L'attention (IV, 30 à 35)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
30. Même si les dieux et les dieux jaloux
Se dressaient tous contre moi en ennemis,
Ils ne pourraient me conduire, ni me faire entrer
Dans le feu intolérable de l'enfer.
31. Mais les passions, ce puissant adversaire
Au contact duquel les cendres même
Du mont Mérou disparaîtraient,
En un instant, me jetteront dans ce brasier.
32. Aucun autre adversaire n'est capable
D'une vie aussi longue
Que mes ennemis, les passions,
Dont l'extrême longévité est sans commencement, ni fin.
33. Tous ceux que j'honore et sers
M'apportent bonheur et profit ;
Mais à qui les sert
Les passions ne réservent dans le futur que maux et peines.
34. Si, assurément, je laisse une place dans mon cœur
À cet ennemi incessant et de longue durée,
L'unique cause de l'augmentation des maux,
Comment, dans le samsāra, pourrais-je vivre heureux et sans crainte ?
35. Alors que dans le filet de l'attachement en mon esprit
Se tiennent les gardiens de la prison du samsāra,
Bourreaux des enfers et autres tourmenteurs,
Comment goûterais-je le bonheur ?
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| Manjushri, bodhisattva de la Sagesse, avec les Soûtras de la Perfection de Sagesse et l'épée, tranchant le voile des illusions et le voile des passions. |
On est ici dans la suite du questionnement des strophes 26 à 29 : comment les émotions perturbatrices, les passions qui n'ont ni bras, ni jambes et qui ne font preuve d'aucune intelligence, d'aucune ruse peuvent-elles avoir une telle emprise sur la personne ? Rappelons si c'est nécessaire que le terme « passion » n'a ici absolument pas la signification moderne de ce que l'on adore faire, de ce qui nous fait vibrer. « Passion » vient du latin « passio » : souffrance. Quand on parle de « passion du Christ », on parle de la souffrance extrême infligée lors de sa crucifixion. Le mot « passio » signifie également le fait de subir quelque chose (ce qui a donné en français « passif », « passivité »). Dans le vocabulaire de la philosophie morale du XVIIème siècle, « passion » signifie tous ces mouvements de l'esprit qui viennent troubler notre raison et détournent notre volonté, nous rendant par là même passif, captif de ces émotions. Et ces passions nous conduisent généralement à un destin malheureux et à de la souffrance. D'où le terme « passion » qui n'a aucune connotation positive, contrairement à aujourd'hui.
Probablement que le terme a bénéficié d'un changement de sens quand on a commencé à parler de « passions amoureuses ». Au départ, il s'agissait vraisemblablement de nous alerter sur les dangers et les malheurs d'un amour immodéré. Mais au gré de l'influence du romantisme, il est probable que l'expression « passion amoureuse » a cessé d'être condamné pour devenir une chose enviable quand bien même elle colportait toujours son lot de tragédies et de déchirures comme dans « Carmen » ou la passion de « Roméo & Juliette ». Puis le terme s'est complètement édulcoré pour désigner notre passion pour les échecs ou notre passion pour le tango. Toujours est-il le mot « passion » doit dans ce texte-ci se comprendre dans le sens que la philosophie morale lui a attribué : émotion destructrice qui prend le contrôle de notre personne.
Shāntideva s'interrogeait, dubitatif, sur la puissance des passions dans les strophes 26 à 29, mais ici il dégage deux principes explicatifs : leur durée depuis des temps immémoriaux et la puissance du karma. En effet, les passions sont un ennemi mortel pour notre bonheur depuis la nuit des temps. Ils sont inscrits en nous comme réaction habituelle aux difficultés que pose notre existence dans le monde. Pris individuellement, une par une dans l'instant présent, les passions semblent ne pas avoir de puissance autre que fantomatique : elles n'ont ni bras, ni jambe, aucune ruse, aucune intelligence. Mais comme elles se manifestent depuis extrêmement longtemps, elles ont acquis une force extraordinaire sur les personnes.
Par ailleurs, les passions nous poussent à commettre toutes sortes d'actes regrettables et aggraver considérablement notre karma. C'est pourquoi Shāntideva explique que les dieux et les dieux jaloux n'ont pas la puissance de nous conduire au porte de l'enfer tandis que le karma a cette force inéluctable.
Pour Shāntideva, il est donc essentiel de comprendre l'ampleur de la tromperie que ce sont les passions : il n'y a rien à attendre de bon à attendre du fait de suivre aveuglément ces passions. Cela ne sera d'autre que des conflits incessants, des misères tragiques, des désillusions amères et l'angoisse tout au long de ce sentier cahoteux. Il est essentiel de comprendre aussi la durée de cette emprise sur nous tout au long de nos vies en nombre incalculable. Et que l'enjeu essentiel de se délivrer durablement de cette emprise pour pouvoir espérer vivre heureux et sans crainte.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


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