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samedi 18 juillet 2015

Apparences et vacuité


Il n'y a pas de vacuité qui contredise l'apparence,
De même que le feu est indissociable de la chaleur, le propre du feu.
La conviction d'une différence n'est qu'une distinction intellectuelle :
L'eau et le reflet de la lune dans l'eau sont indistincts dans la mare.
Apparence et vacuité sont une dans la réalité absolue.

Longchenpa, La liberté naturelle de l'esprit, traduction et introduction par Philippe Cornu, éd. Du Seuil/Points Sagesse, Paris, 1994, p. 207.







     « Il n'y a pas de vacuité qui contredise l'apparence ». Voilà qui contredit sévèrement notre appréhension intuitive du monde. C'est pour toute personne sensée une évidence que l'apparence est le signe d'une réalité concrète qui se cache derrière cette apparence. Si je vois l'apparence d'un arbre, je m'attends à ce que cet arbre ne soit pas simplement une forme d'arbre, mais qu'on puisse le toucher, le sentir, entendre le vent qui frémit dans ses branchages, qu'on puisse monter dessus, supportant notre poids. Je vois un arbre et j'en déduis une réalité d'arbre. Bien sûr, je peux me tromper, l'arbre pourrait être le produit d'un mirage, d'un hologramme, d'une hallucination. Mais dans ce cas précisément, l'irréalité de cet arbre, le vide qui se cache derrière la forme de l'arbre contredit de manière flagrante l'apparence de l'arbre. C'est une tendance très inscrite en nous de rattacher à l'apparence une réalité qui sous-tend et rend possible cette apparence.



     Longchenpa, ce grand maître de l'école nyingmapa du bouddhisme tibétain (1308-1364), s'inscrit dans la droite ligne dans la philosophie bouddhiste du Grand Véhicule quand il avance que l'apparence n'est pas contredite par la vacuité. Cela ne va pas sans rappeler la célèbre formule du Soûtra du Cœur de la Perfection de Sagesse :
« La forme est vide,
Le vide est forme.
La forme n'est autre que le vide,
Le vide n'est autre que la forme ».

       En fait, bien entendu que la forme de l'arbre que l'on voit s'accompagne de la texture et de la masse solide de l'arbre qu'on peut toucher, mais toutes ces impression sensorielles qui s'entrecroisent pour donner une impression très forte de réalité sont elles-mêmes vides d'une existence ultime. La réalité est une grande illusion quand bien même il est beaucoup plus difficile de la discerner que l'illusion d'un mirage ou d'un hologramme, et que cette illusion dure nettement plus longtemps qu'un mirage ou qu'un rêve qui s'évanouisse très vite dans leur irréalité. Śhāntideva a dit à ce sujet1 :
« Une illusion dure autant
Que la collection de ses causes ;
Les êtres seraient-ils réels
Simplement parce qu'ils durent plus longtemps qu'une illusion ? » 

    Les apparences ne renvoient donc pas à une réalité intrinsèque, mais à la vacuité d'existence ultime. En fait, on pense que l'arbre est réel dès lors qu'on en voit sa forme, parce que nous savons par habitude que si nous allons le toucher, il se révélera solide. Mais cette solidité est une autre apparence : c'est l'impression sensorielle du toucher qu'opère l'apparence de mon corps. La forme visuelle de l'arbre renvoie à un l'apparence d'un contact physique de toucher. Des apparences qui renvoient à d'autres apparences, tel est le filet illusoire prodigieusement complexe de ce monde. Tout cela baigne dans la vacuité. Non pas que la vacuité soit autre chose que les apparences, de même que le feu est indissociable de sa chaleur.

       Dans la méditation, il s'agit de se libérer de ces habitudes mentales qui tendent à accrocher une réalité derrière chaque apparence. En fait, ces croyances dans la réalité des choses est elle-même une apparence mentale indissociable de sa nature profonde, la vacuité. « La conviction d'une différence n'est qu'une distinction intellectuelle ». Le mental tend à créer en permanence de la dualité ; d'un côté, l'apparence, de l'autre, la vacuité. Mais l'eau n'est pas séparée du reflet de la lune dans l'eau. On peut laisser toutes ces distinctions dualistes se dissoudre d'elles-mêmes dès lors qu'on oppose plus apparences et vacuité et laisser l'esprit s'apaiser de lui-même. « Apparence et vacuité sont une dans la réalité absolue ».



1Śhāntideva , Bodhisattvacharyāvatāra (IX, 10), traduction : Vivre en héros pour l'Éveil, Georges Driessens, Seuil, coll. "Points Sagesse", Paris, 1993 



Morgan Maassen





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