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dimanche 8 février 2015

La conscience de soi - 2ème partie

Voir la première partie de l'article.

   On en revient à « Transcendance » et à la question : « Pouvez-vous prouver que vous êtes conscient de vous-mêmes ? ». Et c’est une question problématique tant pour les animaux que pour les humains ou pour les ordinateurs. Mais je pense que la question est surtout problématique parce qu’on pose la question en mode binaire : est-ce que, oui ou non, vous êtes conscients de vous-mêmes ? Mais la question devrait se poser en termes de degré ou d’étendue de la conscience : « Jusqu’à quel point êtes-vous conscient de vous-mêmes ? ».



On admet généralement que les êtres humains sont doués de la conscience d’eux-mêmes. Mais les psychologues se sont demandés : un bébé est-il conscient de lui-même. En général, la réponse est non. Il vit dans l’indifférenciation d’avec sa mère. La question est dès lors : quand un bébé ou un jeune enfant prend-il conscience de lui-même ? Avec des réponses variables selon les psychologues. Mais le problème est qu’on cherche un point de bascule entre le moment où on est non-conscient de soi-même et le moment où l’on devient conscient de soi-même. La vérité me semble beaucoup plus progressive : tout doucement, le jeune humain gagne en conscience de soi. Au départ, un bébé est incapable de contrôler ses mouvements. Son corps lui échappe ; et certainement son corps lui semble étranger. Pourtant, il ressent la faim, la soif et le fait savoir vertement à ses proches ! Il ressent la présence rassurante de sa mère. 

Progressivement, il va prendre conscience de son corps. Il va agiter ses petites mains devant lui et va comprendre que ce sont ses mains, et pas celle d’un autre. Progressivement, il va gagner en conscience de soi. Jusqu’à devenir pleinement conscient de lui ? Non, on n’est jamais totalement conscient de soi. Êtes-vous conscients de chaque cellule de votre corps ? Non, pourtant les cellules de votre corps, ce sont « vous » aussi. Si vous venez de contracter le virus de la grippe, en êtes-vous conscients ? Non, tant que la maladie incube en vous, vous n’en êtes pas conscients. Pourtant, ce virus de la grippe va considérablement affecter ce que vous êtes les jours prochains ! Ce n’est que quand les symptômes de la grippe se manifestent que vous savez « : « je suis conscient d’être grippé ». La plupart du temps, vous n’êtes même pas conscient de votre respiration. Pourtant sans la respiration, vous ne seriez même pas vivant !

Pareillement, au niveau de l’esprit, vous êtes souvent très peu conscient des processus mentaux qui animent votre conscience. Avouez-le ! Prenons l’exemple des distractions, des oublis et des lapsus. Sans même parler des rêves qui agitent votre inconscient et sur lesquels vous n’avez pas de maîtrise. Et les pensées quotidiennes apparaissent aussi sans que, la plupart du temps, vous ayez une maîtrise sur elles.  Une simple association d’idées peut vous emmener très loin dans une rêverie éveillée dont vous ne voyez pas les tenants et aboutissants. Quand vous parlez, vous utilisez des mots que vous avez appris dans votre enfance ou plus tard, mais vous ne vous rappelez pas avoir appris ces mots, alors qu’il vous a fallu un long apprentissage pour maîtriser la langue. Vous pouvez donc prendre conscience dans votre esprit, mais seulement partiellement.

La philosophie bouddhique prête une conscience aux animaux, contrairement à Descartes qui ne voyait dans les animaux que des machines. L’éthologie moderne donne raison aux bouddhistes, montrant que les grands singes, les éléphants et les dauphins sont capables de se reconnaître dans un miroir. Ils reconnaissent leur reflet comme eux-mêmes, et non comme un autre animal se tenant en face d’eux, ce qui suggère une conscience de soi.

La conscience est présente chez tous animaux et tous les humains, mais à des degrés divers. Chez les animaux peu développés, la conscience est très floue, très rudimentaire, chez d’autres, elle est beaucoup plus sophistiquée. Pareillement, la conscience d’un adulte est beaucoup structurée que la conscience d’un jeune. Qu’on se rappelle notre difficulté à nous rappeler les souvenirs de nos premières années. 

Néanmoins, l’étendue de notre conscience reste limitée avec beaucoup de zones d’ombre et de parties de nous-mêmes, tant physiques que psychiques. C’est pourquoi le Bouddha nous a exhortés à étendre la portée de notre conscience grâce à la pratique de l’attention dans la méditation. Dans le Satipatthana Sutta, le Soutra des Quatre Établissements de l’Attention, le Bouddha invite à cultiver l’attention dans quatre grands domaines : le corps, les sensations, l’esprit ainsi que les objets de l’esprit. Chacun de ces quatre grands domaines est divisé en différents exercices spirituels pour exercer son attention sur tel point précis de notre être.

Concernant le corps, on trouve ainsi des exercices d’attention au va-et-vient de la respiration (qui est plus amplement développée dans un autre soutra : Anapana Sati Sutta, le Soutra de l’Attention au Va-et-vient de la Respiration), mais aussi attention à notre posture corporelle, attention à nos mouvements et à nos activités, attention à tous les composants du corps (cheveux, poils, ongles, tendons, os, sang, etc…), attention aux éléments de notre corps et visualisation de notre mort et de la décomposition de notre cadavre, ce qui est une attention à notre nature mortelle.

Concernant les sensations, il s’agit de distinguer les sensations plaisantes, neutres et déplaisantes et de savoir si ces sensations relèvent du corps ou de l’esprit. Il s’agit d’être le plus précis dans l’attention aux multiples sensations qui nous traversent en permanence et de prendre conscience de leur fluidité. Ces sensations sont comme les rides ondoyantes qui se dessinent en permanence dans le cours d’un fleuve, parfois presque imperceptibles, parfois des vagues plus consistantes quand passe une péniche. Toutes ces sensations troublent quelque peu la surface du fleuve puis s’écoulent dans le cours du fleuve. Voilà comment il faut regarder les sensations : des vaguelettes qui agitent quelque peu la conscience du moment, mais qui s’écoulent dans le cours de l’existence pour laisser place à d’autres sensations physiques ou psychiques. 

Concernant l’esprit, il s’agit de reconnaître avec le plus de précision possible et d’honnêteté nos différents états mentaux. Par exemple, quand l’esprit est en colère, on reconnaître simplement et sans porter de jugement à ce stade : « mon esprit est en colère ». On fait pareil avec le désir, l’ignorance, la tension, l’agitation et la distraction. Si ces émotions perturbatrices sont en nous, on le reconnaît. Si ces émotions n’y sont pas, on reconnaît qu’elles ne sont pas là. Pareillement, quand l’esprit fait preuve d’ouverture, d’élévation, de concentration ou de libération, on reconnait aussi cela par l’attention. Si l’esprit n’est pas ample, élevé spirituellement, concentré ou libéré, on le reconnaît objectivement.

L’idée est qu’il est important de pratiquer l’attention à soi-même avant d’émettre des jugements péremptoires ou des injonctions : « je dois être comme ci ou comme cela ». Cultiver l’attention permet de mieux comprendre pourquoi on s’égare et pourquoi on se libère ; et avec cette compréhension, on peut d’autant mieux contribuer aux causes de notre progrès spirituel et remédier à nos faiblesses.

L’esprit est comme le ciel qui peut être traversé par des nuages : ces nuages vont momentanément assombrir le ciel ; pourtant le ciel reste inchangé dans sa nature de ciel. Que le ciel soit bleu ou gris, il reste le ciel. L’esprit aussi doit gagner cette aisance et cette impassibilité à laisser les émotions qui le traverse sans s’identifier à ces émotions : voici un moment de colère qui apparaît, voilà la même colère qui disparaît au loin sans laisser de tracer, tout comme les nuages noirs et orageux ne s’accrochent pas au ciel et ne laissent aucune trace de leur passage dans la voûte céleste.



Enfin concernant les objets de l’esprit, on pourrait employer le mot d’origine grecque « phénomène » puisqu’il vient de φαινόμενoν, phainomenon, « ce qui apparaît (à notre conscience) ». L’attention aux objets de l’esprit porte donc sur l’ensemble très vaste de ce qui se présente à nos facultés sensorielles. La philosophie bouddhique est non-dualiste en ce que pour se connaître soi-même et avoir conscience de soi, il faut aussi connaître notre relation avec les autres et les objets proches ou lointains qui nous entourent.

Et dans cette catégorie de l’attention portée aux objets de l’esprit, on retrouve :
·        l’attention aux cinq obstacles spirituels (désir, malveillance, inertie & torpeur, agitation & remords ainsi que le doute),
·        l’attention aux cinq agrégats d’attachement qui constituent notre expérience de la vie (forme, sensation, perception, formation mentale et conscience),
·         l’attention relative aux six organes des sens et aux six objets des sens (les cinq sens physiques auxquels on ajoute le mental qui perçoit les objets mentaux que sont les pensées, les souvenirs, les rêves, les imaginations, etc… La faculté mentale est une faculté sensorielle selon le bouddhisme),
·         l’attention aux sept facteurs d’Éveil (attention, investigation des phénomènes, énergie, joie, souplesse, concentration et équanimité)
·    l’attention aux Quatre Nobles Vérités (souffrance, origine de la souffrance, cessation de la souffrance et chemin conduisant à la cessation de la souffrance)

Tous ces exercices spirituels d’attention du Satipatthana Sutta sont accompagnés d’une formule qui accompagne chaque exercice de chacun des 4 domaines (corps, sensations, esprit et objets de l’esprit). Je prends ici l’exemple pour l’attention au corps, mais le même raisonnement peut être fait avec les sensations, l’esprit ou les objets de l’esprit : « C’est ainsi que le pratiquant demeure établi dans l’observation du corps dans le corps, l’observation du corps intérieurement ou extérieurement, ou à la fois intérieurement et extérieurement. Il demeure établi dans l’observation du processus de devenir dans le corps ou du processus de dissolution dans le corps, ou à la fois du processus de devenir et de dissolution dans le corps. Ou bien, il est attentif au fait : « Il y a ici un corps » jusqu’à ce que viennent la sagesse et la pleine conscience. Il demeure établi dans l’observation, libre, n’étant pris dans aucune considération attachée au monde. Voilà comment, ô moines, pratiquer l’observation du corps dans le corps ».  

Le Bouddha appelle à observer minutieusement le corps intérieurement ou extérieurement. Qu’entend-il par là ? C’est simple : le « moi » est une entité hautement instable et polymorphe. Par moment, le « moi » recouvre l’idée du corps et de l’apparence physique ; mon « je » est un corps avec son visage et son apparence reconnaissable. Mais à d’autres moments, le « je » est avant tout une conscience mentale distincte du « corps ». Par moment, on voit son apparence physique sur une photo et on dit « c’est moi ». A d’autres moments, on dit : « j’ai un corps » : le principe psychique que je suis a un corps, mais n’est pas un corps. Et on passe allégrement d’une conception à l’autre, de très nombreuses fois dans la même journée !

Voilà pourquoi le Bouddha recommande d’observer le corps par moment comme une entité extérieure exactement comme je suis en mesure d’observer la table du salon ou un téléviseur, et à d’autres moments de l’observer de l’intérieur, comme notre être intérieur dont nous ressentons maintenant l’extérieur, parfois à la fois d’un point de vue intérieur et d’un point extérieur. Le corps à la fois comme sujet et objet de notre vie.



Le Bouddha nous invite aussi à observer les processus de devenir et de dissolution constamment à l’œuvre dans notre corps. Voir que ces processus de devenir et de dissolution s’entrecroisent sans cesse comme dans la grande trame de la vie. A tout moment, le corps crée de nouvelles cellules, à tout moment d’autres cellules meurent. Vous tombez malade et vous êtes blessé, et le corps se défend, guérit et restaure ces blessures. La nourriture est ingérée, l’énergie est produite et des excréments sont expulsés du corps. Le corps se fatigue, le corps se repose et le corps reprend des forces. Devenir et dissolution s’enchevêtrent en permanence dans le corps.



Cette attention doit se livrer à contempler le corps sans le parti pris ou les illusions des émotions perturbatrices qui nous font perdre la conscience du corps dans sa véritable nature. Le but de cette attention qui constate « il y a là un corps » est de faire naître la sagesse et, grâce à une observation libre, sans attachement d’avec le monde, d’ancrer la conscience méditative dans la réalité absolue. Ce qui est vrai pour la conscience du corps suit la même dynamique pour la conscience des sensations, de l’esprit ou des objets de l’esprit.

Voir la suite ici.




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