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dimanche 19 octobre 2014

Le bouddhisme, philosophie, religion ou mode de vie ?



    Voilà bien une question très souvent rebattue. Faut-il considérer la Voie du Bouddha comme une religion, comme une philosophie ou comme un style de vie ? Je voudrais apporter ici ma petite touche à ce débat récurrent.


     En réalité, cela dépend de vous ! Cela dépend de comment on aborde le bouddhisme. On peut vouer un culte au Bouddha ; et dans ce cas, c'est une religion. Il suffit de voir les gigantesques statues du Bouddha en Chine et en Asie pour voir là la marque d'une religion fondée sur la piété et la croyance que le Bouddha dans son paradis cosmique peut intercéder en notre faveur dans le destin qui est le nôtre.



     On peut partager les questionnements éthiques et métaphysiques du Bouddha, étudier les textes de la pensée bouddhiste comme les soutras du Bouddha, l'Abhidharma ou les traités philosophiques plus tardifs. On peut s'interroger sur toutes ces notions qui sont constitutives de la pensée du Bouddha ; et dans ce cas, le bouddhisme est pour nous une philosophie.



     On peut aussi pratiquer activement la méditation et changer notre rapport au monde en appliquant la non-violence dans la vie quotidienne, en adoptant le végétarisme et essayant de cultiver la compassion, la bienveillance et l'altruisme dans notre rapport à autrui. Dans ce cas, le bouddhisme sera pour nous essentiellement un mode de vie.



    Personnellement, le bouddhisme est avant tout une philosophie. Mais j'entends le mot « philosophie » au sens où les philosophes de l'Antiquité l'entendaient et comme le philosophe français, Pierre Hadot, nous a rappelé ce sens : la philosophie est un discours sur le monde et sur nous-mêmes qui tend à transformer notre rapport éthique au monde, aux choses et aux êtres. En ce sens, la philosophie doit s'incarner dans la vie de tous les jours. C'est pourquoi je serai tenté de reprendre la question « le bouddhisme est-il une religion, une philosophie ou un mode de vie ? » en la replaçant dans une dualité entre la religion et la philosophie, la philosophie impliquant un changement dans son mode de vie.

     Cela s'oppose certes à la conception la plus courante de la philosophie contemporaine où la philosophie n'est plus qu'un discours sophistiqué de métaphysique, de logique, d'éthique ou d'esthétique, mais sans connexion particulière avec l'existence de tous les jours. Il va sans dire que nombre d'érudits spécialistes universitaires du bouddhisme partagent cette acception du mot « philosophie ». Pour eux, parler des notions et des concepts du bouddhisme comme la vacuité, le karma et la rétribution des actes, la nature de l'esprit, l'impermanence, l'omniprésence de la souffrance impliquent un discours structuré et des études savantes qui peuvent être poussées, mais qui n'impliquent aucun changement dans leur vie. Dans ce cas, la philosophie est un discours éthique et métaphysique sans connexion avec le vécu de ces érudits. Cela est un rapport philosophique possible au bouddhisme, mais cela me semble toujours très triste de voir des gens qui mènent des études poussées sur la doctrine bouddhiste et son évolution historique, mais qui ne voient pas leur vie éclairée par le message du Bouddha. Cela me semble être une immense perte de temps et un rendez-vous manqué avec des idées qui peuvent améliorer la vie de manière essentielle.

     Le Bouddha a axé sa réflexion sur les 4 Nobles Vérités : Vérité de la souffrance, Vérité de l'origine de la souffrance, Vérité de la Cessation de la souffrance et Vérité du Chemin qui mène à la Cessation de la souffrance. Son message, il l'a prononcé pour que nous changions notre rapport à l'existence dans un sens qui amoindrirait le plus possible notre lot de souffrance à supporter et à endurer. Il est donc particulièrement dommage de passer à côté de cette pratique de vie, soit pour ne se consacrer qu'à l'étude de la philosophie, soit au culte religieux du Bouddha.

     La philosophie du Bouddha est donc le Dharma du Bouddha : cela implique un rapport de confiance avec le message et la figure du Bouddha ainsi que 3 parties essentielles, la conduite éthique ou discipline (shîla), la concentration méditative (samâdhi) et la sagesse (prâjña). La sagesse implique l'étude des textes, la réflexion fondée sur ces textes et une part plus intuitive qui culmine dans la vision pénétrante obtenue dans un état de méditation profonde et qui perce le voile des illusions de l'existence. C'est cela que j'appelle « philosophie du Bouddha ». L'expression doit être comprise comme équivalente à « Dharma du Bouddha ».

     Le terme « Dharma » est un peu problématique du fait de sa grande polysémie dans la langue sanskrite : à la fois doctrine, Voie, façon de penser, mais aussi chose, objet de la conscience et même phénomène. Le mot Dharma recouvre aussi un sens différent selon qu'il est prononcé dans un contexte bouddhique ou un contexte hindouiste. Dans l'hindouisme, le mot « Dharma » désigne l'ordre cosmique qui structure la société en différentes castes. Dans le bouddhisme, il s'agit de l'enseignement du Bouddha, de sa doctrine, de sa Voie, de sa philosophie au sens d'un discours intellectuel qui implique un changement dans son mode de vie.

     Or ce Dharma, cette philosophie du Bouddha s'oppose au culte du Bouddha. Le culte du Bouddha se base sur l'idée d'une transcendance de la personne du Bouddha. En s'éveillant à la pleine conscience de l'interdépendance de tous les phénomènes de l'univers et en vainquant toutes les illusions existentielles, le Bouddha a obtenu un statut de principe cosmique qui s'apparente à une sorte de statut de divinité transcendante. Vénérer ce principe cosmique doit conduire le dévot à jouir de toutes sortes d'avantages spirituels : un bon karma, des bénédictions cosmiques et la possibilité de renaître dans un paradis de Bouddha sans avoir à faire les efforts liées à une vie fondée sur l'altruisme, la méditation et l'étude des textes....



    Opposer culte du Bouddha et philosophie du Bouddha a le mérite à mes yeux d'éviter certaines ornières dans lesquelles sont tombées beaucoup d'écoles bouddhistes où l’idolâtrie a remplacé une pratique sérieuse du bouddhisme, et où la religion s'est mêlée dangereusement à la politique au point de se corrompre grandement et de se dénaturer. Il faudrait citer des exemples historiques : je pense au Tibet, à la Chine, au Japon et à la Birmanie, mais le temps me manque. Ne citons que le cas du Tibet où les intrigues pour le contrôle du Potala, le siège des dalaï-lamas au Tibet a conduit à des affrontements armés.

    Le culte du Bouddha est problématique aussi dans la mesure où il incite à croire à des superstitions souvent puériles : croire que notre vie va changer si on prie devant une statue du Bouddha, si on allume de l'encens ou qu'on tourne autour d'un stoupa. De plus, construire les objets de culte comme les statues ou les stoupas de plus en plus grands épuisent inutilement des ressources qui seraient bien plus judicieusement allouées pour permettre à des pratiquants sérieux du Dharma de mener une vie spirituelle faite de simplicité, d'étude et de méditation. Au Tibet, l'obsession des lamas était de mettre des pignons en or sur le toit de leur temple et de leur monastère, soi-disant pour montrer la splendeur spirituelle du Bouddha (qui n'a rien à faire de ce pignon en or, soit dit en passant), mais en réalité dans l'intention pleine de vanité humaine de montrer sa richesse, sa réussite et son pouvoir politique.... Triste comédie humaine qui s'empare de la religion afin de justifier les instincts les plus bas et les plus vils de l'homme.



     Enfin, le culte du Bouddha est problématique parce que le Bouddha lui-même n'a jamais demandé qu'on lui voue un culte ! Ce qui intéressait le Bouddha, c'était d'enseigner le Dharma et que des hommes et des femmes se mettent à pratiquer cet enseignement afin qu'ils se libèrent de l'emprise de la souffrance. Qu'on lui voue un culte n'était pas du tout au programme de son enseignement et de son projet de vie ! Très emblématique est ce passage du « Soutra du Grand Nirvâna final » (Mahâ Parinibbâna Sutta) où Ânanda, un des grands disciples du Bouddha, tient un dialogue avec le Bouddha, peu de temps avant sa mort. Ce passage baigne dans le merveilleux : toutes sortes de signes surnaturels et divins se manifestent pour célébrer ce moment si cosmiquement solennel de la mort prochaine d'un Bouddha. « En ce temps-là, les arbres jumeaux sâlas étaient en pleine floraison bien que ce fut hors-saison. Les deux arbres versent, déversent et, encore et encore, versent des fleurs de sâlas sur l'Ainsi-Allé1 pour l'honorer. Des fleurs divines mandârava tombent aussi du ciel et elles se versent, se déversent, et encore et encore, se versent sur l'Ainsi-Allé pour l'honorer. Des poudres de santal divines aussi tombent du ciel, et elles se versent, déversent, et, encore et encore, se versent sur l'Ainsi-Allé pour l'honorer. Des musiques divines aussi jouent dans le ciel pour honorer l'Ainsi-Allé. Ainsi des hymnes divines retentissent dans le ciel pour honorer l'Ainsi-Allé2 ».

    Ce merveilleux semblera étrange aux esprits rationnels, mais dans l'Antiquité, cela semblait nettement moins étrange qu'à nos esprits pétris de connaissance scientifique ! Qu'on se rappelle la formule d'Epicure, philosophe matérialiste : « Les dieux existent, la connaissance que nous en avons en évidente » ! Néanmoins, ce n'est pas le merveilleux qui est intéressant dans cet épisode : c'est ce que dit le Bouddha directement après et qui est beaucoup plus rationnel. « Cependant, ô Ânanda, ce n'est pas de cette façon que l'Ainsi-Allé doit être respecté, vénéré, révéré. Ce n'est pas de cette façon qu'il faut lui rendre hommage, ni qu'on doive l'estimer. Par contre, si un moine, une nonne, un laïc ou une laïque, étant dans la voie du Dharma, étant dans la voie de l'harmonie, vit en suivant le Dharma, c'est lui qui respecte l'Ainsi-Allé, c'est lui qui vénère l'Ainsi-Allé, c'est lui qui révère l'Ainsi-Allé, c'est lui qui rend hommage à l'Ainsi-Allé, par l'hommage le plus haut. Ainsi ô Ânanda, il faut que vous vous entrainiez en disant : "Nous vivrons dans la voie du Dharma, dans la voie de l'harmonie en suivant le Dharma"3 ».

     Le message est clair derrière le merveilleux : on peut rendre hommage au Bouddha par des offrandes de fleur ou d'encens et des prières au Bouddha, mais la meilleure façon de le vénérer et de l'honorer, c'est de mettre en œuvre son enseignement spirituel, le Dharma. Par ailleurs, le même Soutra de la Grande Extinction Finale (Mahâ Parinibbâna Sutta) explique qu'après le décès du Bouddha et sa crémation, les moines quittent immédiatement les lieux pour mener leur vie spirituelle vouée au Dharma tandis que les laïcs se disputent pour savoir qui va hériter des reliques du Bouddha. Huit familles puissantes se disputent ces reliques au nom officiellement de la dévotion religieuse, mais en réalité pour de basses motivations de prestige, de puissance et de renommée. Comme ils sont sur le point d'en venir aux mains, un brahmane un plus sage que les autres intervient et dit :

« Écoutez, ô honorables amis,
Une seule phrase de moi :
Notre Éveillé était partisan de la patience.
En partageant les reliques de cet homme sublime,
Il n'est pas convenable
De laisser se produire une querelle.
Nous tous, ô honorables amis, étant unis,
En bonne entente, faisons huit parts.
Qu'un stoupa soit construit dans chaque région.
Ainsi, beaucoup de gens
Seront contents de Celui qui avait des Yeux4 »



     Chaque clan repart avec sa partie de relique et fonde un stoupa. Il est très emblématique de constater que plus personne ne sait aujourd'hui où se trouvent ces stoupas qui contiennent les reliques du Bouddha. A cette époque, les moines pratiquaient le Dharma, la philosophie du Bouddha et ne se préoccupaient pas des reliques du Bouddha. Cela leur était complètement indifférent. Aujourd'hui, les moines sont plus des prêtres qui animent le culte du Bouddha et le cérémonie religieuse. Ils sont fiers des statues gigantesques et des stoupas monumentaux. C'est bien dommage : aujourd'hui, nous avons des temples bouddhistes pleins de statue du Bouddha et vides de pratiquants du Dharma. Je préférerais des temples vides de statues et pleins de pratiquants du Dharma !


Bai Wenshu, 19 octobre 2014

1« Ainsi-Allé » traduit le terme Tathâgata, ce terme un peu mystérieux désignant le Bouddha.
2Môhan Wijayaratna, « Le dernier voyage du Bouddha (avec la traduction intégrale du Mahâ Parinibbâna Sutta) », éditions LIS, Paris, 1998, p. 91.
3Môhan Wijayaratna, « Le dernier voyage du Bouddha », ibid., p. 92.
4Môhan Wijayaratna, « Le dernier voyage du Bouddha », ibid., p. 123.


Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

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