L'attention (IV, 26 à 29)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
26. J'ai atteint, je ne sais comment,
Cet état bénéfique, très malaisé à obtenir ;
Si, alors que je suis capable de discernement,
Je suis reconduit aux enfers,
27. Alors, c'est comme si j'étais obscurci par un charme,
L'esprit réduit à néant.
Je ne sais même pas ce qui me trouble,
Ce qui se tient en moi.
28. Les ennemis tels que l'aversion et la soif
N'ont ni jambe, ni bras,
Et ne sont ni braves, ni intelligents.
Comment ont-ils pu faire de moi leur esclave ?
29. Tandis qu'ils habitent mon esprit,
À leur guise, ils me frappent.
Sans m'irriter, envers eux je suis patient.
Pourtant, ce ne sont pas des objets de patience, mais de blâme.
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| Tornade à Wray, est du Colorado, le 7 mai 2016 Tori Shea-Ostberg |
On a ici un passage crucial du Bodhisattvacaryāvatāra. D'où vient la puissance des émotions perturbatrices ? D'où vient qu'elles prennent le contrôle d'individus pourtant conscients et éduqués, qui savent que ce qu'ils font est mal ? D'où vient que les émotions perturbatrices sont capables de me pousser dans les actions les plus regrettables, aux conséquences désastreuses ? D'où vient leur magie obscure qui trouble notre jugement ? D'où vient leur influence néfaste ?
Ces ennemis de mon bonheur n'ont ni bras, ni jambes, et donc aucun pouvoir de coercition sur mon corps ou sur les mots que ma bouche prononce. Ces émotions perturbatrices n'ont ni intelligence, ni ruse, ni stratégie bien établie qui pourrait déjouer sérieusement ma volonté et ma raison. Mais pour autant, la colère peut s'emparer de moi, le ressentiment peut me ronger, la peur me submerger, l'envie de boire plus que de raison me travailler comme un appel lancinant. La jalousie peut me rendre invivable, l'orgueil me faire regarder les autres de haut, le désir me rendre fou et obsédé.
Les émotions perturbatrices peuvent me dominer au point de faire un pantin ou esclave servile. Je tolère leur présence en moi ainsi que leur emprise. D'où vient toute cette complaisance ? Toute cette patience étonnante à l'égard d'elles ? Moralement, le bouddhisme demande d'éprouver de la patience envers nos ennemis qui nous font du mal. Mais c'est une patience à l'égard du mauvais comportement de personnes douées de conscience. Cette patience ne s'applique nullement aux émotions perturbatrices que l'on ne devrait pas tolérer en nous.
La question revient : d'où vient l'empire que les passions destructrices et les émotions perturbatrices ont sur notre personne ? En fait, ici, avant même de chercher à répondre, il est bon de poser encore et encore la question. Quand vous sentez que des émotions perturbatrices animent votre mental comme des vagues qui commencent à soulever la mer, posez-vous la question : d'où vient que les passions ont ce pouvoir sur moi ? D'où vient qu'elles troublent à ce point ma raison et mon jugement ? Observez profondément en vous et laissez la question faire son chemin en vous. Laissez la question affaiblir les prétentions de pouvoir et d'influence de ces émotions perturbatrices. Laissez la question révéler l'absurdité de cette emprise. Et puis enfin laissez la place au silence et à la liberté.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil

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