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samedi 8 août 2015

L'enseignement sur les trois natures

L'enseignement sur les trois natures

Vasubandhu


Hommage au Bienheureux, le Seigneur du Monde.


1. L'imaginaire, le dépendant
Et le parfaitement établi
Fondent les trois natures
Qui doivent être reconnues dans toute leur profondeur.

2. Induit par le pouvoir des conditions,
Ce qui existe n'est qu'une simple imagination:
Tout ce qui se manifeste est le dépendant,
Dont la façon d'apparaître est purement imaginaire.

3. Ce mode d'apparition de toute manifestation
Est à jamais inexistant.
Comme il est dit qu'il ne saurait en être autrement,
Il s'agit là de la nature parfaitement établie.





4. Quoiqu'il apparaisse, cela est purement imaginaire ;
Et ce mode d'apparition est duel.
Rien n'existe en cela,
Car, en elle-même, la réalité est exempte de dualité.

5. Qu'est-ce que cette désignation imaginaire de l'inexistant ?
L'imagination sous la forme d'un objet
Qui n'existe absolument pas, de sorte
Que l'esprit est dénommé le « constructeur imaginaire ».

6. Puisqu'il est en substance la cause et l'effet,
On admettra que cet esprit présente deux modes :
Celui que l'on dénomme « conscience base-de-tout » d'une part
Et les sept aspects de ce que l'on dénomme « [conscience] d'engagement » d'autre part.

7. Le premier qui porte les semences affligées
Et accumule les imprégnations, est appelé « esprit ».
Le second qui s'engage, dans toutes choses,
Est décrit comme la variété des aspects [phénoménaux].

8. Rien n'est vrai en cela, tout est construction imaginaire,
Dont on admettra trois subdivisions :
Maturation,
Pensée fixée sur le « moi » et apparences extérieures.

9. La maturation est l'essence du premier mode,
Qui, de ce fait, est la conscience-source.
Les autres sont des consciences d'engagement
Qui entrent en activité en imaginant l'objet à voir et le sujet qui le contemple.

10. Ce qui existe et ce qui n'existe pas, la dualité et l'unité,
Le complètement affligé et sa purification,
Sont des distinctions du seul fait des caractéristiques
Où l'on reconnaîtra les natures dans toute leur profondeur.

11. Tout ce qui est appréhendé comme existant
Est en fait complètement inexistant :
Telle est la nature imaginaire
Dont on dit qu'elle a pour caractéristiques l'existence et l'inexistence.

12. Elle existe en tant que chose illusoire
De sorte qu'elle est inexistante dans son mode d'apparition :
Telle est la [nature] dépendante
Dont on dit qu'elle a pour caractéristiques l'existence et l'inexistence.

13. Quelle est donc cette inexistence de la dualité ?
Qu'est-ce qui existe en tant qu'inexistence de la dualité ?
C'est la nature parfaitement établie
Dont on dit qu'elle a pour caractéristiques l'existence et l'inexistence.

14. Le mode dualiste est celui de l'objet inanimé
Alors qu'existence et inexistences sont une en essence :
Telle est la nature imaginée par les sots
Dont on dit qu'elle consiste en dualité et unité.

15. Duelle semble la partie apparente,
Simple illusion qui est une en substance :
Telle est la dénommée « nature dépendante »
Dont on dit qu'elle consiste en dualité et unité.


Lucia Sotirova


16. La nature essentielle de la dualité
Revient à l'unité dépourvue de toute dualité :
Telle est la nature parfaitement établie
Dont on dit qu'elle consiste en dualité et unité.

17. L'imaginaire et le dépendant
Sont des connaissables caractérisés par l'affliction des passions
Et l'on considère que le parfaitement établi
A pour caractéristique la parfaite pureté.

18. La nature [de la première] est la dualité irréelle ;
Et la nature même [de la seconde] est l'insubstantialité,
De sorte qu'entre ce qu'on appelle la « nature imaginaire »
Et la caractéristique de l'accompli, il n'y a pas de différence.

19. La nature [de la première] est la non-dualité
Et la nature [de la seconde] est l'inexistence de la dualité.
Sachez qu'entre le parfaitement établi
Et la caractéristique du purement imaginaire, il n'y a pas de différence.

20. Le mode d'apparition [de la première] n'étant pas réel,
La nature [de la seconde] est cette inexistence :
Entre la nature dite dépendante
Et la caractéristique du parfaitement établi, il n'y a pas la moindre différence.

21. [Dans la première], la dualité n'est pas vraie,
De sorte que l'apparence [de la seconde] se révèle inconsistante :
Sachez qu'entre le parfaitement établi
Et la caractéristique du dépendant, il n'y a pas la moindre différence.

22. Conventionnellement, les natures considérées
Sont [exposées] séparément et successivement.
Selon leur application,
On les exprime sur le mode d'une progression dans la réalisation.

23. Le purement imaginaire est entièrement conventionnel ;
Ce qui est désigné conventionnellement, c'est le dépendant ;
Et la nature où le conventionnel a été entièrement éradiqué
Doit être considérée comme autre.

24. Une fois que l'on a pénétré l'inexistence de la dualité,
On entre dans le dépendant,
Qui est dégagé de la dualité sans existence,
Laquelle n'est qu'une simple imagination.

25. Alors on pénètre la nature insubstantielle de la dualité
Qui est précisément le parfaitement établi,
De sorte que selon le moment considéré,
On dit de cette dernière [nature] tantôt qu'elle existe, tantôt qu'elle n'existe pas.

26. Ces trois natures
Ont pour caractéristiques l'absence de référent objectif et l'absence de dualité.
[La première] étant complètement inexistante, la [seconde] est aussi inexistante dans sa façon [d'apparaître],
Et la [troisième] est la nature de cette inexistence.

27. Lorsque, par le pouvoir d'un mantra, le magicien
Crée l'apparence d'un éléphant,
Il est sûr qu'en tant qu'apparence, il ne s'agit que d'une simple forme,
Car il n'y a pas d'éléphant du tout.

28. La nature imaginaire est comme l'éléphant ;
Le dépendant est comparable à son aspect formel ;
Semblable à l'insubstantialité de l'éléphant,
Tel est le parfaitement établi.

29. C'est de l'esprit-source que surgit sur le mode dualiste
L'apparence purement fictive et inauthentique.
Comme la dualité est complètement inexistante,
Elle n'existe qu'en tant que simple mode apparent.

30. La conscience-source est comme le mantra ;
L'ainsité peut être considérée comme le bois ;
Et la construction imaginaire correspond à l'aspect de l'éléphant.
Quant à la dualité, elle est semblable à l'éléphant.

31. Lorsqu'on réalise ce que sont vraiment les objets,
La connaissance complète, l'abandon
Et l'obtention, dans cet ordre,
Permettent de connaître les trois caractéristiques simultanées.

32. L'absence d'objet référent est la connaissance complète ;
L'élimination des apparences est l'abandon ;
Et la perception sur le mode de l'absence de dualité
Est l'obtention : telles sont les [qualités] actualisées.

33. Puisque l'éléphant n'a pas d'existence en qualité d'objet référent,
Ses aspects apparents s'évanouissent
Laissant place à la perception de brindilles de bois :
Telle est la nature de l'illusion magique.

34. De sorte que lorsqu'on ne perçoit plus leur dualité ;
Les apparences duelles s'évanouissent.
Cette extinction est leur nature parfaitement accomplie,
Et l'on réalise ainsi l'insubstantialité de la dualité.

35. Le pouvoir de l'entendement [des êtres] se révèle contradictoire,
Et l'intellect perçoit les choses en l'absence même d'objets référents.
En se conformant aux trois sagesses,
On atteindra la libération sans effort.

36. En percevant que tout est esprit seulement,
On en percevra plus d'objets connaissables,
Et en l'absence d'objets connaissables référents,
L'esprit lui-même devient imperceptible.

37. Du fait de l'absence de référents duels,
Émerge la perception de l'espace de la réalité.
Grâce à cette perception immergée dans l'espace de la réalité
Émerge la contemplation du trésor des qualités [éveillées].

38. Grâce à la contemplation de ce trésor,
Les esprits avisés gagnent l’Éveil insurpassable
En trois corps,
Après quoi ils accomplissent parfaitement le bien de soi-même et celui des autres.



Vasubandhu





Colophon

Ainsi s'achève « L'enseignement sur les trois natures » composé par l'Āchārya Vasubandhu. Le pandit indien Shāntibhadra et le traducteur et éditeur Gös Lhetsé ont établi soigneusement ce texte sous sa forme définitive.


Traduit du tibétain par Philippe Cornu dans : Vasubandhu, « Cinq traités sur l'esprit seulement », Fayard / Trésors du bouddhisme, 2008, pp. 281-288.







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