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mercredi 22 août 2018

Discours et pratique





Discours et pratique





      Il y a deux ans, j'avais retrouvé une amie que je n'avais pas vue depuis des années. Entre autres discussions sur nos vies respectives, je lui avais expliqué que je rédigeais un blog : « Le Reflet de la Lune ». Elle s'était donné la peine de lire quelques uns de mes articles sur la méditation et la philosophie bouddhique. Et lors de notre rencontre suivante, elle m'avait demandé si ce que j'écrivais, je le mettais en pratique ou si c'était de la pure théorie. En fait, j'étais assez désarçonné par cette question tant la réponse me paraissait évidente : oui, bien sûr, je mets en pratique tout ce que j'écris. Je n'écris jamais des discours purement théoriques sur la méditation. Je n'ai pas un intérêt purement intellectuel concernant les différents stades et pratiques de la méditation, c'est quelque chose que je pratique tous les jours, que ce soit sur un coussin de méditation, dans les bois, en haut d'une colline, sous un arbre, et même dans de nombreux moments de ma vie quotidienne. Cela me paraissait à moi absolument évident, mais cela m'a fait prendre conscience que cela ne l'était pas nécessairement pour tout le monde, pour les gens qui découvriraient le Reflet de la Lune notamment.



    Quand je parle de différents points de la philosophie bouddhique, ce n'est jamais d'un point de vue complètement théorique. Ce que j'écris doit entrer en résonance avec mon vécu. Je sais que, dans le monde spirituel, beaucoup de gens aiment s'écouter parler et faire de grand discours sur des choses qu'ils ne mettent jamais en pratique. Je me souviens, il y a des années, d'avoir regardé un reportage sur France 3 à propos des églises à la campagne. Le journaliste sur le perron d'une église attendait que les fidèles sortent de la messe. Il avait d'abord interviewé une dame très bien habillée, élégante et sophistiquée et lui avait demandé si assister à la messe était important pour elle et si elle mettait en pratique ce que le curé racontait dans ses prêches. Elle avait répondu très sûre d'elle : « bien sûr » à cette question. Le journaliste avait ensuite posé la même question à un jeune couple, tous les deux beaucoup plus simples, et ils avaient répondu : « on essaye... ». Si je devais parier, je miserai sans hésiter sur ce couple pour dire que c'était eux qui étaient dans les faits les plus proches de l'enseignement de Jésus Christ.


      Pour ma part, j'essaye de ne pas tomber dans le discours purement rhétorique, de belles paroles, mais qui seraient complètement contraires à ce que je fais dans la vie de tous les jours. Par exemple, je considère la générosité et l'altruisme comme des valeurs essentielles pour l'humanité ; mais je ne prétends pas incarner non plus une forme d'abnégation totale. J'essaye sincèrement d'être plus généreux et plus altruiste dans la vie de tous les jours ; mais justement le fait d'essayer concrètement d'aider et de servir les autres me fait d'autant plus prendre conscience de mes limites : il y a beaucoup de moments où j'ai besoin de penser à moi plutôt que de vouloir à tout prix me sacrifier pour les autres. Et donc j'essaye d'interroger philosophiquement cette limite que je découvre dans ma pratique concrète. C'était notamment le thème d'un article d'octobre 2015, intitulé : « Notre relation aux autres », qui partait d'une citation d'un rabbin de l'Antiquité, Hillel, et qui interrogeait cet équilibre à trouver entre la défense à autrui et la recherche de l'intérêt d'autrui, pour enfin mettre cela en relation avec le vœu des bodhisattvas tel qu'il est notamment exprimé par le philosophe bouddhique Shāntideva.


       Cela n'est qu'un exemple parmi d'autres. Le message que je veux faire passer, c'est que je conçois la philosophie comme n'étant pas seulement un discours plus ou moins savant, plus ou moins complexe, plus ou moins illisible, qui est ou que l'on voudrait inspiré par la seule Raison. Je conçois la philosophie comme devant s'incarner dans la vie, même si parfois cette vie résiste à nos tentatives de changement ou nous met en face de contradictions. Il n'y a pas d'un côté la philosophie que l'on enseigne dans les école ou à l'université, et qui nous sert à sortir de bons mots dans des dîners mondains, et de l'autre, la vie quotidienne avec ses tracas et ses soucis où l'abstraction philosophique n'aurait plus sa place. « Il y a bien de nos jours des professeurs de philosophie, mais peu de philosophes » disait Henry David Thoreau. La philosophie doit nous aider à transformer notre être et notre vie ; mais le fait même que la vie résiste de telle ou telle manière doit nous inspirer d'une part d'autres interrogations philosophiques, d'autre part plus d'empathie avec les difficultés des autres et plus de compréhension envers eux.




Frédéric Leblanc, 
le 22 août 2018.



















Gianni Berengo Gardin, Catane, 2001.












Voir aussi : 


Contradictions (Montaigne)


- Rien de certain (Pline l'Ancien)





Blaise Pascal, Epictète, Montaigne et la question du stoïcisme au XVIIe siècle


Je ne peins pas l'être, je peins le passage (Montaigne)


la forme entière de l'humaine condition (Montaigne)


nonchalant de la mort comme de son jardin (Montaigne)


Vivre, la plus illustre de vos occupations (Montaigne)


Il n'y a pas de remède à l'amour (Henry David Thoreau)


tuer le temps (Henry David Thoreau)


les feuilles de l'aune et du peuplier (Henry David Thoreau)












 Arthur Francis - chouettes effraies - Norwich






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Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




2 commentaires:

  1. Merci! Pour votre sincérité ! C'est ce que j'ai ressenti, en lisant vos réflexions..vos textes... Cela me guide! Dans cette vie, me rassure!quand je découvre cette sensibilité lucide, qui vient doucement lorsque la méditation s'accorde au jour, le jour, pour parfaire notre souffle!...j'espère, Jean , permettez - moi, suivre votre blog..aussi longtemps qu'il existera...pour accompagner et parfaire mes enseignements dans la voie ...et sur la voie...pour le bien être d'autrui ! 🥀

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  2. Merci mille fois, Annie Cerisier, pour vos encouragements qui me font chaud au cœur !

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