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mardi 5 novembre 2013

Commentaires au Genjōkōan - 1ère partie

Commentaires au Genjōkōan

現成公案

de Dōgen Zenji 道元禅


           Le Genjōkōan ou « Actualisation du point fondamental » ou « La réalisation du kôan comme présence »[1] est un des textes majeurs du Shōbōgenzō (正法眼蔵), « Le trésor de l’œil de la Vraie Loi », rédigé par le maître zen Dōgen au XIIIème siècle (en 1233 pour être exact). Dōgen l’a tellement considéré comme important qu’il l’a placé en tête de son Shōbōgenzō. En 1922, Bokuzan Nishiari disait du Genjōkōan : « Ce fascicule est la peau, la chair, les os et la moelle du Fondateur. Y est exposé l’enseignement fondamental donné de son vivant par le Fondateur. Le Dharma du Bouddha qui régit toute sa vie se trouve révélé dans son œuvre. Les 95 fascicules du Shōbōgenzō n’en sont que les rejetons[2] ». Ce que je me propose de faire ici, c’est de faire un commentaire de ce texte central de la pensée de Dōgen, commentaire dont le but sera d’extraire ce qui est profitable et utile pour la pratique du Dharma et la pratique de la méditation bouddhique.



     1. Lorsque tous les dharmas sont conformes au Dharma du Bouddha, il y a illusion et Éveil, pratique, naissance et mort, Bouddhas et êtres sensibles.
   Lorsque les dix mille dharmas ne possèdent pas de soi, n’existent ni illusion, ni Éveil, ni Bouddhas, ni êtres vivants, ni naissance, ni extinction.
    Comme, fondamentalement, la Voie du Bouddha transcende l’abondance et le manque, il y a naissance et mort, illusion et Éveil, être sensibles et bouddhas.
  Même si nous le déplorons, les fleurs tombent et les mauvaises herbes poussent.
           
Le mot « dharma » (धर्म) en sanskrit est particulièrement chargé de sens. Dans le cadre de la pensée bouddhique, Dharma avec un grand D signifie la Voie, l’Enseignement, la Doctrine, la Philosophie du Bouddha : on parle alors de « Buddhadharma », le Dharma du Bouddha, que l’on rend habituellement en chinois par l’expression : Fófǎ , littéralement « la loi du Bouddha ». Pour les hindous, Dharma signifie plutôt l’ordre cosmique qui régit l’univers et la société ainsi que la vertu qu’il y a à respecter cet ordre cosmique. Mais le terme s’avère beaucoup plus polysémique que cela : il peut désigner entre autres n’importe quelle doctrine, façon de penser ou vision des choses, quelque chose que l’on conceptualise. « Dharma » peut aussi désigner une chose ou un phénomène dans la mesure où cette chose peut être appréhendée et caractérisée par une conscience et où elle devient donc un « objet de l’esprit », quelque chose qui est conceptualisé. Et c’est le sens dans laquelle il faut entendre la première occurrence du mot « dharma » dans le texte de Dōgen : dharma au sens de « phénomène » tandis que la deuxième occurrence indique clairement la Voie du Bouddha, la philosophie du Bouddha.

Donc, quand tous les phénomènes sont conceptualisés selon les prescriptions établies dans la doctrine du Bouddha, c’est-à-dire quand tous les phénomènes sont vus comme impermanents, qu’ils sont débarrassés de tout attachement, de répulsion et de tout conflit passionnel à leur égard, et qu’on n’attend pas d’eux un bonheur permanent du fait de leur nature transitoire, eh bien, se révèlent à notre conscience de pratiquant vertueux et appliqué une compréhension du monde conforme aux enseignements du Bouddha où l’on peut discerner des catégories comme l’illusion et l’Éveil, la naissance et la mort et où l’on peut différencier les Bouddhas d’un côté et les êtres sensibles qui ne sont pas encore éveillés à la conscience de leur véritable nature.

Nagârjuna
            Mais cette capacité à discerner et à faire des distinctions utiles en vue de la pratique du Dharma tombe dans une situation quelque peu paradoxale quand on envisage le fait qu’une caractéristique essentielle que le Bouddha demande d’appliquer aux phénomènes est la vacuité. Tous les phénomènes composés de ce monde sont vides d’une existence propre, vides d’une identité établie et durable. C’est un thème que l’on retrouve dans les soutras les plus anciens, le Cûla Suññata Sutta, le Court Soutra sur le Vacuité[3]. C’est un thème qui va aussi s’amplifier dans les textes du Grand Véhicule, en particulier dans les Soutras de la Perfection de Sagesse[4], ainsi que dans la philosophie de l’école du Milieu, fondée par Nagârjuna[5]. Or dans cette vacuité, les phénomènes s’avèrent illusoires ainsi que les caractéristiques qui les déterminent et les définissent. Les dix milles dharmas sont vides d’un soi : autrement dit, tous les phénomènes qui composent ce monde sont vides d’une identité durable, vides d’existence réelle (l’expression chinoise « dix mille choses » désigne tout ce qu’il y a dans le monde. Il s’ensuit dès lors que les catégories pourtant conformes au Dharma du Bouddha, établies par l’analyse prônée par le Bouddha, tombent.
        
          Dans un premier temps, le fait que le pratiquant se mette en conformité avec le Dharma du Bouddha avait pour conséquence que le pratiquant dissipe ses illusions grossières comme la permanence des phénomènes physiques ou mentaux. Ce serait comme un alcoolique qui verrait des éléphants roses à chaque coin de rue et qui, après une période réussie de sevrage, verrait les choses telles qu’elles sont. Ou comme un fou qui verrait des « cornes de lièvres et des ailes de tortue » pour reprendre une fameuse expression tibétaine et qui recouvrerait la santé mentale. On peut faire alors des distinctions adéquates vis-à-vis du réel qui nous entoure.   

            Mais imaginons que dans un deuxième, notre alcoolique se rende compte qu’il n’est qu’un rêveur, que son alcoolisme, ses soûlographies et sa cure de désintoxication n’étaient qu’un rêve : il parviendrait à la conclusion que l’état d’ivresse et la sobriété seraient toutes deux des illusions ! C’est là le deuxième temps de la prise de conscience de notre pratiquant bouddhiste : les distinctions tracées par le Dharma s’estompent dans la vacuité d’existence réelle ; illusion et Éveil sont aussi vides l’une que l’autre. L’illusion est illusoire, cela, on s’en serait douté, mais l’Éveil est tout autant frappé du sceau de l’illusion ; l’Éveil n’a plus de consistance ontologique que l’esprit embrumé par la confusion. Pareillement, la naissance et la mort du pratiquant sont autant de mirages inconsistants ; et ce cycle ininterrompu, cette succession incessante de naissances et de morts que l’on peut voir à l’œuvre partout dans la nature, l’oiseau qui sort de son œuf et l’oiseau dans les crocs du renard, la fleur qui éclot et la fleur qui se fane, l’arbre qui bourgeonne et les feuilles qui tombent, les cellules de notre corps qui se forment et celles qui se meurent, l’air qu’on inspire et l’air qu’on expire… tout cela est vide, tout cela n’est qu’illusion.

            Et le bouddha qui sort de ce cycle des naissances et des morts n’est pas plus réel que l’être sensible qui nage dans son illusion et erre dans ce cycle des naissances et des morts. Toutes les distinctions tombent alors, même celles fondées en raison par une vue juste du fait même de cette vue juste qui voit l’irréalité des phénomènes et des consciences.

            Cela pourrait être le dernier mot pour Dōgen, mais cela ne l’est pas. La Voie du Bouddha ne peut pas décemment arrêter son analyse à la vacuité d’existence réelle de tous les phénomènes, pour la simple et bonne raison que la vacuité que vient de dégager l’analyse s’avère elle-même un phénomène vide d’existence propre. Dire que les phénomènes sont vides n’est encore qu’un concept qui ne renvoie à aucune existence ultime, aucune réalité absolue. La vacuité n’est pas le dernier mot de notre existence. La vacuité a servi à se détacher de l’idée que les phénomènes seraient « pleins » d’une existence intrinsèque, d’une substance ou d’une réalité ontologique. Mais alors, l’assertion « les phénomènes sont vides » est frappée également du même sceau de la vacuité. C’est pourquoi Dōgen dit que « la Voie du Bouddha transcende l’abondance et le manque », le Dharma transcende le plein ou le manque d’Être des dharmas, des phénomènes.

            Et comme l’analyse bouddhique ne s’arrête pas à l’être ou au non-être des phénomènes, au vide ou plein, à l’abondance ou au manque, on peut accueillir les apparences des phénomènes qui se présentent à nous dans notre vision lucide des choses. On voit des apparences de naissances et de morts se produire à chaque instant. Bien sûr, on est passé par le deuxième stade de la vacuité où tous les phénomènes ont été vus comme des illusions, des mirages. On ne les considère plus que comme foncièrement réels ; pourtant, on accepte leur apparition et leur disparition, tout comme on accepte que se produisent des apparences d’erreurs et des apparences de vérités, des apparences d’illusion et des apparences d’Éveil dans notre conscience  illusoire comme dans la conscience illusoire des autres.

            Un proverbe zen illustre cette dialectique : « Avant la pratique de zazen, les montagnes sont des montagnes et les rivières sont des rivières. Pendant la pratique de zazen, les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières ne sont plus des rivières. Après la pratique de zazen, les montagnes sont à nouveau des montagnes et les rivières à nouveau des rivières ».  Au départ, tout a le caractère de l’évidence. Les montagnes se dessinent dans l’horizon ; les rivières coulent paisiblement au creux des vallées. Distinguer les uns et les autres est un jeu d’enfant. Mais au fur et à mesure où l’on plonge dans la vision profonde de la réalité, les choses perdent ce caractère d’évidence. Enfin, le pratiquant fait retour à la réalité commune, mais avec une nuance qui a toute son importance : les montagnes sont des montagnes, mais uniquement en tant qu’apparences qui émergent dans la conscience, et cette conscience est désormais libre de ne pas postuler une réalité et d’adhérer à cette réalité. Notre rapport au monde se fluidifie alors comme une apparence de rivière.

            Mais Dōgen ajoute un quatrième temps à sa méditation où affleure le sentiment poétique d’une certaine mélancolie : « Même si nous le déplorons, les fleurs tombent et les mauvaises herbes poussent ». Accepter pleinement ce monde illusoire en tant qu’apparence nous confronte à ce que nous avons voulu fuir en embrassant la philosophie du Bouddha : la douleur, la tristesse, le sentiment de la perte, les négativités qui sont en nous et prolifèrent dans nos vies. Cela, il faut l’assumer pour pouvoir grandir spirituellement. Vivre dans ce monde en étant confronté à des déceptions et des insatisfactions, les laisser couler pour ne pas ajouter des ressentiments et de rancunes, et toujours faire effort pour ne pas se laisser à nos mauvais côtés afin de faire rayonner la bienveillance et la compassion dans ce monde et d’apporter du bien-être et du réconfort.   
Dōgen

Bai Wenshu, octobre 2013


2ème partie de ce commentaire ici.

3ème partie de ce commentaire ici.

4ème partie de ce commentaire ici et la suite .


Lire  en entier le Genjōkōan 



[1] La traduction que j’emploierai ici est celle de Jacques Brosse dans « Polir la lune, labourer les nuages », Albin Michel/Spiritualités vivantes, Paris, 1998, pp. 91-98. Différentes traductions existent : notons celle de Yoko Orimo, plus intellectuelle et universitaire : « Le Shôbôgenzô, La Vraie Loi, Trésor de l'œil », Traduction intégrale, Tome 3, éd. Sully, 2007. Voir aussi toujours de Yoko Orimo : « Le Shôbôgenzô de maître Dôgen », éd. Sully, Paris, 2003, pp. 61-72.
[2] Jacques Brosse, « Polir la lune et labourer les nuages », op. cit., p. 92.
[3] Cûla Suññata Sutta, Majjhima Nikâya 121. Môhan Wijayaratna, « Sermons du Bouddha », Seuil/Points Sagesse, Paris, 2006, pp. 215-22.
[4] Voir entre autres : « Le Perfection de Sagesse », traduction de George Driessens, éd. du Seuil, Paris, 1996. « La noble Perfection de Sagesse en huit mille versets », traduction de George Driessens, éd. Vajra Yogini, Marzens (France), 2007. « Soutra du Diamant (et autres soutras de la Voie médiane) », traduction de Philippe Cornu, Fayard/Trésor du Bouddhisme, Paris, 2001.
[5] Nagârjuna, « Traité du Milieu », », traduction de George Driessens, éd. du Seuil, Paris, 1995.







Autour de Dôgen Zenji sur Le Reflet de la Lune :

Genjôkôan: - étudier la Voie du Bouddha 
                   - éveil et reflet de la lune

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