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mercredi 2 décembre 2015

Plus de paix dans votre esprit

Plus de paix dans votre esprit contribue à plus de paix dans le monde.

Tendzin Gyatso, le XIVème dalaï-lama


Mahathat, Sukhothai, Thaïlande –
Marc Schlossman, série "The Golden Lands"



    Dans le billet précédent, je me demandai s'il valait mieux être pacifique ou pacifiste. J'expliquais que je cherchais à être pacifique tant dans mon approche des relations individuelles que dans le domaine de la politique et de la géopolitique. Pour moi, la paix est une quelque chose que l'on doit cultiver dans la vie de tous les jours. Et en ce sens cet aphorisme du dalaï-lama m'a toujours parlé : « Plus de paix dans votre esprit contribue à plus de paix dans le monde ».

   Je suis vraiment convaincu de cela. On peut manifester pour la paix, crier son dégoût des gouvernements qui mènent des guerres dans le monde entier. Bien sûr, il faut poser ce genre d'actes citoyens, dénoncer la guerre, mais en même temps, il y a souvent quelque chose de très dogmatique et d'agressif dans cette attitude : on est plein de haine et de colère à l'encontre de ces puissants, de ces militaires qui font la guerre, on est soi-même dans une attitude combative pour dire que les combats doivent cesser. Et parfois on occulte la complexité de la situation.

   Je pense qu'il faut prendre un temps pour réévaluer la situation et apaiser son esprit. S'il y a des guerres dans le monde, c'est à la base parce que toutes sortes de citoyens ont des pensées de haine, de colère, de ressentiment, de violence, de vengeance. Et ces pensées négatives se traduisent en paroles vindicatives, en discours qui prônent la discorde et la division. Et quand toutes ces pensées, ces émotions, ces propos haineux prennent de l'ampleur, ils finissent par submerger la paix civile et cela déclenche un conflit, des affrontements, des violences, des guerres. Comprenant que l'origine de la guerre se trouve toujours dans des pensées de haine et de colère, on se dit qu'il est primordial d'agir sur son propre esprit. Il faut désamorcer en nous toutes ces pensées de haine et de colère. D'abord en prêtant attention à nos pensées et nos émotions dans la conscience pendant la méditation.

     Chaque fois que se manifeste un mouvement du mental qui porte en lui de la colère, de l'irritation, de l'énervement, de l'aversion, de la malveillance, il faut y prêter attention, l'observer de manière vigilante. L'idée est de laisser ces pensées apparaître dans le champ de la conscience, mais aussi se dissiper. Comme le ciel qui laisse les nuages noirs et orageux se dessiner à l'horizon et qui les laisse s'évanouir d'eux-mêmes dans l'immensité.

    Mais l'attention est aussi utile en ce qu'elle permet de savoir que la colère et la haine sont là en nous sous une forme ou une autre. Combien de gens ne disent pas alors qu'ils piquent une crise de nerf : « Mais non, je ne suis pas en colère ! Arrête de dire que je suis en colère ! ». L'attention permet de comprendre le mécanisme de la haine, du ressentiment et de la malveillance et éventuellement bloquer cette colère avant que ne rentre de plein pied dans la sphère de l'action. C'est un peu comme comme un garde vigilant et alerte, posté à la porte de la ville, qui repérerait des intrus voulant s'introduire par le portail et qu'il bloquerait fermement avant qu'ils ne rentrent. Cela ne fait pas disparaître ces intrus malveillants, mais au moins cela les empêche dans un premier temps d'agir et de créer des dégâts dans l'immédiat. Ensuite, une fois que la méditation rentre dans la vision pénétrante, alors l'esprit voit l'illusion de ces pensées comme le ciel ne croit pas que les nuages soient des choses solides et l'esprit les laisse se dissiper d'elles-mêmes.

     Le Bouddha indique aussi cinq moyens de vaincre la colère et l'irritation. Ils mentionnent par ordre de puissance, mais cet ordre de puissance correspond aussi à un ordre de difficulté. La première méthode est ainsi la plus puissante pour dissiper la haine et le ressentiment dans le monde, mais c'est aussi celle qui requiert la plus grande force d'âme. Le premier de ces moyens est maitri, souhaiter que tous les êtres soient heureux et connaissent les causes du bonheur, en ce compris celui ou ceux qui nous irritent ou mettent en colère. Cela peut sembler contre-nature de se mettre à aimer celui qui nous fait du mal ou qui nous blesse. On a tellement envie de le détester ! Mais la bienveillance est la force la plus puissante pour vaincre toute cette malveillance qui court à travers le monde et se répand dans tous les cœurs.

      L'amour bienveillant implique de souhaiter le bonheur des autres mais aussi « les causes du bonheur », parce que l'intérêt est que ce soit un bonheur durable, et pour cela, il faut des causes et des conditions qui entretiennent ce bonheur et le renouvelle de jours en jours, d'années en années. Il ne faut pas que ce soit un bonheur qui arrive un peu par hasard comme quand on décroche le gros lot à la loterie et qui reparte aussitôt, nous laissant seuls, malheureux et désemparé. Le bonheur procède donc de causes et de conditions selon la loi du karma. Notre bonheur présent provient ainsi des actions passées qui ont apporté dans cette vie-ci ou dans une vie antérieure du bien-être à soi-même et aux autres. Le bonheur futur dépendra de nos actes que nous accomplissons dans le présent. Éprouver de l'amour bienveillant à l'égard de quelqu'un, c'est donc souhaiter qu'il accomplisse des actes bons et généreux, qu'il apaise son esprit et qu'il trouve la sagesse, car tout cela va lui permettre de conforter un bonheur véritable et durable.

    Mais peut-être n'avons-nous pas la force spirituelle de souhaiter du bonheur à nos ennemis ! Alors le Bouddha nous recommande d'éprouver de la compassion à leur égard. La compassion se définit dans le bouddhisme comme le souhait ardent que les êtres soient entièrement soulagés de la souffrance et des causes de la souffrance. Si on n'est pas capable de souhaiter le bonheur pour ceux qui nous ont nui et fait du mal, qu'on souhaite au moins qu'ils ne souffrent pas !

       Il arrive souvent que la souffrance nous rende mauvais et amer contre l'existence. Celui qui a subi des torts, celui qui a été humilié et vaincu veut se venger et causer des torts à celui qui a causé cela. C'est le point de départ d'un cycle infernal de violence comme, par exemple, entre Israël et la Palestine, une guerre qui n'en finit et qui s'alimente de la rancœur mutuelle accumulée depuis des décennies. Les uns évoqueront les attentats terroristes et les menaces émanant des autres pays musulmans, les autres évoqueront les territoires perdus, les destructions comme mesure de rétorsion au terrorisme, les attentes interminables aux checkpoints. Et à chaque nouvelle agression d'un camp ou d'une autre, la haine et le ressentiment reprennent leur ronde infernale et s'intensifie. Peut-être que les Israéliens ne peuvent souhaiter le bonheur des Palestiniens et les Palestiniens le bonheur des Israéliens, c'est peut-être trop leur demander, c'est peut-être une trop grande sainteté à porter. Mais peut-être peuvent-ils souhaiter que les uns et les autres cessent d'éprouver la souffrance, la peur et le désespoir. Ce serait alors un point de départ pour comprendre les souffrances de l'autre, de comprendre le point de vue de l'autre et faire preuve d'empathie de manière réciproque. Enfin entamer progressivement un réel processus de paix qui en passerait par les gouvernements ou les institutions de l'ONU, mais qui naîtrait des peuples.

      Mais peut-être est-ce encore trop demander.... Vouloir le bonheur et les causes du bonheur ou vouloir que cesse la souffrance et les causes de la souffrance, cela peut paraître deux volontés trop proches l'une de l'autre. Et c'est effectivement les deux faces d'une même pièce, une pièce trop chère à débourser pour celui qui est empli de ressentiment à l'encontre de ses ennemis. Alors le Bouddha conseille de pratiquer l'équanimité. Qu'est-ce que l'équanimité ? C'est rester égal face au plaisir et à la souffrance, aux bonnes choses et aux mauvaises choses ; c'est endurer patiemment les épreuves tout en les laissant passer comme le fleuve laisse passer l'eau. Tout est impermanent, tout s'écoule et finit par disparaître. Cultivons le calme et l'égalité face aux réussites et aux échecs, aux louanges et aux blâmes. Restons imperturbables face à l'adversité.

     L'équanimité est ainsi plus facile d'accès car elle nous demande pas de souhaiter du bonheur ou la libération de la souffrance et qu'elle nous permet de rester en nous-mêmes, en nous contrôlant et nous apaisant pour vivre avec plus de sérénité ce qui nous accable. L'équanimité nous demande pas d'aller vers les autres, ce qui est très difficile quand on est blessé par eux.

      Néanmoins, si l'équanimité est encore trop difficile et demande trop de maîtrise de nous-mêmes et de vaincre un trop grand énervement, le Bouddha enseigne une quatrième méthode qui est l'oubli. Faisons comme si l'autre n'existait plus. Détournons notre regard de lui, n'y pensons plus, chassons-le de nos pensées. Cela ne résoudra pas le problème ; mais au moins, nous ne nous tracasserons pas en vain, nous ne nous pourrirons plus la vie à force de ressasser notre ressentiment à l'encontre de ceux qui nous font du mal. Que l'on pense à tout le mal que l'on peut se faire à ressasser des idées noires, des souhaits de vengeance et repasser en boucle dans notre tête le film de nos humiliations, il y a sérieusement matière à perdre beaucoup en termes de qualité de vie ! Parfois oublier ceux qui gâchent notre vie est encore le moyen le plus simple pour retrouver le sourire ! Ils ne valent d'ailleurs généralement pas la peine que l'on pense à eux !

      Enfin, si l'amour bienveillant, la compassion, l'équanimité et l'oubli ne sont pas en mesure d'apaiser notre colère et notre irritation, le Bouddha prône une cinquième méthode qui est la méditation des effets du karma. Celui qui blesse un être sensible ou lui crée du tourment connaîtra des blessures et des tourments similaires dans le futur. Tout le monde devra tôt ou tard régler ses comptes, dans cette vie-ci ou dans une vie future. Cette cinquième méthode est moins honorable que l'amour ou la compassion qui veulent le bien et la fin des tourments causés par le cycle du karma, mais cela peut apaiser efficacement le sentiment d'avoir éprouvé une injustice si l'on sait que cette injustice ne restera pas impunie. Il vaudrait mieux que les torts soient réparés, mais ce méditation du processus du karma peut aussi soulager celui qui n'est pas encore capable de bienveillance, de compassion ou d'équanimité.

     Toutes ces méthodes permettent d'apaiser la haine et les sentiments négatifs qui peuvent envahir notre esprit. Même si nous n'avons aucun pouvoir, le fait d'apaiser l'esprit, de cultiver une approche non-violente et de transformer la malveillance en bienveillance peut nous inspirer de grande chose, et surtout cela apporte une énergie favorable dont le monde a grand besoin. Plus on cultive la paix en nous-mêmes, plus on contribue à désamorcer les guerres partout dans le monde. Évidemment il y a encore beaucoup de travail avant que toutes les guerres soient éradiquées sur la surface de la Terre, mais combien de gens ne répandent pas des messages de haines, combien de médias n'inspirent la peur au lieu aux citoyens au lieu de les faire réfléchir aux véritables causes des problèmes que connaissent la société ? Il suffit de voir comment les messages de haineet d'incitation à la violence se répandent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux après des attentats. Il faut avoir la force morale et intellectuelle de se détacher de cela et cultiver la bienveillance et la joie plutôt que des idées noires et sombres de vengeance et d'affrontement.

      Les enseignements de l'école philosophique Yogācāra, une école bouddhique du Grand Véhicule, explique que la conscience véritable est une conscience non-duelle : la séparation entre le « moi » et le monde est illusoire, la conscience fondamentale est une conscience qui comprend ce moi et ce monde. Nous ne sommes donc pas séparés dans ce monde. Même des violences éclatent au bout du monde, on ne peut pas se dire : « je n'ai rien à voir avec cela ». Ce faisant, dans la méditation, on peut éclairer le monde entier de cette bienveillance, de cette compassion, de cette joie et de cette équanimité. Comme le dit le Bouddha à maintes reprises dans ses enseignements :

   « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié.

    Le méditant demeure faisant rayonner la pensée de compassion dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée de compassion, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié.

      Le méditant demeure faisant rayonner la pensée de joie dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée de joie, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié.

  Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ».

    Il s'agit d'apporter la lumière au monde et ne pas laisser emporter la haine et la violence. C'est un long travail évidemment. C'est pourquoi le bouddhisme du grand Véhicule met en avant la figure du bodhisattva, l'être d’Éveil qui se dédie au bien des autres et qui renaît d'existence en existence pour apporter la paix et le bien-être à l'ensemble des êtres vivants. Il faut bien de nombreuses vies pour accomplir l’œuvre de la paix !

  En conclusion, la dimension de la transformation personnelle est essentielle pour travailler sur le chemin de la paix. Il y a évidemment tout un questionnement politique : comment régler telle ou telle guerre, tel ou tel conflit ? Que faire et comment réagir face au terrorisme ? Mais on ne peut pas tout attendre de la politique. La politique n'est jamais rien d'autre que la tentative souvent maladroite d'organiser des millions, voire des milliards d'êtres humains sur la Terre. La politique ne pourra rien pour les hommes si les hommes et les femmes qui vivent en ce monde ne cessent pas de cultiver des pensées haineuses et malveillantes. C'est pourquoi il faut commencer par vous-mêmes. Certes, vous êtes un, tout seul face à la masse incalculable des gens qui ne pensent peut-être pas comme vous. Mais si personne ne commence, il n'y aura jamais aucun résultat ! Et puis c'est comme une bougie qui, toute seule, il est vrai, n'éclaire pas beaucoup, mais cette bougie peut éclairer une autre bougie qui va à son tour va éclairer une autre et une autre... Au final, cela fera beaucoup de lumière ! Pareillement, le fait de cultiver dans son être et dans sa vie la bienveillance, la compassion et la sérénité feront que ces qualités se transmettront à l'un ou l'autre qui, lui-même les transmettra à d'autres... Cela fera une grande lumière de paix pour le monde.

       En 2003, j'ai manifesté contre la guerre en Irak menée par le gouvernement américain de Georges Bush. Soi-disant, Georges Bush menait cette guerre au nom des droits de l'homme. Mais quelqu'un d'un tant soit peu averti des intérêts géostratégiques en présence savaient que les Américains y allaient pour le pétrole. Il y avait donc une forte opposition à l'impérialisme américain en ce moment-là, un refus évident de la guerre qui n'a jamais engendré rien d'autre que du chaos. Je me souviens qu'un jour que je pratiquais la méditation peu après une manifestation gigantesque contre cette seconde guerre du Golfe et je n'arrivais pas à apaiser le flux de mes pensées. J'avais beau méditer, rien à faire, toutes sortes de pensée de colère contre George Bush et Oussama Ben Laden m'habitait. Je n'arrivais à m'en défaire. Et là, j'ai compris qu'en méditation, je ne devais pas penser en termes d'Américains ou d'Irakiens, d'alliés ou d'ennemis, d'axe du Mal ou d'impérialisme capitaliste, de « faucons » ou de « colombes », de pacifistes ou de militaristes.... Non, je devais me débarrasser de tous ces concepts en méditation. En méditation, George Bush était un homme qui méritait ma compassion et ma bienveillance, Saddam Hussein était un homme qui méritait ma compassion et ma bienveillance, Oussama Ben Laden était un homme qui méritait ma compassion et ma bienveillance, et tous les soldats impliqués dans ce conflit étaient des humains qui méritaient ma compassion et ma bienveillance, toutes les victimes de ce conflit qui survivaient ou qui mouraient sous les bombes des uns et des autres étaient des humains qui méritait ma compassion et ma bienveillance. En fait, je souhaitais à tous qu'ils connaissent le bonheur et les causes du bonheur et qu'ils soient libres de la souffrance et des causes de la souffrance, c'est-à-dire qu'ils arrêtent cette guerre car elle n'apportaient que de la détresse et de la souffrance.


      Cela m'a permis de me détacher de l'implication dans ce conflit et de pratiquer plus sereinement la méditation. La politique est un domaine où l'on défend un camp ou l'autre, une thèse ou l'autre, un idéal ou l'autre. Mais il est bon en méditation d'abandonner tous les concepts qui divisent les hommes et l'humanité en différents camps ennemis. Quitte à reprendre plus tard son action politique, mais soulagé de la rancœur tenace et d'autant plus prêt à envisager des solutions nouvelles pour apaiser les conflits. 






photographie de Horst Faas - juin1965 à Phuc Vinh, Sud-Vietnam






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