Pages

samedi 29 août 2015

L'union de deux de ces êtres si imparfaits

   Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.

Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, 1834.


Robert Doisneau,
La dernière valse ou la valse du 14 juillet, rue des Canettes, 1949




    Ce qui est intéressant dans ce passage célèbre de la pièce de théâtre d'Alfred de Musset, « On ne badine pas avec l'amour », c'est qu'on ne fonde plus l'amour sur un sentiment d'idéal et de perfection. L'amour ne doit pas se baser sur des figures idéales telles que le « prince charmant », mais l'amour ne doit pas se baser sur de bas calculs rationnels d'intérêt comme quand on dit de tel ou tel homme que c'est un « bon parti ».

    Alfred de Musset voit d'abord l'amour comme la force qui permet « l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux ». Des êtres imparfaits aiment d'autres êtres imparfaits. Dans le Banquet, ce livre de philosophie qui a l'aspect d'une pièce de théâtre et qui tourne autour de l'amour, Platon met en scène Socrate qui, lui-même, met en scène l'oracle de Delphe, Diotime de Mantinée qui explique à Socrate que l'amour est toujours le fait d'êtres incomplets qui cherchent désespérément leur complétude dans l'être aimé, mais qui ne peuvent que retomber dans leur incomplétude, quand bien même ils auraient trouvé l'être aimé. Éros, l'amour, selon Diotime racontée par Socrate, est un δαίμων (daímôn), un démon, mais au sens grec, pas au sens chrétien et maléfique du terme, un être hybride, un intermédiaire entre le monde des hommes et le monde des dieux. Et ce démon d'Éros oscille sans cesse entre l'extrême dénuement et l'extrême habileté à charmer et à parvenir à ses fins. Mais dès qu'il parvient à ses fins, il retombe inévitablement dans la misère et l'abandon. Au niveau du désir et de l'amour, ce mythe exprime la situation de l'humain qui accède à l'objet de son désir, mais qui s'en désintéresse immédiatement ou peu après, l'objet du désir ayant cessé de susciter précisément le désir.

    Ici, ce que fait valoir Musset, plus qu'une incomplétude, c'est notre imperfection foncière qui ne devrait pas nous rendre aimable les uns aux yeux des autres, et vice-versa. Et pourtant nous sommes habités par l'amour, même si la plupart du temps, nous ne nous en rendons pas dignes et nous trahissons cet amour par des tromperies et des lâchetés. En quand ce n'est pas nous qui cédons à ces vilenies, c'est que c'est nous qui devons souffrir une personne aimée indigne, trompeuse et lâche... Pour autant, nous dit Musset, toutes ces misères de l'amour ne doivent pas nous faire perdre qu'il vaut toujours mieux aimer que de ne pas aimer. « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ». Dans l'amour, certes on souffre, mais au moins, on exprime au travers de nos défauts et de nos faiblesses, un part véritable et véridique de nous-mêmes ; et cela vaut mieux que de se réfugier dans l'orgueil de celui qui se croit maître de ses sentiments et qui se croit supérieur de ne pas aimer. Celui-là ne court pas le risque d'aimer, mais n'aura présenté qu'à la face du monde qu'un visage trompeur dont la seule récompense ne sera que l'ennui.


En fait, j'aime cette invitation à aimer plutôt qu'à mépriser et à préserver son statut social. Je trouve ainsi nos sociétés incroyablement tristes d'avoir privilégié la réussite ou les possessions matérielles au détriment de la valeur de l'amour, de l'amitié, de la joie ou de la fraternité.



Constantin Brancusi, Le baiser



À propos du Banquet de Platon, voir aussi : Lanotion de sagesse - 2ème partie : Le Banquet

À propos de l'amour, voir aussi: 
- Henry David Thoreau : Il n'y a pas de remède à l'amour
- Allen Ginsberg : Chanson


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





Robert Doisneau, Le Muguet du Métro, 1953.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire