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vendredi 14 août 2026

L'attention (IV, 5 à 11)

 

L'attention (IV, 5 à 11)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



5. S'il a été dit que celui qui a l'intention

De donner même une petite chose,

Faute de l'offrir,

Prendra naissance comme esprit affamé.


6. À plus forte raison quand, les ayant invités du fond du cœur

Au bonheur suprême,

Je trompe les migrants,

Comment accéderai-je aux destinées heureuses ?


7. Seul l'Omniscient connaît

Les inconcevables répercussions

Sur ceux qui cherchent à se libérer,

Malgré l'abandon de l'esprit d’Éveil.


8. D'entre les chutes des bodhisattvas,

Cet abandon est le plus grave,

Car s'il se produit,

Le bien des êtres s'en ressent.


9. Et si autrui, un seul instant,

S'oppose à ses bienfaits,

Comme le bien des êtres sera affaibli,

Ses destinées malheureuses n'auront pas de fin.


10. Car si moi-même suis diminué

En détruisant le bonheur d'un seul être,

Que dire, lorsque est détruit le bonheur

Des créatures comprises dans l'infini de l'espace ?


11. Ainsi, ceux qui possèdent la force de l'esprit d’Éveil

Et la force de le perdre

Tournent dans le samsāra

Et sont empêchés pour longtemps d'accéder aux terres.









Roue du samsāra








Dans la strophe 4 de ce 4ème chapitre, Shāntideva expliquait que se détourner de la promesse incluse dans le vœu de l'esprit d’Éveil, c'est-à-dire l'aspiration de sauver tous les êtres sensibles de l'univers et de les faire parvenir eu plein Éveil parfait et incomparable, est une trahison envers toute cette multitude d'êtres sensibles. Dans les strophes 5 à 11, Shāntideva enfonce le clou sur la condamnation de briser cette promesse. Il emploie la carotte et le bâton pour ramener à l'ordre le pratiquant qui aurait tendance à s'égarer et se détourner du droit chemin, c'est-à-dire quasiment tout le monde.


Le bâton est ici la menace religieuse des enfers, et en particulier le monde des esprits avides constamment dans un manque extrêmement cruel pour avoir rompu nos promesses et trompé tous les êtres sensibles. La carotte est la promesse tout aussi religieuse des destinées heureuses et des terres pour le pratiquant vertueux qui s'appliquera constamment à l'esprit d’Éveil. Les terres sont ici les dix terres des bodhisattvas qui précèdent la condition de Bouddha.


Cette attitude est très fréquente dans les textes bouddhistes, je veux parler de cette succession perpétuelle de menaces de sanction infernale et de promesses de béatitudes ineffables. Mais je ne suis pas convaincu que ce soit très adapté aux personnes qui vivent dans le monde moderne. Il me semble qu'il vaudrait mieux parler de responsabilisation plutôt qu'effrayer les gens avec des visions d'horreur, et puis les enchanter avec monts et merveilles de félicité.


Par ailleurs, il faut bien comprendre que Shāntideva a une vision quasiment magique de l'esprit d’Éveil ou bodhicitta : « par le pouvoir de mon esprit et de ma concentration méditative, je vais RÉELLEMENT aider TOUS les êtres de l'univers ». Personnellement, je tends à être plus rationnel et moins dans la pensée magique. L'esprit d’Éveil est à mes yeux d'abord un SOUHAIT d'aider tous les êtres. Et un souhait même réitéré des milliers et des milliers de fois ne se réalise pas nécessairement. Combien de gens passe leur vie entière à jouer au loto en espérant gagner le gros lot, et n'obtiennent au mieux que des gains minimes ? Le souhait de gagner au loto n'est pas nécessairement suivi d'effets, mon souhait d'aider tout le monde n'est pas non plus nécessairement suivi du salut du monde entier.


Est-ce à dire que l'esprit d’Éveil est inutile alors ? Non, absolument pas. L'esprit d’Éveil, surtout s'il est engendré encore et encore avec honnêteté et pureté, change notre rapport au monde et notre rapport à l'existence. En cela, il est précieux. Très précieux même. Mais malheureusement, l'esprit d’Éveil n'est pas une baguette magique qui change le monde d'un coup de sorcellerie, mais un travail sur notre disposition intérieure. C'est pourquoi je parle de responsabilisation : il faut rationnellement voir les avantages à développer cet esprit d’Éveil et s'y tenir le plus souvent possible pour le faire rayonner dans son existence, plutôt qu'agiter des visions dramatiques ou tragiques de paradis et d'enfer pour nous contraindre à un meilleur comportement. Je ne suis pas certain que la peur et l'extase soient nécessairement de bonnes conseillères en matière spirituelle.


On me répondra peut-être que je n'envisage que l'esprit d’Éveil d'aspiration, et pas l'esprit d’Éveil d'engagement comme Shāntideva l'avait décrit dans les strophes 15 et 16 du premier chapitre « Les bienfaits de l'esprit d’Éveil ». Pour rappel, Shāntideva explique qu'il y a un esprit d’Éveil d'aspiration qu'il compare au désir de partir en voyage : on achète une carte, on programme les destinations et les endroits qu'on veut visiter, on va chercher son passeport et son visa, etc... Et puis, il y a un esprit d’Éveil d'engagement qu'il compare au fait de partir concrètement en voyage.


Mais justement, si dans l'esprit d’Éveil d'aspiration, je peux et je dois souhaiter aider tous les êtres de l'univers, dans l'esprit d’Éveil d'engagement, je n'aide qu'une toute petite partie de ces êtres à la fois : dans la plupart des cas, je touche quelques personnes sur cette Terre. Tout au plus, si je suis un puissant de ce monde, je peux avoir un impact sur l'ensemble des Terriens, mais guère au-delà de notre planète bleue. L'esprit d’Éveil d'engagement ne se comprend que sur un temps très long, une infinité d'existences dans lesquelles je chercherai à travailler sur une infinité d'occasions de venir en aide aux autres.


Attention, cet engagement ne doit pas être minimisé dans ses conséquences : si j'aide quelques personnes sur cette Terre, cela semble très limité. Mais cette aide aura peut-être des répercussions positives sur d'autres personnes, puis sur d'autres personnes comme une boule de billard qui vient heurter quatre ou cinq boules de billard qui, elle-même, vont se mettre en mouvement et heurter d'autres boules qui vont elles-mêmes toucher d'autres boules....


En conclusion, je suis d'accord avec Shāntideva pour dire qu'il est bien dommage d'abandonner l'esprit d’Éveil en cours de route. Je suis moins d'accord avec lui pour y voir des conséquences cataclysmiques en matière de karma. Et je suis à nouveau d'accord avec lui pour voir dans cette inconstance une cause d'errance spirituelle et un empêchement majeur pour atteindre le plein Éveil.







Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


- L'attention (IV, 1 à 4)






Dante sortant des enfers, Italie, XVème siècle










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