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mercredi 15 octobre 2014

Réflexions sur Krishnamurti

    Ce texte commente un discours de Krishnamurti d'août 1929 qui se trouve ici.

  Voici un discours très fort de Jiddu Krishnamurti. Ce discours, il le prononce en août 1929 afin  de dissoudre l'Ordre de l'Etoile de l'Orient, ordre fondé par la Société Théosophique d'Helena Blavatsky et le colonel Olcott et imprégné de la croyance que Krishnamurti était le Bouddha Maitreya, le Bouddha à venir dans la mythologie bouddhiste et qu'il allait jouer le rôle à la fois de Messie, de Sauveur de l'humanité et d'"Instructeur du Monde". Krishnamurti tranche dans ce discours radicalement avec ce projet.

    Krishnamurti refuse totalement d'enseigner un ordre établi ou une voie spirituelle codifiée. Il refuse d'organiser une nouvelle croyance ou une nouvelle religion. Ce reviendrait selon lui à créer une nouvelle prison pour l'esprit humain. Or le but de Krishnamurti est de rendre les gens libres, car pour lui l'Absolu est absolument libre; il se donne de manière absolument inconditionnelle. Enseigner une Voie avec l'Organisation qui va avec est complètement inutile pour accéder à la Vérité. "La Vérité est un pays sans chemin" nous dit Krishnamurti.



   On ne peut être que frappé par l'ambiguïté de Krishnamurti. Dans le même discours, Krishnamurti se définit lui-même comme étant la Vérité: "C'est précisément parce que je suis libre, inconditionné, intégral, parce que je suis la Vérité : non point partielle, ni relative, mais entière, la Vérité qui est éternelle, c'est pour cela que je désire que ceux qui cherchent à me comprendre soient libres, et non pas qu'ils me suivent, non pas qu'ils fassent de moi une cage qui deviendrait une religion, une secte". 

     D'un côté, Krishnamurti dit "trouvez la Vérité vous-mêmes grâce à vos propres choix, je ne suis pas là pour vous enseigner la Vérité". De l'autre, il parle de lui-même comme étant la Vérité, pas la vérité de Krishnamurti, non la Vérité avec un grand V valable pour tous, absolue, intégrale. Et si la Vérité Krishnamurti est libre, vous devez être libre tout comme Lui. Voilà bien une injonction paradoxale! Vous devez être libre, vous avez l'ordre d'être libre ! Faites ce que vous voulez, mais soyez libre!

    Bien sûr, Krishnamurti a la gentillesse de nous dire que cela lui est égal si on ne le reconnaît pas comme étant la Vérité: il est libre de ce que nous pensons de lui. On n'est pas obligé de le croire. Mais malgré cette charmante attention, un malaise subsiste. Des amis qui vaquent dans le domaine de la spiritualité se sont étonnés du fait que je ne me revendique pas de Krishnamurti, moi un pratiquant bouddhiste qui n'est affilié à aucune obédience bouddhiste, que ce soit les dojos zen, les centres tibétains ou les monastères theravadins, et que je puisse tour à tour invoquer le canon pâli où sont transcrits les enseignements bouddhistes, un philosophe mahayaniste comme Shântideva, un poème de Dôgen ou des textes tantriques tibétains. 

   Moi qui n'est affilié à aucune école particulière du bouddhisme, moi qui n'est pas affilié à une organisation bouddhiste, moi qui n'ait pas l'esprit de chapelle (ou l'esprit de stoupa, pour être plus conforme au contexte bouddhique!), je devrais me reconnaître dans la figure de Krishnamurti. Et bien non, j'ai des réticences tenaces à son encontre! Sa position me paraît trop ambiguë pour les raisons que je viens d'énoncer. En outre, il m'agace quand il prétend ne devoir rien à personne, alors que ces discours et ses écrits sont imprégnés de philosophie indienne sans qu'il s'en rende compte. Quand on lit Krishnamurti, on se rend bien compte qu'il évolue dans un monde de pensée qui est celui-ci de la pensée non-dualiste indienne. 

     Néanmoins, j'admets que ce discours présente une grande force intellectuelle et spirituelle, et qu'il mérite à tout le moins réflexion. C'est pourquoi je le partage ici sur mon blog. 

     Dans le Nagara Sutta, le Bouddha emploie la métaphore d'une ville ancienne perdue dans la jungle que l'on viendrait à redécouvrir en empruntant un ancien chemin : "C'est comme si un homme se promenant dans la forêt ou dans la jungle, trouvait une ancienne voie, une ancienne route suivie par les gens d'autrefois. Supposons qu'en suivant cette ancienne voie, il rencontre une ancienne cité, une ancienne ville royale, habitée par les gens d'autrefois, entourée de jardins, de bosquets, d'étangs, de fondation, de remparts, un lieu agréable. Supposons que ce promeneur informe le roi ou ses ministres de sa découverte et demande que la ville soit restaurée. Lorsque la ville est rétablie, au bout de quelques temps, elle est prospère, florissante, pleine de monde et étendue. De même, ô moines, j'ai vu une voie ancienne, une ancienne route, parcourue par les Éveillés parfaits d'autrefois. Quelle est cette voie ancienne, cette roue ancienne parcourue par les Éveillés parfaits d'autrefois ? C'est cette Noble Voie Octuple, à savoir : la vue juste, la pensée juste, la parole juste, l'action Juste, les moyens d'existence juste, l'effort juste, l'attention et la concentration juste" (Samyutta Nikaya, II, 104-107).      

Angkor Vat, Cambodge


     J'ai plus d'affinité avec la pensée du Bouddha qui consiste en conseils pratiques pour améliorer sa vie et développer sa vision pénétrante qui perce le voile des illusions. Krishnamurti dirait, je suppose, que je suis enfermé dans une Voie. Je pense au contraire que la liberté suppose une certaine discipline. Je ne me suis jamais obligé à croire ce que disait le Bouddha, je constate simplement que quand je pratique en accord avec les principes bouddhistes d'éthique ou de méditation, ma vie s'apaise et je me sens plus heureux. Je ne prétends pas avoir trouvé l'Absolu ou être la Vérité comme Krishnamurti, mais je pense que l'on peut trouver sa propre voie en s'inspirant sur les enseignements que d'autres ont émis avant nous. Il ne faut certes pas s'enfermer dans ces enseignements ou dans les doctrines. Le Bouddha lui-même comparait son enseignement à un radeau. Quand le radeau a servi à traverser le fleuve, on ne le porte pas sur son dos partout où on va. Ce serait un fardeau très peu pertinent ! Il faut donc pouvoir abandonner effectivement le chemin dès lors qu'on atteint le but de ce chemin: s'affranchir de la souffrance.      






Le discours de Jiddu Krishnamurti ici.

Voir aussi à propos du Nagara Sutta, le Soutra de la Voie Ancienne : Une voie ancienne

Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




1 commentaire:

  1. Cher Bai Wenshu, je comprends parfaitement votre ressenti concernant Krishnamurti : c'était encore le mien il y a quelques temps, quelques jours mêmes, seulement. Il est vrai que jusqu'alors je ne l'avais jamais lu hormis si brièvement que je crois bien que je réalise que je n'ai jamais lu avec ces quelques derniers jours une seule citation en entier de lui. Mais voilà, on ne lit jamais Krishnamurti mais NOTRE Krishnamurti (une remarque valable pour tout le reste également), reflet de nous-mêmes : et sa lecture aujourd'hui arrive au bon moment, au terme d'un long cheminement. Et peut-être, sans doute parce que c'était le bon moment, j'ai réalisé la puissance explosive de son enseignement : je crois que n'importe qui le lirait en réalisant vraiment ce qu'il dit, ferait sauter les carcans de son mental, définitivement. Car il ne nous invite rien moins qu'à la même démarche que celle du Bouddha qui, après connu la richesse et son contraire, les rigueurs de l'ascèse, après avoir suivi des gourous qui, pensait-il, pourrait l'aider à trouver le remède à la question de l'existence douloureuse, pas seulement pour lui-même mais pour ses semblables aussi, s'est un jour assis sous un arbre, fatigué de sa recherche. Et a connu l'illumination : la fin de la souffrance et le chemin de la fin de la souffrance, non pas par une réponse intellectuelle, apprise de l'extérieur, factice au sens de la vie non pas intellectuelle, mais par un eurêka existentiel. Il a brillé de sa propre lumière, comme nous y invite Krishnamurti : il a renoncé à écouter les autres pour regarder par lui-même la réalité. Alors, quelle que soient les ambiguïtés de Krishnamurti - les nôtres en fait -, sa juste compréhension l'amène à dire comme lui ; il n'y a pas de Krishnamurti, il n'y a pas de maître, s'il existe une réponse, je ne peux le trouver que par moi-même ; comme on ferme toutes les fenêtres et toutes les portes d'une pièce pour voir s'il y a vraiment de la lumière dans cette pièce. Du moins si je veux vraiment une réponse définitive au sens de la vie. Et s'il n'y en avait pas, à quoi bon en fabriquer une ? C'est d'une exigence de conscience qu'il s'agit : aucun enseignement ne peut remplacer la connaissance de soi par soi-même.
    Cédric
    famjeg-2000@yahoo.fr

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