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mercredi 5 août 2015

La Trentaine de Vasubandhu

La Trentaine
Trimśika

Vasubandhu

Hommage à Mañjushrîkumârabhûta !

1. Les métaphores du « soi » et des « phénomènes »
Qui se prêtent à toute une variété d'usages
Sont le fait des métamorphoses de la conscience ;
Il y a trois types de métamorphoses :

2. La maturation, la « pensée fixée sur le moi »
Et la perception des objets des sens.
La première, « la conscience base-de-tout »
Est la maturation pourvue de toutes les semences.


3. Ses appropriations et sa perception du lieu
Ne sont pas pleinement conscientes,
Et cependant, elle est toujours accompagnée de contacts, d'attention, de sensations,
De perceptions et de formations mentales.

4. Les sensations y sont indifférentes ;
Elle est non-voilée et indéterminée.
La même chose [peut être dite] de ses contacts, etc.
Elle évolue en un courant continu tel un fleuve.

5. Son « renversement » a lieu à l'état d'arhat.
S'appuyant sur elle, se manifeste spontanément
Ce qu'on appelle « mental », qui la prend pour objet référent,
C'est-à-dire une conscience dont la nature essentielle est de penser au « moi ».

6. [Ce mental] est toujours allié aux quatre afflictions
Obscurcies et indéterminées
Que sont la vue du « soi », la confusion du « soi »,
L'orgueil du « soi » et l'amour du « soi ».

7. Et où qu'il naisse, il est accompagné par d'autres [facteurs]
Comme le contact, mais il n'existe nullement dans l'état d'arhat.
Ni lors de l'absorption égalisatrice de cessation,
Ni même dans une voie supramondaine.

8. Telle est la deuxième métamorphose.
La troisième est le discernement des six sortes d'objets des sens,
Elle peut être, selon les cas,
Vertueuse, non-vertueuse ou ni l'une, ni l'autre.

9. Elle est toujours associée aux facteurs mentaux omniprésents et parfois à des facteurs mentaux [dont l'objet est] déterminé,
Des facteurs vertueux
Ou bien des passions-racines et des passions secondaires,
Et ses sensations sont de trois genres.

10. Les premiers [facteurs] sont le contact, etc. ;
L'aspiration, la conviction, la mémoire,
La concentration et l'intellection ont un [objet] déterminé.
La foi, le respect de soi, le respect d'autrui,

11. Les trois absences [d'attachement, d'aversion, d'aveuglement], la diligence,
La souplesse, le soin attentif, son corrélat [l'impartialité],
Et la non-violence sont les facteurs vertueux.
Les passions sont l'attachement, l'aversion et l'aveuglement ;

12. L'orgueil, les vues erronées et les doutes.
[Les passions secondaires sont] la colère, le ressentiment,
La dissimulation, la méchanceté, la jalousie,
L'avarice, la tromperie.

13. L'hypocrisie, la suffisance, la violence, l'irrespect de soi,
L'irrespect d'autrui, la torpeur, l'agitation,
Le manque de foi, la paresse,
La négligence, l'oubli,

14. La distraction et le manque de vigilance.
Quant au regret et au sommeil,
À l'examen initial et à l'analyse subtile,
Ces deux dernières paires de passions secondaires sont de nature double.

15. Dans la conscience-source, l'émergence des cinq [autres consciences]
Se produit au gré des circonstances,
Parfois toutes ensembles, parfois non,
À la manière des vagues sur l'eau.



16. L'émergence simultanée d'une conscience mentale
Se produit toujours, exception faite des états sans représentations mentales,
Des deux absorptions égalisatrices,
Du sommeil profond et de l'évanouissement, états privés de conscience.

17. Cette transformation de la conscience
Est une construction imaginaire,
Quand à ce qui est discerné, cela n'existe pas,
De sorte que toute chose est une « perception seulement ».

18. La conscience est l'ensemble des semences,
Et sa transformation se produit de telle ou telle manière,
Selon une influence réciproque
Au gré de laquelle tel ou tel autre type de construction imaginaire peut se produire.

19. Les imprégnations résiduelles des actes,
Accompagnées des imprégnations de la double saisie,
Lorsque la précédente maturation s'est épuisée,
Causent l'émergence d'autres maturations [de semences].

20. Mais quel que soit le genre de chose imaginée
Par une construction imaginaire quelconque,
Tout cela est de nature imaginaire,
Dépourvue d'essence et donc inexistant.

21. La nature dépendante, par ailleurs,
Est une construction imaginaire qui surgit des conditions,
Et la nature parfaitement établie est la précédente
À jamais débarrassée de la première.

22. De sorte que l'on dit
Qu'elle n'est ni complètement différente, ni identique à la nature dépendante,
À l'instar de l'impermanence, par exemple,
Car lorsqu'elle n'est pas perçue, l'autre ne l'est pas davantage.

23. C'est dans l'idée des trois absences d'essence
Au sein des trois natures
Que l'on a enseigné l'absence d'essence
Dans tous les phénomènes.

24. La première nature l'est de par son caractère même,
La [deuxième] l'est du fait qu'elle est dépendante
Et ne naît pas d'elle-même,
La dernière est l'absence d'essence même.

25. C'est la réalité ultime des phénomènes,
Aussi est-elle l'ainsité.
Il en est ainsi de tout temps,
Car elle est elle-même simple « perception seulement ».

26. Mais tant que la conscience ne s'établit pas
Dans la simple « perception seulement »,
Les propensions habituelles à la saisie dualiste
Ne seront pas renversées.

27. Même si l'on pense « Tout n'est que simple perception seulement »,
Tant que l'on considère comme un objet
Une quelconque chose placée devant soi,
On n'y est pas.

28. Lorsque la conscience n'appréhende plus
Aucun objet référent,
Elle s'établit dans la simple « perception seulement »,
Car en l'absence d'objet appréhendé, il n'y a plus de saisie qui tienne.

29. Impensable, sans référence,
Telle est la sagesse supramondaine,
C'est le renversement du support,
L'élimination des deux formes de résistances.

30. Telle est alors la dimension sans souillures,
Inconcevable, favorable et constante,
Félicité et Corps de complète libération,
Lequel, chez les Grands Sages, est appelé corps absolu.


*****


Olivia Fraser, Darshan 2012



Colophon

Les abbés indiens Jinamitra, Shilendrabodhi et Danashila, et le grand moine traducteur et correcteur Yéshé Dé ont fixé le sens définitif de cette traduction.

Traduit du tibétain par Philippe Cornu dans : Vasubandhu, « Cinq traités sur l'esprit seulement », Fayard / Trésors du bouddhisme, 2008, pp. 193-197.

Le texte de la Vingtaine y est accompagné par la traduction du commentaire de Sthiramati.





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