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vendredi 24 juillet 2015

Genjō Kōan

Genjō Kōan

現成公案



Dōgen Zenji



1. Lorsque tous les dharmas sont conformes au Dharma du Bouddha, il y a illusion et Éveil, pratique, naissance et mort, Bouddhas et êtres sensibles.
Lorsque les dix mille dharmas ne possèdent pas de soi, n’existent ni illusion, ni Éveil, ni Bouddhas, ni êtres vivants, ni naissance, ni extinction.
Comme, fondamentalement, la Voie du Bouddha transcende l’abondance et le manque, il y a naissance et mort, illusion et Éveil, être sensibles et bouddhas.
Même si nous le déplorons, les fleurs tombent et les mauvaises herbes poussent.



2. Aller au-devant des dix mille dharmas dans le dessein de les expérimenter et de les éveiller est illusion. C’est lorsque les dharmas nous poursuivent et nous pratiquent qu’il y a Éveil.
Ceux qui s’éveillent tout à fait de l’illusion sont les Bouddhas, ceux qui pour qui l’Éveil est illusion sont les êtres sensibles. En outre, certains obtiennent un Éveil supérieur à l’Éveil ; d’autres s’illusionnent au sujet de l’illusion.
Lorsque les Bouddhas sont authentiquement des Bouddhas, il est superflu pour eux d’en avoir conscience. Ce n’en sont pas moins des Bouddhas réalisés qui continuent à actualiser les Bouddhas.


3. De tout leur corps et de tout leur esprit en harmonie, ils saisissent directement formes et sons. Pour eux, ce ne sont plus des images au miroir ou le reflet de la lune dans l’eau. Quand un côté s’éclaire, l’autre reste dans l’ombre.


4. Étudier la Voie du Bouddha, c'est étudier soi-même; 
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même; 
S'oublier soi-même, c'est être reconnu et éveillé par tous les phénomènes; 
Être reconnu et éveillé par tous les phénomènes,
C'est abandonner son corps et son esprit,

Comme le corps et l'esprit de l'autre,
C'est voir disparaître toute trace d'Éveil 
Et faire naître l'incessant Éveil sans trace.



Hengki Koentjoro, Tranquillité, 2015




5. Dès que vous vous mettez en quête du Dharma, vous vous en éloignez. Mais, lorsqu'il vous est exactement transmis, vous êtes immédiatement l'homme originel.


6. Quand quelqu'un partant sur un bateau, regarde le rivage, il peut s'imaginer que c'est celui-ci qui bouge. Mais s'il fixe son regard sur le bateau, il s'aperçoit que c'est lui qui se meut. De même, si on examine les dix mille dharmas et qu'on les atteste avec un corps et un esprit confus, on se figure que son esprit et sa nature sont constants. Mais si, devenu intime avec la pratique, on fait retour sur soi-même, il apparaîtra clairement qu'aucun dharma ne possède de soi permanent.


7. Une fois réduite en cendres, la bûche ne peut redevenir bûche. Il ne faut pourtant pas considérer que la cendre est le futur de la bûche et la bûche son passé. Vous devez comprendre que, bien que la bûche se maintienne dans sa condition phénoménale de bûche avec son avant et son après, elle n'en transcende pas moins cet avant et cet après. De son côté, la cendre se maintient dans sa condition phénoménale de cendre avec son avant et son après. De même que la bûche, une fois réduite en cendres, ne peut redevenir bûche, de même les hommes, une fois morts, ne peuvent revenir à la vie. 

Ceci dit, c'est dans le Dharma du Bouddha de nier que la vie se transforme en mort. De ce fait, la naissance est conçue comme « non-naissance ». Que la mort ne devienne pas vie est mettre en mouvement la Roue du Dharma. C'est ce qu'on appelle la « non-extinction ». Vie et mort ne sont que des positions dans le temps comme l'hiver et le printemps. Vous n'appelez pas hiver l'origine du printemps, vous ne dites pas que le printemps devient l'été.


8. Lorsqu'un homme atteint l’Éveil, il en va comme de la lune qui se reflète dans l'eau. La lune n'est pas mouillée, l'eau n'est pas troublée.

La lumière infinie de la lune tient dans une goutte d'eau. La lune et le ciel tout entiers sont à l'aise dans une goutte de rosée sur un brin d'herbes.

Pas plus que la lune ne troue l'eau, l’Éveil ne divise pas l'homme. Celui-ci ne fait pas plus obstacle à l’Éveil qu'une goutte d'eau n'oppose de résistance à la lune ou au ciel. La profondeur est proportionnelle à la hauteur. Pour ce qui de la durée de la réflexion, il faut considérer l'étendue de la goutte et apprécier justement le caractère illimité de la clarté de la lune dans le ciel.


9. Quand le Dharma n'a pas encore pris toute la place dans le corps et l'esprit, on l'estime déjà suffisant. Mais, lorsque le Dharma a complètement rempli le corps et l'esprit, il parait manquer quelque chose.

C'est comme si, vous trouvant sur un bateau au milieu de l'océan, aucune terre n'étant en vue, vous regardiez dans les quatre directions. Vous ne verriez alors rien d'autre qu'une étendue circulaire. Or l'océan n'est ni rond, ni carré, ses vertus sont inépuisables. C'est comme un palais, un joyau. Cependant, pour le moment, aussi loin que vous regardiez, vous ne voyez qu'un cercle. Il en va ainsi avec les dix mille dharmas.

Bien que ce monde de poussière et l'univers par-delà notre perception revêtent de multiples aspects, vous ne voyez et comprenez que ce que perçoit l’œil de la pratique. Pour saisir la nature des dix milles phénomènes, il nous faut nous pénétrer du fait que, même s'ils peuvent nous paraître ronds ou carrés, océans et montagnes ont des propriétés infinies qui nous dépassent et qu'il existe des mondes dans les quatre directions. Il n'en est pas seulement ainsi autour de nous, mais en nous, sous nos pieds et dans la moindre goutte d'eau.


10. Le poisson nage dans l'eau, mais aussi loin qu'il nage, il y a toujours de l'eau. Un oiseau vole dans le ciel, aussi loin qu'il vole, le ciel n'a pas de fin. Cependant, l'oiseau et le poisson n'ont jamais quitté l'eau ou le ciel. Quand leur activité est vaste, leur champ est vaste. Quand leur activité est limitée, leur champ est limité. Aussi ont-ils tout ce qu'il leur faut pour exercer pleinement et librement leur activité en tout lieu. Pourtant, dès que le poisson quitte l'eau, ou l'oiseau le ciel, ils meurent.

Sachez que l'eau est vie, que le ciel est vie, que le poisson et l'oiseau sont vie. La vie peut être oiseau, la vie peut être poisson. Et l'on pourrait continuer indéfiniment dans ce sens. Il en va de même la pratique et de l’Éveil, de toute la vie du pratiquant.


11. Si un oiseau ou un poisson tentait d'atteindre la limite de l'élément où ils se meuvent, ils ne trouveraient aucune voie pour s'y rendre. Si vous trouvez que votre place là où vous êtes, vous actualisez le point fondamental (kōan). Si vous découvrez la Voie en cet instant même, vous actualisez le point fondamental. La place, la Voie ne sont ni larges, ni étroites, ni à vous, ni aux autres. La place, la Voie n'existaient pas auparavant, elles ne surgissent que maintenant.

Ainsi, dans la pratique-réalisation de la Voie du Bouddha, rencontrant un dharma, on le pénètre entièrement, rencontrant la pratique, on la met en œuvre complètement.


12. Ici est la place et la Voie est partout. Nous ne pouvons distinguer la limite de la réalisation, car la réalisation s'étend avec notre pénétration du Dharma du Bouddha.

Ne pensez pas qu'atteindre cette place puisse être objet de connaissance, être saisi par la conscience. Bien que la réalisation soit immédiatement manifeste, l'être intime ne se manifeste pas forcément. Sa manifestation dépasse notre entendement.


13. Le maître chan Baoche du mont Magu était en train de s'éventer, un moine s'approcha de lui et demanda : « Maître, la nature du vent est constante, il n'a pas de lieu qu'il n'atteigne. Pourquoi donc vous éventez-vous? »

Baoche répondit : « Bien que tu saches que la nature du vent est constante, tu ne sais pas encore ce que signifie « il n'est pas de lieu qu'il n'atteigne ».
- Que veut dire « il n'est pas de lieu qu'il n'atteigne » ? demanda le moine.

Pour toute réponse, le maître continua à s'éventer. Le moine se prosterna.

Telle est l'actualisation (genjō) du Dharma du Bouddha, le chemin vital de l'exacte transmission. Dire qu'il n'est pas besoin d'éventail, car la nature du vent est constante et que l'on sentira le vent même sans s'éventer, c'est se méprendre sur la constance du vent. C'est parce que la nature du vent est constante que le vent de la maison du Bouddha exhume l'or de la terre et parfume la crème des longues rivières.

Écrit à la mi-automne de la première année de Tempuku (1233) et donné au disciple laïc Koshu Yô de Shinzei. Révisé en la quatrième année de Kenchô (1252).



Shi Tao 石涛, Chine, XVIIème siècle






Jacques Brosse dans « Polir la lune, labourer les nuages », Albin Michel/Spiritualités vivantes, Paris, 1998, pp. 91-98.


Différentes traductions existent : notons celle de Yoko Orimo, plus intellectuelle et universitaire : « Le Shôbôgenzô, La Vraie Loi, Trésor de l'œil », Traduction intégrale, Tome 3, éd. Sully, 2007. Voir aussi toujours de Yoko Orimo : « LeShôbôgenzô de maître Dôgen », éd. Sully, Paris, 2003, pp. 61-72. 


Commentaire au  Genjō Kōan sur le Reflet de la Lune





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