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samedi 21 février 2015

Les craquelures du pain

« Il faut aussi surveiller les détails de ce genre : même les phénomènes insignifiants qui affectent accessoirement les phénomènes naturels ont un je-ne-sais-quoi de gracieux et d’attachant. Par exemple, lorsque le pain cuit, certaines parties se crevassent à sa surface ; et pourtant, ce sont précisément ces fissures qui, en quelques sortes, semble avoir échappé aux intentions qui président à la confection du pain, ce sont ces fentes mêmes qui, en quelques sortes, nous plaisent et excitent notre appétit d’une manière si particulière.

Ou encore les figues : quand elles sont bien mûres, elles se fendillent. Et dans les olives mûres, c’est justement l’approche de la pourriture qui rehausse le fruit d’une beauté singulière. Et les épis courbés vers la terre, et le front plissé du lion et la bave qui file au groin du sanglier : ces choses et beaucoup d’autres encore, si on les considérait isolément et en elles-mêmes, seraient loin d’être belles.

Pourtant, parce que ces aspects secondaires accompagnent des phénomènes naturels, ils adjoignent à leur beauté un effet supplémentaire, et ils nous séduisent ; en sorte qui si quelqu’un possède l’expérience et la connaissance approfondie des phénomènes universels, il n’y aura presque pas un seul des phénomènes qui accompagnent par voie de conséquence les processus naturels, qui ne lui paraissent se présenter, sous un certain angle, d’une manière charmante.

Cet homme n’éprouvera pas moins de plaisir à contempler, dans leur réalité nue, les gueules béantes des bêtes féroces, que toutes celles que lui offrent les imitations des peintres et des sculpteurs. Ses yeux purs seront capables de voir une sorte de maturité et de floraison chez la vieille femme ou le vieillard, une sorte de grâce aimable chez les bambins. Beaucoup de cas de ce genre seront plausibles : ce n’est pas le premier venu qui y trouvera son plaisir, mais celui qui est intimement familiarisé avec la Nature et avec ses œuvres. »

            Marc-Aurèle, Pensées à soi-même, III, 2


(Traduction de Pierre Maréchaux, éditions Payot & Rivages, Paris, 2003)

Marc-Aurèle a été empereur dans la Rome antique du IIe siècle. Il était aussi un philosophe qui a écrit ses pensées qu’il gardait pour lui-même et qui ont été révélées après sa mort. Marc-Aurèle était un philosophe stoïcien : le stoïcisme plaçait le devoir et l’acceptation du destin (l’amour du destin, amor fati) au centre de sa réflexion sur la vie.

Ce à quoi nous invite ici Marc-Aurèle, c’est de ne pas être trop hâtif dans nos jugements sur la Nature. Certaines choses peuvent sembler complètement imparfaites comme les craquelures qui se dessinent lors de la cuisson du pain. Voilà qui vient briser la perfection de l’ovale bien lisse du pain. Pourtant, ce sont bien ces fentes et ces craquelures qui rehaussent le caractère appétissant du pain. Une croute complètement lisse et uniforme serait certes plus conforme à la rigueur géométrique, mais le pain nous apparaîtrait dèslors bien moins appétissant à regarder. La beauté du pain naît de ces imperfections qui se craquellent sur toute la surface du pain.

Pareillement, toutes sortes de choses dans la nature peuvent nous sembler hideuses ou repoussantes quand on les observe en elles-mêmes. Mais quand on les intègre à ce tout qu’est la Nature, on se rend compte que ces imperfections participent de l’harmonie de l’entièreté du tableau qui s’offre à nous. Un esprit éclairé avec une vision pure voit toutes sortes d’exemples de cela à l’œuvre dans la Nature.  Dès lors, il se montre moins enclin à juger les choses ou les gens de manière hâtive et péremptoire.

Cette réflexion de Marc-Aurèle est d’une grande actualité car nous vivons présentement dans une société qui encense un mode de vie aseptisé. Nous nous émerveillons de ces demeures au carrelage étincelant, de ces immeubles de verre immaculé et de ces rues au dallage parfaitement géométrique et lisse. Les villes riches de pétro-monarchie du Golfe comme Abu Dhabi ou Doha nous fascinent, tant les constructions colossales semblent parfaitement imposantes et immaculées. Peu importe, si derrière les belles apparences, se cachent des injustices sociales considérables avec des travailleurs du tiers-monde payés des sommes dérisoires pour accomplir des travaux d’esclave par 50 degrés à l’ombre ainsi qu’un gâchis écologique tout aussi considérable.

En fait, notre société aspire à une esthétique de centre commercial où tout doit être clinquant, étincelant comme une publicité de Monsieur Propre, parfaitement géométrique. Pourtant, les choses même imparfaites ont aussi leur beauté. Les feuilles d’automnes rougissent puis jaunissent, signe de leur dépérissement. Pourtant, ce dépérissement du feuillage d’automne, loin de nous dégoûter, nous emplit d’un grand sentiment de beauté. Les Japonais parlent de prendre un « bain de forêt » pour parler du fait de se ressourcer dans la nature. Le Japon est une civilisation qui a poussé très loin la sophistication. On imagine Tokyo avec ses rues impeccables et les dernières technologies présentes partout. Mais justement, les Japonais ont  très bien compris que l’on ne peut pas vivre en permanence dans cette jungle géométrique d’acier et de verre. Il faut pouvoir aller se ressourcer dans la Nature. J’avais vu qu’à Pékin un écran géant diffuse en permanence des images de paysage naturel pour faire oublier la pollution de la ville. Cela ne vaut évidemment pas le fait de se balader dans une forêt. Cela nous détend beaucoup plus profondément !

Pourtant, la forêt est typiquement un espace beaucoup chaotique qu’un centre commercial : que l’on constate le désordre de feuilles qui y jonche le sol, les fougères qui peuplent les fourrés, la vie qui bruisse et fourmille partout. Or l’harmonie que l’on peut ressentir dans une forêt jaillit en fait de ce chaos. C’est pourquoi Marc-Aurèle dit : « Ce n’est pas le premier venu qui y trouvera son plaisir, mais celui qui est intimement familiarisé avec la Nature et avec ses œuvres ».


Un jour, une photo


Plus on se familiarise avec la Nature, plus on peut prendre plaisir à tout ce que la Nature a à nous offrir, même ce qui a a priori ne semble pas ragoûtant. Cette familiarité transforme notre regard. Mais cet exercice spirituel peut également s’étendre également au chaos urbain, apprendre à regarder autrement les débris et les désordres du monde industriel, les zones à l’abandon, les chancres urbains ou industriels que l’on cache pour mettre en valeur les riches artères commerçantes ou l’univers glacé des hautes tours de la finance. Il y a aussi une beauté dans ces tôles tordues couvertes de rouilles, les ruines industrielles ainsi que les mauvaises herbes qui percent entre les craquelures du béton. Saisir cette beauté si on veut changer l’urbanité et transformer la désespérance qui sévit dans les villes et les banlieues dans le sens de la joie et d’une nouvelle définition du vivre ensemble.



Ougrée, banlieue industrielle de Liège
(à gauche, une péniche échouée que personne n'a visiblement l'intention de renflouer)
par Quanah Zimmerman


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Marc-Aurèle en tant que philosophe stoïcien voulait nous amener à considérer que la beauté du Tout est traversée de part en part par le Logos, la Raison dans le monde et que, pour saisir cette beauté, il faut la juxtaposition de toutes sortes d’éléments dont certains, pris dans leur individualité, apparaissent comme des tâches ou des ratures, mais s’intégrant au tout, ces éléments imparfaits rehaussent l’harmonie du Tout.

On n’est bien sûr pas obligé de partager cette conception métaphysique d’un Logos à l’œuvre dans la Nature, qui ordonne, structure et agence tous les phénomènes du monde selon la grande trame de la Nécessité qui les interconnecte tous entre eux. Néanmoins, il est intéressant de constater le parallèle que l’on peut tracer avec l’écologie où des phénomènes disparates s’interconnectent pour participer à un écosystème plus large. Notre incapacité à saisir ces interconnections nous amène à avoir créé une société moderne très destructrice de l’environnement.

   Je ne prendrai qu’un exemple qui est notre dégoût pour un animal tel que le ver de terre. Tout nous dégoûte dans le ver. Cet être putride et mou vit dans la terre et les tas d’ordures ; et en plus, il est rattaché symboliquement à la mort : un cadavre qui se décomposé est dévoré par les vers. C’est faire peu de cas dans l’incroyable diversité des vers de terre. Et ce dégoût nous passer à côté de l’intérêt biologique qui est de transformer la terre pour les vers gris et les déchets organiques en terreau propice à la vie pour les vers rouges de type eisenia foetida. Il y a un incroyable travail fourni par les vers et d’une incroyable beauté : la transformation intégrale des déchets en source de vie. Et fait même le concept même de « déchet » révèle notre compréhension partielle des phénomènes : le résidu d’une de nos activités, manger, tondre la pelouse, faire un feu, qui ne nous sert plus à rien, qui risque de pourrir ou de salir et dont on cherche à tout prix à se débarrasser. Mais dans Tout qu’est la Nature, le déchet n’existe pas. La pelure de pomme de terre, les feuilles des arbres, les excréments, tout cela est transformé par toutes d’organismes vivants, dont les vers. Et tout cela participe du grand cycle de la vie.




On peut voir cela à l’œuvre dans le compost de votre jardin ou encore mieux : dans votre lombricompost à l’intérieur de votre maison. On s’aperçoit tout de suite du travail des vers de terre (accompagnés de toutes sortes de micro-organisme que l’on ne voit pas comme les collemboles). Avoir un lombricompost est un merveilleux outil pour méditer sur les processus de transformation et de recyclage dans la Nature.

C’est une grande leçon qui devrait nous encourager à avoir une perspective plus large sur la Nature en tant que Tout, en tant qu’écosystème où rien n’écarté et où tout est constamment réintégré. Notre société épuise beaucoup trop vite les ressources de la Nature et crée des montagnes des déchets dont nous ne savons que faire. Notre modèle est à repenser dans une perspective plus large.

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            Une dernière chose dans le texte de Marc-Aurèle qui résonne de manière actuelle, c’est quand il dit : « Ses yeux purs seront capables de voir une sorte de maturité et de floraison chez la vieille femme ou le vieillard ». Dans notre société frappée de jeunisme, on fait pour cacher nos rides et les signes de la vieillesse. Nous sommes matraqués en permanence par un nombre incroyable de publicités qui nous vante telle ou telle pommade anti-ride, tel ou tel traitement anti-âge, tel ou tel lifting. La vieillesse n’est vue que comme une malédiction qu’il faut combattre à tout prix. Au lieu de cela, on pourrait voir la vieillesse aussi comme nous y invite Marc-Aurèle comme « une sorte de maturité et de floraison ». Si les gens s’acceptaient eux-mêmes et acceptaient sereinement les effets de l’âge comme un processus naturel inéluctable, on verrait aussi une plus grande beauté dans le visage d’une personne âgée.    



Homeless man (Lee Jeffries)



On lira aussi ce commentaire du même passage de Marc-Aurèle par Maël Goarzin: "L'attention permanente du philosophe au quotidien".  

Autres citations de Marc-Aurèle: 
Nés pour collaborer
Souviens-toi quand tu temporises

Voir tous les articles et les citations à propos de la philosophie antique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.

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