une continuation et une prolongation du quatrième chapitre dont le thème était de rester attentif à ne perdre l'esprit d’Éveil, de l'engendrer encore et encore dans notre mental et de ne pas être submergé par les passions destructrices.
Enfin, Shāntideva insiste sur l'aspect créateur de l'esprit pour tout ce que l'on va expérimenter dans la vie. Il invoque toute une série de dangers : des animaux sauvages réellement dangereux dans l'Inde du VIIIème siècle : éléphants furieux, tigres, serpents venimeux, ours. Puis des dangers venus du monde des enfers, puis enfin des dangers venus du monde humain : des cannibales, mais on pourrait penser à des brigands, la police d'une dictature, des soldats qui viennent piller et détruire, etc... Tout cela est fondamentalement créé in fine par l'esprit, et tous ces dangers seront neutralisés et maîtrisés si l'esprit est lié par l'attention et la vigilance.
L'esprit prend donc le pas dans la pensée de Shāntideva sur la notion de karma. Rappelons que le mot sanskrit « karma » (kamma en lange pâlie) signifie simple « acte », « action ». Les actes que nous posons dans cette vie-ci auront des conséquences dans le futur, que ce soit dans cette vie-ci ou dans une vie future. Notre situation actuelle est elle-même le résultat d'actions passées dans cette vie-ci ou dans une vie antérieure. Certes, pour qu'il y ait karma, il faut une intention qui préside à l'acte : ce n'est pas la même chose que de chercher à assassiner quelqu'un et de tuer une personne accidentellement, par exemple renverser un piéton qu'on n'avait pas vu et qu'on ne voulait absolument pas tuer. S'il y a une intention, il y a mouvement de l'esprit, et on revient aux deux premières strophes du Dhammapada que j'ai citées plus haut et où le mental, l'esprit précède et conduit à ce que nous expérimentons dans la vie.
On pourrait ajouter les deux strophes suivantes toujours du Dhammapada (II, 21 & 22) :
« La vigilance est la voie menant à l'extinction de la mort.
La négligence est la voie qui mène vers la mort.
Ceux qui sont vigilants ne meurent pas.
Les négligents sont déjà morts.
Comprenant
cela clairement,
Le sage, qui est vigilant,
Se réjouit de sa vigilance
Et se plaît dans le domaine des Êtres Nobles. »
Mon but ici n'est pas tellement de critiquer Shāntideva, mais plutôt de rappeler que l'insistance sur l'esprit typique du Grand Véhicule ne doit pas nous faire oublier les actes concrets et la notion philosophique de karma. Il y a une différence essentielle, me semble-t-il, entre le rêve de tuer quelqu'un que l'on déteste (mais ce souhait reste un fantasme dans notre tête) et le fait concret de tuer quelqu'un ! Bien sûr, il faut travailler sur nos aspirations, nos rêves, nos envies, même celles qui restent dans notre tête. C'est tout le principe de l'esprit d’Éveil ou bodhicitta. Mais la réalité matérielle, notre corps, nos actes concrets ne doivent pas être négligés au profit de la seule insistance sur l'esprit.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V:
- La garde de la vigilance (V, introduction)
Chapitre V: La garde de la vigilance
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| David Yarrow |




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