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samedi 5 septembre 2026

Mérites et foi religieuse



Cette semaine, j'ai lu un très intéressant article1 sur le Bhoutan, ce pays de l'Himalaya, dont la majorité de la population est bouddhiste tibétaine. Dans le bouddhisme tibétain, vous avez les célèbres loungtas, les drapeaux de prière colorés sur lesquels sont inscrits des mantras comme celui de Tchenrézi, le bodhisattva de la grande compassion : Om Mani Padme Hūm. En soufflant, le vent est censé emporter avec lui ces mantras et les diffuser doucement dans le monde entier. Personnellement, j'y vois quelque chose de très poétique ; mais pour beaucoup de bouddhistes tibétains, c'est très réel : le vent emporte réellement les mantras et diffusent leur bénédiction réelle dans le monde.







Dans le même ordre d'idées, toujours dans le bouddhisme tibétain, vous avez les moulins à prière de toutes tailles, du plus petit qu'on peut tenir en main à d'énormes cylindres : vous faites tourner ces moulins, et par la grâce de la force centrifuge, vous envoyez dans le monde entier la bénédiction des mantras.
















Le gouvernement bhoutanais, lui, voit plus loin ! Il doit être construit à un barrage à Sankosh au Bhoutan ; et le gouvernement bhoutanais a eu la lumineuse idée de concert avec la réincarnation de Kalou Rimpotché d'intégrer un temple bouddhiste à ce barrage. Le barrage doit produire de l'électricité pour les Bhoutanais d'une part, mais surtout donner l'énergie nécessaire au minage du Bitcoins. Pourquoi ne pas aussi utiliser l'électricité produite pour faire tourner toute une série de moulins à prière de l'institut Niguma dirigé par Kalou Rimpotché, qui vont diffuser en continu la bénédiction des mantras ?


Cet assemblage de projets, de Bitcoins et de mantras peut sembler complètement biscornu à première vue. Mais ce n'est pas ce qui m'intéresse ici. Dans le bouddhisme tibétain, on explique que la récitation des mantras produit une « accumulation de mérites ». Pareillement, installer des drapeaux de prières dans son jardin ou sur sa terrasse contribue à son mérite tout comme le fait de faire tourner les moulins à prières. L'idée du barrage de Sankosh est, selon leurs concepteurs, d'automatiser la production de mérites en faisant tourner en continu les moulins de prière (en parallèle de l'automatisation de la production de Bitcoins). La question que je me pose ici est tout simplement : du point de la philosophie bouddhiste, est-ce que cela un sens ?






Barrage de Sankosh dans le cadre de la Gelephu Mindfulness City
Projet de l'architecte Bjarke Ingels







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Commençons par faire un rappel et une distinction que les bouddhistes tibétains tendent malheureusement à oublier. Dans le bouddhisme, nous avons deux types d'accumulation : l'accumulation de mérites et l'accumulation de sagesse. L'idée que la voie bouddhiste est un chemin où l'on progresse graduellement2. Cette progression se fait dans deux sens : d'une part, on essaye d'avoir une meilleure existence dans le cycle des naissances et des morts, le samsara. Et c'est l'accumulation de mérites qui permet de cela : on faisant le bien, en étant généreux, en étant patient avec les autres, en étant courageux, etc, on contribue à un bon karma qui, tôt ou tard, mûrira par la loi des causes et effets en une bonne existence, en bonheur et en bien-être. Pour sortir du samsara, le bon karma ne suffit pas : le mérite permet seulement d'avoir une meilleure position dans les existences et une vie plus heureuse. Pour sortir du samsara, il faut une accumulation de sagesse : comprendre la véritable nature des phénomènes pour se libérer des conditionnements de l'existence. En quelques mots, on accumule la sagesse en étudiant les textes du Bouddha et des grands maîtres spirituels, en réfléchissant au Dharma et en développant la vision pénétrante dans la méditation.


Ce rappel fait, il faut se pencher sur la notion de « mérite ». Il me semble que le mérite est le bien concret que l'on accomplit envers soi-même et les autres, c'est-à-dire quand je suis généreux, serviable, honnête, quand je protège la vie et que je fais preuve de gentillesse. Mais les bouddhistes tibétains intègrent dans le « mérite » tous les actes religieux comme la récitation des mantras, les prosternations, le fait de tourner autour d'un stoupa , les chants rituels, l'encens que l'on brûle, les pèlerinages et les moulins à prière qu'on fait tourner, etc... Pour moi, il faut clairement distinguer les deux : le mérite ne concerne que nos actions morales. Tous les gestes religieux que je viens de citer sont, à mes yeux, des actes de foi, et pas des actes moraux.


Pour bien faire, il faudrait peut-être conceptualiser une troisième accumulation : l'accumulation de dévotion. Je précise qu'à mes yeux, cette accumulation de dévotion n'est pas une mauvaise chose : il nous donne confiance dans le message du Bouddha, elle peut nous donner envie de pratiquer le Dharma et d'étudier les textes. Néanmoins, je suis formel : réciter un mantra ou allumer une bougie ne sauve pas une vie, ne donne pas de la nourriture à un pauvre, ne donne aucune information utile à nos contemporains. Et donc ces actes religieux ne peuvent pas être assimilés à du « mérite ».


Trop souvent, dans le bouddhisme tibétain, on réduit l'accumulation de mérites à des actes de bigoterie, et on oublie la nécessité d'accomplir le bien en respectant notamment les dix préceptes prescrits par le Bouddha, dont les disciples du bouddhisme tibétain pour la plupart n'ont jamais entendu.


Pour rappel, les dix préceptes sont :

  • 1°) ne pas tuer ou blesser d'autres êtres vivants,

  • 2°) ne pas voler les autres et prendre ce qui ne nous appartient pas,

  • 3°) ne pas avoir une sexualité nocive pour soi-même et les autres,

  • 4°) ne pas mentir,

  • 5°) ne pas calomnier les autres,

  • 6°) ne pas avoir des propos grossiers et blessants,

  • 7°) ne pas bavarder inutilement,

  • 8°) ne pas entretenir la malveillance,

  • 9°) ne pas entretenir la convoitise et la cupidité,

  • 10°) ne pas tomber dans les vues fausses.


Si le dalaï-lama était bouddhiste, il saurait qu'il ne faut pas tuer les animaux (violation du 1er précepte) et donc qu'il ne faut manger de la viande. Mais le dalaï-lama préfère continuer de réciter des mantras, de diriger des cérémonies religieuses fastueuses et de continuer à manger de la viande sans trop de scrupule.


Certains bouddhistes tibétains me rétorqueront que les mantras ont un pouvoir magique d'influence bénéfique à distance sur le monde. Mais alors, quelle preuve rationnelle ont ces gens que les mantras ont un tel pouvoir magique ? Aucune, en réalité. Si vous avez envie de croire à ces fadaises, je ne vous en n'empêche pas, mais vous devez être conscient que c'est là une croyance ésotérique sans fondement rationnel ou logique, que personne n'est obligé de croire. Croire qu'une récitation de mantra a un pouvoir magique d'action à distance, c'est comme croire qu'une formule magique est susceptible de transformer une petite grenouille en princesse. C'est très naïf, il faut bien le dire.


Comprenez-moi bien : je ne suis pas un détracteur radical des mantras. Pas du tout ! Les mantras, en-dehors de leur dimension religieuse, peuvent être utiles dans la méditation. Je pense au fait de réciter « Om Mani Padme Hum » pour développer son esprit d’Éveil et pour faire rayonner la compassion tout autour de vous par exemple. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ce qui apportera du mérite à votre misérable existence, ce n'est pas la récitation du mantra « Om Mani Padme Hum » en lui-même, mais bien la compassion que vous allez générer en faisant cette récitation. Si vous récitez machinalement votre mantra, cela ne produira aucune bénédiction, aucun mérite.


Il en va de même avec les autres pratiques religieuses du bouddhisme tibétain. En lui-même, le fait de tourner autour d'un stoupa ne vous apportera aucun mérite, quelle que soit la taille de ce stoupa, ou son prestige ou sa sainteté. Par contre, si durant votre «circumambulation », vous prêtez une attention soutenue et méditative à votre marche, si vous tournez votre esprit vers le Dharma et que vous vous remémorez le message du Bouddha, vous accumulerez du mérite et peut-être de la sagesse aussi.




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Revenons maintenant à nos drapeaux de prière colorés et à nos moulins de prière, électriques ou pas. Vous aurez compris après tout ce que je viens de dire que je ne crois qu'un drapeau de prière diffuse RÉELLEMENT des bénédictions au gré du vent. Je suis convaincu pourtant que, quand je vois ces drapeaux de prière colorés, j'ai envie de croire à cette influence bénéfique, et ce faisant, je développe de la bienveillance et de la compassion envers le monde, je souhaite que le monde soit influencé par ces bénédictions et soit soulagé des tourments qui le frappe. L'intérêt de ces drapeaux n'est pas DIRECTEMENT de produire du mérite. Mais indirectement, cela peut produire du mérite si j'ai dans ma conscience par le fait de voir ces drapeaux un rappel du Dharma et de la nécessité de développer la compassion autour de moi. Pour ceux évidemment qui ont ce rappel dans leur conscience ; pour les autres, aucun mérite !


Le processus est le même quand je fais tourner un moulin à prière : les bénédictions ne sont pas envoyées réellement comme une dynamo qui enverrait de l'électricité autour de lui au travers des fils électriques. Ceci étant dit, quand je fais tourner ces moulins de prière, mon esprit peut se tourner vers le Dharma et développe une pensée de bénédiction à l'ensemble des êtres sensibles. Ce qui est positif et qui contribue à mon mérite personnel pour peu que je développe vraiment cette pensée. Si je tourne machinalement le moulin à prière sans tourner ma conscience vers le Dharma, c'est un acte absurde qui n'aura d'autres conséquences que produire le son du grincement de la rotation du moulin du prière ! Ce qui sera très énervant pour tout le monde si le moulin à prières en question n'est pas bien huilé !


Et nos moulins à prière activés électriquement alors ? À part donner bonne conscience à ses concepteurs, non, cela ne servira à rien du tout. Pour que ce soit utile, il faut que cela ait une influence sur une ou plusieurs consciences. Or ces moulins tournent machinalement tout seuls sans que personne ne le regarde ; ils n'ont donc aucune utilité et ne produiront aucun mérite ! Une grosse perte de temps, les gars !




Frédéric Leblanc,

Seraing (Liège), le 5 septembre 2026.












1 Dans le sillage d'Advayavajra : « En mécanisant, on mécanise », 31 août 2026. Citons sur le même site les très intéressants articles sur la situation politique et spirituelle du Bhoutan avec « Le difficile refuge en terres bouddhistes » (23 août 2026) qui parle de la minorité hindouiste Lhotshampa qui a été expulsée du Bhoutan dans les années '90 du fait de l'origine népalaise de cette population, et qui, aujourd'hui, n'est reconnue ni par le Népal, ni par le Bhoutan. Et aussi l'article « L'avenir du bouddhisme » (18 août 2026) sur la construction de l'ambitieuse Gelephu Mindfulness City par le roi du Bhoutan, qui ne va pas sans poser de problème avec la minorité Lhotshampa puisque la cité en question doit être érigée sur un terrain dont les Lhotshampas ont été expropriés.



2 NB : Je sais qu'il existe une voie soudaine dans le bouddhisme Zen, mais ce n'est pas le sujet ici !








Temple à l'intérieur du barrage sur la rivière Sankosh








Lire également :







- Laisser tomber les divinités bouddhiques? 









Projet de pont pour la Gelephu Mindfulness City






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