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mardi 23 février 2016

Carpe diem

Carpe diem quam minimum credula postero.

Cueille le jour en étant le moins crédule possible par rapport au lendemain.

Horace, Les odes, I, 11, 8 .


Marsel van Oosten - Baobabs à Madagascar



   Carpe Diem est une formule célébrissime qu'on traduit habituellement par : « Profite du moment présent, vis au jour le jour sans se préoccuper du lendemain ». Une philosophie de vie où il faut préférer la fête exubérante d'aujourd'hui à l'étude austère en vue de réussir son examen de demain. Il y a néanmoins une confusion sur cette formule épicurienne. S'il y a effectivement un appel à savourer les fruits qu'offre le moment présent, à accepter les plaisirs quand ils viennent, ce n'est certainement pas un appel à courir après tous les plaisirs sans réfléchir aux conséquences pour le lendemain. Si ce soir, je bois plus que de raison, je vais peut-être m'amuser (ou, complètement saoul, me battre avec le premier venu ou vomir toutes mes tripes...), mais le lendemain, j'aurai un mal de tête carabiné. Et il est difficile de « cueillir le jour » quand on est tout vaseux et enlisé dans sa gueule de bois. Les plaisirs consommés à l'excès ou au mauvais moment peuvent se retourner en souffrances. C'est pourquoi il est important de faire preuve de sagesse quand on cueille les fruits du moment présent. Certains de ces fruits peuvent s'avérer pourris ou gâteux. Il faut preuve de discernement, de modération et de sens de la mesure.



    Si on prend la formule d'Horace en son entier, « Cueille le jour en étant le moins crédule possible par rapport au jour suivant », on a plutôt l'idée de trouver son plaisir dans l'instant présent tel que celui-ci se présente à nous. Et aussi l'idée de se focaliser sur le moment présent car le futur est toujours incertain. Il y a de la sagesse à ne pas alimenter toutes sortes de croyances et d'espérances sur ce qui va advenir dans les jours ou les mois prochains. Le futur n'est pas encore là. Aujourd'hui, ce que sera le futur n'est que conjectures élaborées par l'esprit, mais sans assurance sur ce qui sera réellement. Qui vivra verra.  Mais en attendant il vaut mieux se focaliser sur le jour présent et travailler pour créer du bonheur et du bien-être dans cet instant que seul nous sommes en mesure de saisir. Et même si on ne fait pas toujours ce que l'on veut, il faut chercher à rendre ce moment présent agréable. Par exemple, quand on travaille, au lieu de râler sur ses collègues, on peut faire en sorte que ce moment soit le plus agréable pou soi-même et pour tout le monde, ou en tous cas, que ce moment soit le moins désagréable possible...


    De même, quand on étudie, on n'est pas obligé de se lamenter parce qu'on ne fait pas la fête, on peut aussi apprécier le fait d'étudier, prendre plaisir au fait d'étendre nos connaissances, non pas pour l'examen dont l'issue est de toute façon incertaine, mais pour la connaissance elle-même, pour le plaisir intellectuel que l'on peut en retirer. Mon grand-père disait : « On ne fait pas ce qu'on aime. On aime ce qu'on fait ». Cette sentence sonne peut-être un peu trop de manière sévère pour un épicurien comme Horace, mais je pense effectivement qu'on embellirait sa vie si on cherchait des fruits dans chacune de ses activités journalières, pas seulement dans les moments plaisants. Si on attend passivement les bons moments de l'existence, on ne gâche pas seulement un instant présent qui apparaîtrait comme un peu plus terne, on ne se condamne à nourrir des peurs et des angoisses par rapport à ses espérances pour le futur qui est toujours incertain. Si on soupire d'ennui un jour de grisaille en souhaitant être le lendemain pour qu'il fasse plus ensoleillé, on ne gâche pas seulement ce jour présent plein de grisaille qui pourrait être plaisant par les rencontres que l'on fait par exemple, on perd son temps à espérer qu'il fasse beau demain, ce qui n'est jamais absolument certain.


   Jigmé Lingpa, un grand maître spirituel tibétain du XVIIIème siècle, disait à ce propos :
« Ceux que torturent les chaleurs du mois de juin
Languissent après le clair de lune automnal,
Et si la peur ne les gagne pas, c'est qu'ils ne pensent point
Qu'alors leur vie aura été réduite de cent autres journées ».

    En Europe du Nord, c'est plutôt en automne ou en hiver qu'on languit au retour des bourgeons et aux chaleurs de l'été (quoique quand il fait trop chaud, on râle et on se lamente quand même, preuve que nous sommes prêts à accepter l'instant présent tel qu'il se présente). Mais l'idée est la même, en plein hiver, on se met à rêver à nos vacances d'été dans le sud de l'Espagne. Pourtant, entre le moment présent et cet hypothétique départ pour l'Espagne (il peut se passer beaucoup de choses d'ici là), cent jours ou plus se seront écoulés, sans qu'on apprécie la vie au jour le jour. On gagnerait à s'adoucir et à célébrer la joie et la bienveillance dans le moment présent.


     Dans la méditation, on se retrouve cette notion de focaliser sur l'action présente. Dans la méditation marchée, on conscient de chaque pas que l'on fait : comment le pied se lève, décolle du sol, se meut dans l'espace et puis touche à nouveau le sol. Ce qui compte, c'est le pas présent, et pas l'endroit où nous avons projeté d'aller. Ce but à atteindre se situe dans le futur, et donc il n'existe pas encore. Seul existe le pas présent. Un geste en soi insignifiant certes, mais que l'on peut accomplir de manière détendue et en y prenant plaisir. Tel est, me semble-t-il, le véritable sens de ce Carpe Diem.




Villa di Livia - musée Palazzo Massimo alle Terme, Rome








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