L'attention (IV, 1 à 4)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
1. Ayant saisi fermement l'esprit d’Éveil,
Sans jamais vaciller,
Le Fils des Vainqueurs fait effort
Pour ne pas s'écarter des instructions.
2. En cas d'entreprise précipitée
Ou d'action mal examinée,
Même quand une promesse a été faite,
Il est approprié de considérer s'il faut s'en abstenir ou pas.
3. Mais comment ajournerai-je
Ce qui a été examiné avec grande sagesse
Par les Bouddhas et leurs Fils ?
4. Si, après l'avoir promis,
Je ne l'accomplis pas en fait,
Trompant ainsi les êtres,
Quelle sorte de destinée sera la mienne ?
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| Rarindra Prakarsa |
Dans le premier chapitre, Shāntideva nous montrait l'intérêt de l'esprit d’Éveil ou bodhicitta ; dans le second chapitre, il nous incitait à dévoiler et reconnaître nos fautes morales qui nous détournent de l’Éveil ; dans le troisième chapitre, il nous encourageait à développer cet esprit d’Éveil. Dans ce quatrième chapitre, il s'agira de maintenir cet esprit d’Éveil et ne pas s'en détourner à la moindre occasion. Ce qui n'est pas facile : la société ne pousse guère à persévérer dans cette voie. C'est pourquoi il va falloir être attentif et s'appliquer de son mieux, encore et encore, à la pratique spirituelle et à la transformation de soi-même.
Aucune promesse ne tient, nous dit Shāntideva, si un examen ultérieur plus réfléchi et sage nous fait comprendre que la promesse ne doit pas être tenue. Pour prendre un exemple très dramatique, si vous avez promis dans un moment émotionnel intense à un ami très cher de venger la mort de son père en tuant celui qu'on suspecte d'être l'assassin, une fois que vous avez le temps de réfléchir et de peser le pour et le contre, vous allez certainement revenir sur cette promesse, et c'est très bien comme cela ! Vous n'êtes pas certain de la culpabilité du gars, vous pensez qu'il vaut mieux laisser faire la justice puisque c'est son rôle et que la vengeance ne sert à rien dans un monde civilisé, etc... Vous êtes revenu sur votre promesse, et c'est très bien comme cela, estime Shāntideva.
Par contre, notre promesse de rechercher constamment l’Éveil, elle, ne devrait jamais être rompue, estime Shāntideva. Les Bouddhas et leurs fils, les bodhisattvas, ont examiné encore et encore l'esprit d’Éveil et estimé qu'il était salutaire. Donc leur grande sagesse est une preuve de leur autorité.
Personnellement, je mettrai un bémol à ce que dit Shāntideva : on ne devrait jamais s'empêcher d'évaluer encore et encore les choses et s'interroger par soi-même. Ne jamais perdre de vue un minimum d'esprit critique, même par rapport à des choses qui nous dépassent comme l'esprit d’Éveil. J'imagine qu'on me répondra que nos faiblesses morales et nos peurs vont s'engouffrer dans la brèche créée par nos doutes et notre esprit critique pour nous inciter à nous détourner de la voie morale. Effectivement, c'est un risque.
Mais c'est un risque aussi si certains maîtres spirituels moralement déchus utilisent notre adhésion dogmatique à la doctrine pour nous manipuler et avoir une autorité indue sur nous, qui ne va pas dans le sens du Dharma. Je pense notamment à des abus financiers, des abus sexuels et des abus d'autorité qui contribuent au malheur des disciples et brisent sur le long terme leur confiance dans le Dharma ou, plus grave encore, qui brouille notre boussole morale et la juste conception de ce qu'est le Dharma, en nous mettant dans la tête que c'est bien d'abuser des gens ou de les frapper pour « briser leur ego » par exemple.
Et même avec un maître tout à fait honnête, on peut avoir des désaccords profonds. Je pense tout simplement au commentaire que j'ai fait des strophes 11 à 15 du troisième chapitre où je critiquais Shāntideva pour une conception qui me semble trop radicale du sacrifice personnel. Cela signifie aucunement que je remets en question l'esprit d’Éveil ; mais pour moi, cela ne fait pas partie de l'esprit d’Éveil que de souhaiter être le jouet des autres, de se faire taper dessus sans protester et être leur esclave.
Donc faites preuve d'esprit critique, déterminez par vous-même ce qui est acceptable dans l'esprit d’Éveil et évaluez ce à quoi vous pouvez vous tenir. C'est à ce moment que vous pouvez faire un vœu en toute conscience, la promesse de développer encore et encore l'esprit d’Éveil. L'intérêt, et là, je rejoins tout à fait Shāntideva, est bien sûr de tenir cette promesse sur la durée. C'est vraiment dommage si vous passez à autre chose une semaine plus tard. Vous avez fait un vœu d'aspirer au bien-être de la totalité des êtres de l'univers, et vous vous détournez de cette aspiration. C'est comme trahir l'intégralité des êtres sensibles, une incroyable multitude d'être. Soyez donc attentifs et rappelez-vous inlassablement l'aspiration profonde de l'esprit d’Éveil !
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Lire également :
- L'affaire Sogyal (réflexion sur comment les abus de pouvoir peuvent être commis au sein du bouddhisme tibétain)
- Errances dans le bouddhisme tibétain
- Une dictature bienveillante (critique du livre du lama Dzongzar Djamyang où celui-ci défend l'obéissance aveugle au lama, même si ce dernier a un comportement critiquable et répugnant)
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