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samedi 11 juillet 2015

La parabole de la flèche du Bouddha


   Le Bouddha se place d’emblée dans une perspective critique à l’encontre des questionnements de la métaphysique. Ce qui est important aux yeux du Bouddha, c’est de parvenir à éteindre la souffrance (extinction se disant nirvâna en sanskrit). C’est d’ailleurs l’objet de son tout premier enseignement, les quatre nobles vérités : la vérité de la souffrance, la vérité de l’origine de la souffrance, la vérité de la cessation de la souffrance, la vérité du chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Parvenir à trouver un remède à la souffrance est donc une priorité à ses yeux par rapport à d’autres questions qu’il vaut mieux laisser de côté.

   À Malunkyaputta qui lui reproche de ne pas répondre aux grandes questions métaphysiques de son temps (l’univers est-il éternel ou non ? l’univers est-il infini ou non ? l’âme et le corps sont-ils une seule et même chose ou deux choses différentes ? existe-t-on après la mort ou non ?) alors que les autres maîtres contemporains le font, le Bouddha répond par ce que l’on a appelé la parabole de la flèche :




« L’interrogateur (d’une de ces dix questions métaphysiques) pourra mourir sans que ces questions reçoivent de réponse de l’Ainsi-Allé. C’est tout comme si, ô Mâlunkyâputta, un homme ayant été blessé par une flèche fortement empoisonnée, ses amis et ses proches parents amenaient un médecin chirurgien, et que l’homme blessé disait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir qui m’a blessé : est-ce un kshatriya (un aristocrate) ou un brahmane ou un vaishya (un artisan) ou un shudra (un serviteur) ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir qui m’a blessé : quel est son nom ? Quelle est sa famille ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir qui m’a blessé : s’il est petit, grand ou de taille moyenne ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir qui m’a blessé : est-il noir, brun ou de couleur or ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir d’où vient cet homme qui m’a blessé : de quel village ou de quelle ville ou de quelle cité vient-il ? »

Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir de quelle sorte d’arc on a tiré sur moi : était-ce une arbalète ou un autre arc ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir quelle sorte de corde a-t-elle été employée sur l’arc : était-elle en coton ou en roseau, en tendon, en chanvre ou en écorce ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir de quelle manière était faite sa pointe : était-elle en fer ou d’une autre manière ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir quelles plumes ont été employées pour la flèche : étaient-ce des plumes de vautour, de héron, de paon ou d’un autre oiseau ? » Puis il dirait : « Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir si c’était une flèche ordinaire ou autre sorte de flèche ? »

Ô Mâlunkyâputta, cet homme mourrait sans obtenir de réponses pour ses questions1. »







   Pour le Bouddha, on s’égare à vouloir à tout prix à répondre à ces questions métaphysiques qui dépassent largement la portée de l’entendement humain, d’autant plus que l’on risque de se disputer et d’entrer en conflit avec ceux qui ont une opinion dogmatique contraire à la nôtre. Si l’on dit « cela seul est la vérité, le reste n’est qu’absurdité », forcément on se montre insultant et offensant pour ceux qui n’ont pas la même conception de la vérité métaphysique.

    La multitude des questions que se pose l’homme atteint par la flèche dans la parabole symbolise la multitude des questions soulevées par la métaphysique. Ces questions sont innombrables :
  • Qu'est-ce que l'Être ?
  • Pourquoi y a-t-il de l'Être plutôt que rien ? (Leibniz)
  • Sommes-nous vraiment sûr d'exister ?
  • Est-ce que Dieu existe ?
  • Est-ce que l'âme individuelle est immortelle ?
  • Quel est le sens de la vie ?
  • Pourquoi et pour quoi sommes-nous là sur Terre ? (Pour quelle raison et dans quel but ?)
  • Y a-t-il une vie après la mort ?
  • L'esprit se différencie-t-il ou non du corps ?
  • Comment faire le lien entre l'Être, l'Univers et soi ? 
  • Qu’est-ce que le temps ?
  • Qu’est-ce que la conscience ?
  • Qu’est-ce que le Moi ou Soi ?

Dans la parabole, la première série de questions à propos du tireur renvoie aux questions de métaphysique qui s’interrogent sur le pourquoi de notre existence en ce bas monde. Pourquoi sommes-nous là ? Y a-t-il quelqu’un qui a voulu notre existence ? Une âme, une conscience du monde, un Dieu… Quelle est cette conscience ou ce dieu ?

La seconde série à propos de la nature de la flèche évoque plutôt les questions de métaphysique qui s’interrogent sur l’Être. En effet, la métaphysique est définie depuis Aristote comme « la science de l’Être en tant qu’Être » (même si Aristote n’a pas concrètement employé le terme de « métaphysique », c’est un disciple tardif, Andronicos de Rhodes, qui a créé le mot, Aristote parlait lui de « philosophie première »).

Pour le Bouddha, ces deux séries de questions sont aussi inutiles que l’autre. L’urgence est de trouver un remède à la souffrance pour soi-même et autrui. Le temps nous est sérieusement compté avant notre mort tout comme la personne qui voit une flèche fichée dans son corps. Tout comme l’urgence est de retirer la flèche, l’urgence est de trouver une solution à ce problème universel de la douleur. C’est cette question et sa résolution qui devrait occuper tous nos efforts et toutes nos cogitations.

Le critère essentiel de la pensée du Bouddha est l’utilité. Qu’est-ce qui est utile pour résoudre ce problème de la souffrance ? Face à ce questionnement, les questions de la métaphysique ont peu de poids ; elles apparaissent comme fort vaines, d’autant qu’elles conduisent à nous attacher agressivement à des réponses qui dépassent de loin nos capacités. Et cet attachement conduit à nous disputer avec ceux qui s’attachent à une autre réponse que la nôtre. Ce qui provoque le trouble et attise les tensions, aggravant du même coup la souffrance dans notre existence.

C’est pourquoi la doctrine du Bouddha nous encourage à ne pas tomber dans le dogmatisme et à se méfier des vérités métaphysiques proclamées par les uns et les autres, et souvent par les uns à l’encontre des autres. Abandonner ce dogmatisme stérile est un pas important vers la cessation de la souffrance.





1 Cûla Mâlunkyâ Sutta (Court Soutra de Mâlunkyâ), Majjhima Nikâya, I, 426-432. Môhan Wijayaratna, « Sermons du Bouddha », Seuil/Points Sagesses, Paris, 2006, pp. 131-137.






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