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jeudi 16 juillet 2015

La notion de zoocide chez Matthieu Ricard



    Quand on s’intéresse de près au traitement réservé aux animaux dans les élevages industriels et les abattoirs modernes, on ne peut être qu’horrifié, si on fait preuve d’un tant soit peu de sensibilité et d’humanité, par la cruauté et la violence organisée dont font preuve les hommes à l’égard des animaux. Cet enfer et cette tuerie froidement organisés dans un logique industrielle ne manque pas de glacer le sang. Beaucoup de défenseurs de la cause animale ont fait alors un rapprochement avec ce que les nazis ont pu faire endurer aux Juifs, aux Tziganes, aux communistes et aux marginaux qu’ils envoyaient dans les camps de concentration et d’extermination. Même logique implacable, même perte méthodique de la sensibilité humaine, même détermination sourde à tous les appels du cœur. Certains peuvent se sentir choqués de ce rapprochement comme si cela rabaissait les Juifs, les Tziganes, les homosexuels ou les prostituées au rang d’animaux. Mais, en réalité, les premières personnes à faire ce rapprochement ont été des rescapés des camps.

   Ainsi, Lucy, juive et rescapée des camps, qui a vu ses deux sœurs abattues devant ses yeux par les SS, explique :
    « J’ai été hantée toute ma vie par les images de la Shoah, et il ne fait aucun doute que j’ai été attirée par le droit des animaux en partie à cause des similitudes que je sentais entre l’exploitation institutionnalisée des animaux et le génocide nazi 1 ».




   Autre témoignage célèbre, celui de l’écrivain juif Isaac Baschevis Singer qui, dans un de ses nouvelles, déclare :
« Que savent-ils, tous ces érudits, tous ces philosophes, tous les dirigeants de la planète, que savent-ils de quelqu’un comme toi ? Ils se sont persuadés que l’homme, l’espèce la plus pécheresse entre toutes ; est au sommet de la création. Toutes les autres créatures n’auraient été créées que pour lui procurer de la nourriture, des fourrures, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, la vie est un éternel Treblinka 2 ».

   « Éternel Treblinka » est d’ailleurs le nom que Charles Patterson a donné à son essai où il met en lumière la filiation et les liens entre l’univers concentrationnaires des nazis et les abattoirs modernes ainsi que les élevages industriels. « Éternel Treblinka » est un ouvrage dont la lecture est particulièrement éprouvante, mais très éclairant sur ce sujet pénible qu’est l’exploitation animale moderne. Il faut savoir que les nazis ont tout à fait consciemment imité le modèle des abattoirs de Chicago pour créer les camps d’extermination au nom désormais lugubre comme Auschwitz, Treblinka, Sobibor ou Mauthausen. Les nazis ont systématiquement réduit les individus au rang d’animaux : « vermines », « rats », « cancrelats », etc…. Un classique dans la logique génocidaire.



    Patterson a donc tracé des parallèles et des similitudes frappantes entre les deux logiques : celle des camps de la mort et celle de l’exploitation industrielle des animaux. Et les militants pour la libération animale ne se sont jamais privés de souligner en gras le caractère « nazi » du massacre des animaux dans les abattoirs et de la vie infernale qui leur est réservé dans les élevages industriels.

    Néanmoins, ce rapprochement ne va pas sans susciter le malaise et la réprobation dans une grande partie de la population, voire carrément le dégoût et l’indignation. En rapprochant ces deux logiques, ne rabaisse-t-on justement pas les Juifs et les Tziganes au rang d’animaux comme le faisaient les nazis ? Est-ce qu’on ne touche pas au caractère sacré de la vie humaine ? Et par là-même, est-ce qu’on n’amoindrit le sentiment d’horreur et d’abomination qui doit prendre tout être humain doué de conscience morale dès lors qu’on évoque la mémoire des camps d’extermination ?

    Matthieu Ricard consacre justement un chapitre de son ouvrage « Plaidoyer pour les animaux 3» à cette question. Par déférence envers ceux qui ont subi les différents génocides de l’Histoire, Matthieu Ricard préfère forger un nouveau mot « zoocide » qu’il définit comme le fait de mettre systématiquement à mort des animaux en grand nombre. Il souligne qu’il y a bien des différences irréductibles entre génocide et zoocide ; mais on ne peut pas non plus nier les similitudes entre les deux. Tout le dessein de son chapitre sera donc de détailler ces différences et ces similitudes.

    Matthieu Ricard cite la définition d’un génocide d’êtres humains selon la Convention des Nations Unies. Un génocide est :
  • a) le meurtre des membres d’un groupe
  • b) l’atteinte grave à l’intégrité physique et mentale des membres de ce groupe
  • c) la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle
  • d) des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe
  • e) le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe





Il essaye alors de donner une définition exhaustive du zoocide en sa calquant sur cette définition des Nations unies. Le zoocide est donc :
  • a) la mise à mort des membres d’un groupe d’animaux
  • b) une atteinte grave à l’intégrité physique et mentale des membres de ce groupe
  • c) la soumission du groupe à des conditions d’existence pénibles préludant à leur mise à mort programmée
  • d) des mesures visant à encourager un maximum de naissances au sein du groupe dans le but d’une mise à mort subséquente
  • e) le transfert forcé de la progéniture du groupe à l’écart de leurs géniteurs





On peut voir que les différences se situent ici au point c et au point d. Au point c, le but n’est pas nécessairement de tuer les animaux. Par exemple, on maintient en vie les vaches laitières ou les poules pondeuses tant qu’elles peuvent produire de la nourriture (lait et œufs) ; de même, on maintient en vie les moutons pour la production de la laine ou les chevaux tant qu’ils sont en mesure de concourir pour les courses. Mais une fois qu’ils sont trop vieux, trop malade ou trop épuisé pour cela, la logique est exactement la même que la logique génocidaire : leur mort programmée dans les plus brefs délais.

Au niveau du point d, les deux logiques s’écartent sensiblement. Le but n’est évidemment pas de faire disparaître les vaches et les cochons de la surface de la terre. On a besoin d’eux pour produire du lait, de la viande ou du cuir. Il faut donc imposer un système de reproduction de l’espèce (qui est généralement en lui-même très violent) pour être sûr que le système d’exploitation se perpétue au fil des générations, tandis que le génocide vise à éradiquer une ethnie de la surface du globe.

Ce faisant, Matthieu Ricard se livre à une analyse plus détaillée des différences et des similitudes entre génocide et zoocide.

Les différences

   La valeur de la vie : Matthieu Ricard admet l’opinion généralement admise selon laquelle la vie d’un être humain compte plus que celle d’un animal. Si on voit un être humain et un chien se noyant tous deux dans un fleuve et qu’on ne peut sauver qu’un seul des deux, on ne devrait pas hésiter à plonger pour sauver l’être humain. Toutefois, cet argument de la valeur d’une vie humaine ne devrait pas être invoqué pour mettre à mort et le torturer sans que cela soit nécessaire (on peut très bien vivre sans manger de viande ou de poisson, ni consommer de produits animaux).

    La motivation : la motivation du génocide est une haine meurtrière à l’égard d’une ethnie que l’on accable de tous les maux tandis que le massacre des animaux est motivé par notre avidité et notre gourmandise, avidité pour une alimentation riche en graisse et en protéines, avidité pour les plaisirs de déguster des produits animaux, avidité pour les avantages que confèrent les produits animaux (se vêtir de cuir ou de laine), avidité aussi pour les profits économiques colossaux que peuvent rapporter l’élevage, la pêche et la production de la viande.

    Cette différence de motivation explique la répugnance que beaucoup ont à comparer génocide et zoocide. D’une part, la volonté de détruire et d’anéantir la vie, de l’autre, la volonté de se nourrir et d’assurer la vie. Deux volontés qui se situent sur un plan complètement différents et que certains voudraient que l’on ne compare pas. En fait, la motivation d’avidité en vue de profiter du règne animal doit s’entourer d’une ignorance délibérée et d’une indifférence complète aux souffrances animales pour se sentir vierge et innocent en comparaison de la violence génocidaire. Cela est aidé par nos jugements quant à la valeur de la vie des humains et des animaux. Si la vie des animaux a moins de valeur que celle des humains, il devient tentant de penser que leur sort mérite moins d’attention et que l’on peut se montrer indifférent à leur destin. Pourtant qu’ils aient moins de valeur ne signifie pas qu’ils n’ont pas de valeur du tout. Cette combinaison de notre avidité et de notre indifférence est en soi très problématique ; et les conséquences catastrophiques dépassent largement le problème du sort des animaux.

    La finalité : Le but d’un génocide est d’anéantir un groupe humain tandis que l’exploitation s’assure de la reproduction des animaux avant de les massacrer, cela en vue de perpétuer l’exploitation et les profits qui en découlent.

      L’identité des victimes : humains d’un côté, animaux de l’autre.

    La représentation des victimes : les génocidaires tentent toujours de diaboliser les groupes humains à anéantir ; on les représente comme une menace et on les réduit à l’état d’animaux nuisibles que l’on peut et que l’on doit supprimer de la surface du globe. Les animaux, eux, sont réduits à l’état de choses que l’on possède et dont on peut faire tout ce qu’on a envie d’eux, indépendamment de ce qu’ils peuvent ressentir.

    La durée : un génocide prend fin tout au plus après quelques années quand les génocidaires sont contrés par d’autres forces militaires ou quand leur haine meurtrière finit par s’éteindre. Le zoocide lui semble éternel à moins que les humains ne changent complètement de point de vue sur les animaux et ne décident d’arrêter cette barbarie.

     Le nombre de victimes : les génocides ont conduit à la mort de millions de personnes ; mais le zoocide provoque chaque des centaines de milliards de mort chaque année sur la terre et dans les mers. L’Homme a établi un règne de terreur partout sur la Terre qui ne semble pas pouvoir être freiné ou arrêté dans l’immédiat. Mais devant le nombre de victimes du zoocide, on est légitimement en droit de se demander quand va cesser cette tuerie en masse.

    Les façons de réagir : face à un génocide, la réaction de la communauté internationale a souvent été désespérément lente. Néanmoins, après plusieurs années de ce génocide, on finit par réagir et demander ou obliger à ce que soit mis fin à ce génocide. Dans le cas du zoocide, aucune réaction de la communauté internationale ne se fait sentir. Seuls des particuliers et des ONG prennent l’initiative de protester et de présenter des alternatives à la consommation animale.

   La mémoire : on cultive un « devoir de mémoire » à l’égard des victimes humaines des génocides. Les animaux qui disparaissent dans les abattoirs disparaissent du même coup dans un oubli total. Qui se souvient que la côte de bœuf qui se trouve dans son assiette a été un jour un être vivant doué de sensibilité ?

Les ressemblances

    La dévalorisation : en vue de les tuer, on dévalorise humains et animaux. Les humains sont réduits à l’état d’animaux nuisibles (rats, cancrelats, vermine) tandis que les animaux sont réduits à l’état de choses, de produits industriels, de biens de consommation.

  Désensibilisation et dissociation mentale : les bourreaux sont encouragés à faire preuve de désensibilisation et de dissociation mentale à l’égard de leurs victimes afin de tuer sans éprouver de remords et de cas de conscience, tout en restant de bons pères de familles et des membres à part entière de la communauté sociale.

    Les méthodes : On a déjà dit que les nazis s’étaient largement inspirés des abattoirs de Chicago pour créer les camps d’extermination. Là où les abattoirs abattaient en masse des animaux, les camps d’extermination avaient pour but d’abattre des êtres humains qui avaient préalablement été relégués au rang d’animal comme des porcs ou des insectes. 

     Dans les deux cas, on voit des êtres sensibles réduits à l’état de numéro, puis transportés dans des conditions pénibles, sans espace pour bouger, sans eau, sans nourriture vers des lieux sordides et sinistres où on les massacrera sans aucune pitié. On essayera de tirer profit de tout ce qui faisait leur être. Dans les cas des animaux, on découpe toutes les parties de l’animal pour en faire de la viande, des vêtements, des chaussures, et l’on retransforme les parties que l’on devrait normalement jeter en farine animale ou en gélatine. Dans le cas des humains qui sont passés par les camps de la mort nazis, tous les biens des victimes étaient récupérés, y compris les dents en or. Les cendres des morts étaient reconverties en savon, la peau servait à faire des abat-jours.


      La dissimulation et l’ignorance tacite : dans les cas des humains comme des animaux, on ne veut pas voir l’horreur. Pendant la seconde guerre mondiale, les gens qui vivaient à proximité des camps de la mort ont dit qu’ils ne savaient pas vraisemblablement parce qu’ils ne voulaient pas savoir. Dans l’Allemagne nazie, on commençait à savoir ce qui se tramait de terrifiant derrière les murs des camps de concentration, mais à de rares exceptions près, les Allemands n’ont pas voulu savoir, parce que cela aurait été trop horrible. Mêmes les Alliés savaient pour une grande part. Mais l’information est restée confinée dans les états-majors parce qu’on ne voulait pas alimenter l’idée que l’on se battait uniquement pour les Juifs. Les soldats alliés qui sont arrivés dans les camps ont été effarés par ce qu’ils ont vu.




     Dans le cas des animaux, le zoocide se perpétue grâce à l’ignorance complice des gens qui mangent de la viande du poisson et des produits animaux, mais ne veulent pas savoir comment sont traités les animaux dans les élevages industriels et les abattoirs. On dit souvent que si les élevages industriels et les abattoirs avaient des murs de verre, la consommation de viande et de produits animaux chuteraient considérablement. Mais voilà, les élevages et les abattoirs ont des hauts murs pour empêcher de voir ce qu’il s’y passe ; et leur accès est strictement limité aux gens qui y travaillent en vue de chasser tous ceux qui voudraient témoigner et ramener des images de ce qu’il se passe réellement dans ces lieux sordides. Aux Etats-Unis, un militant qui s’introduirait illégalement dans un élevage ou un abattoir pour filmer des images de la condition réelle des bêtes encourent de lourdes peines de prison. C’est la responsabilité des entrepreneurs de ces lieux de mort ainsi que des politiques qui couvrent ces entrepreneurs pour des raisons économiques. Mais c’est aussi notre responsabilité parce que nous préférons ignorer l’ampleur monstrueuse de ce zoocide, cet Éternel Treblinka.






1 Charles Patterson, « Un éternel Treblinka », éd. Calmann-Lévy, Paris, 2008, p. 214.
2 Isaac Baschevis Singer, « Collected Stories : Gimpel the fool to the Letter Writer », Library of America, 2004.

3 Matthieu Ricard, « Plaidoyer pour les animaux », chap. 7 : « La tuerie de masse des animaux. Génocide versus zoocide », Allary éditions, Paris, 2014, pp. 167-179.











Citations de 
Matthieu Ricard :

renouer avec la nature  
s'occuper aussi des animaux
Un mouton n'est pas un tabouret qui se déplace

Voir aussi le commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte


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